Analyses théoriques de la répartition des revenus primaires

dimanche 1er septembre 2013

La lecture de ce long article est exigeante même si les analyses sont présentées sans démonstration et sans recourir aux mathématiques. Mais le problème de la répartition des revenus est un problème central de l’analyse économique et il est clairement reconnu par les fondateurs de la théorie économique moderne.

La répartition des revenus comme conflit de classes

Dès la première phrase de sa préface de la première édition des "Principes de l’économie politique et de l’impôt", David Ricardo le rappelle clairement :

« Les produits de la terre, c’est à dire tout ce que l’on retire de sa surface par les efforts combinés du travail, des machines et des capitaux, se partagent entre les trois classes suivantes de la communauté, savoir : les propriétaires fonciers, les débiteurs des fonds ou des capitaux nécessaires pour la culture de la terre, les travailleurs qui la cultivent..... Déterminer les lois qui règlent cette distribution, voilà le principal problème en économie politique. »

Ricardo rend ensuite hommage à ses prédécesseurs mais souligne qu’il manque à l’édifice en train de se construire une vraie théorie de la répartition des revenus. Il prétend répondre à ce manque par l’exposé d’une nouvelle théorie de la rente.
En reprenant la conception ricardienne de la valeur, Karl Marx s’attache à en montrer les limites. Pour Ricardo la "valeur du travail" est mesurée par le "salaire naturel" (valeur du panier de consommation permettant au salarié d’entretenir sa force de travail). Le profit est, dans ces conditions, inexpliqué puisqu’il mesure la différence entre la valeur ajoutée et les salaires payés. Pour Marx l’expression "valeur du travail" n’a pas de sens, et ce que les travailleurs vendent n’est pas leur travail mais l’usage de leur "force de travail". Le salaire naturel de Ricardo est la valeur de la “force de travail” et non pas la "valeur du travail". Dès lors le décalage entre valeur produite (mesurée par le temps de travail contenu) et valeur de la force de travail (mesurée par un autre temps de travail contenu, cette fois dans la production du panier de biens de consommation des ouvriers) correspond à un profit (Marx parle ici de plus-value, le profit étant la forme transformée - par le système de prix - de la plus-value).

L’analyse ricardienne

1) L’analyse de la répartition des revenus conduite par Ricardo repose sur les fondements traditionnels de la réflexion économique classique.

Cinq hypothèses fondamentales sont retenues :

- Le travail est le fondement de la valeur d’échange des marchandises et Ricardo s’efforcera de lever la question (posée par Smith) de la différence de nature du profit et de la rente relativement au salaire.
- Les travailleurs et les capitaux sont parfaitement mobiles dans le pays considéré.
- Les rendements agricoles sont décroissants.
L’augmentation de la population conduit à mettre en culture de nouvelles terres ou à intensifier l’exploitation des terres déjà cultivées.
Dans les deux cas le rendement marginal diminue.
Si la croissance est extensive elle passe par la mise en culture de terres de moins en moins fertiles. Si la croissance est intensive, faute de progrès technique, la complémentarité entre les facteurs de production conduit à des rendements de moins en moins élevés.
- Du fait de l’application du principe de population de Malthus, le salaire réel commande l’évolution de la population et de ce fait ne peut guère s’éloigner de son niveau naturel.
- L’accumulation repose sur l’existence d’un profit suffisant.

2) La formation des revenus et l’évolution du partage de la valeur produite.

La rente obtenue par le propriétaire d’une terre donnée en location est égale à la différence entre la valeur de la production qui peut être obtenue sur cette terre et la valeur de la production obtenue sur la terre dont les conditions de production sont les plus défavorables (terre marginale). Sur cette dernière terre, la rente est nulle. La rente n’est pas le loyer de l’exploitation car ce dernier dépend de la qualité des équipements, de l’amendement des sols, elle rémunère les “facultés primitives et indestructibles du sol”.
La partie du loyer qui rémunère les premiers éléments de l’exploitation correspond à une dépense d’exploitation et n’est pas un prélèvement sur le produit net de l’agriculteur exploitant la terre.
La rente est un prélèvement sur ce produit net.

Le salaire réel tend à s’ajuster à long terme au niveau du salaire réel de subsistance par le mécanisme de la régulation démographique malthusienne. Un taux de salaire réel courant plus élevé que le taux de salaire naturel entraîne une augmentation de la population.
Cette croissance démographique se traduit par une croissance de l’offre de travail qui conduit à une baisse du taux de salaire réel courant.

Le profit est un résidu. Il est égal à la valeur produite diminuée de la masse des salaires et de la rente.

Comme le taux de profit est le résultat du partage de la valeur produite entre rente et salaires, l’analyse de la répartition est fondamentale pour comprendre les mécanismes de la croissance économique ricardienne. Ces mécanismes sont dynamiques et reposent sur des liaisons réciproques entre croissance économique, croissance démographique, évolution des salaires et des prix donc des profits (voir le cours consacré aux théories de la croissance).
Les tensions qui accompagnent normalement la croissance économique entraînent une tendance à l’élévation du taux de salaire réel courant. L’écart entre salaire courant et salaire naturel provoque une croissance de la population. Comme la production se fait avec des rendements décroissants, les coûts de production s’élèvent, le prix du blé augmente, et l’écart entre produit moyen et produit marginal s’accroit.
Le salaire revient normalement à son niveau antérieur (salaire naturel) par ajustement du salaire nominal au nouveau prix du blé, mais la masse des salaires est plus importante.
Une rente plus grande et une masse salariale plus forte épuisent plus ou moins rapidement la valeur produite.
Ainsi le profit disparaît lorsque la production correspond à l’utilisation maximale permise par la technique de production capitaliste (tend que le profit existe la production garde un sens). En réalité il n’est pas nécessaire d’envisager la disparition totale du profit, il suffit de prendre en compte une diminution assez importante pour décourager l’initiative des capitalistes. On retrouve l’idée d’un cheminement vers un état stationnaire qui sera atteint lorsque les avances de capital ne produiront plus de profit. Les gagnants dans cette évolution du partage sont les propriétaires fonciers.
Mais Ricardo explique très clairement que ce gain n’est pas le résultat de leur volonté. Ils sont entièrement passifs. C’est le prix du blé qui fait la rente et non pas l’inverse.

L’analyse ricardienne est bien une analyse conduite en opposant des classes et l’opposition prend deux formes. La première traduit le conflit d’intérêts entre capitalistes et salariés puisque le profit est d’autant plus faible que les salaires sont plus élevés. La seconde repose sur le privilège des propriétaire foncier, qui peuvent prélever une part croissante du produit net simplement parce qu’ils disposent de la propriété d’une ressource rare. Cette seconde opposition est celle qui a le plus retenu l’attention de Ricardo, et son engagement dans le débat politique à l’occasion de la discussion sur l’adoption du libre-échange.
David Ricardo a combattu dans le camp des industriels réclamant l’abolition des droits sur les blés, parce que le prélèvement exercé par les propriétaires fonciers freine le développement du capitalisme.

Ricardo aujourd’hui

Les structures sociales sont plus différenciées et les oppositions sont beaucoup plus subtiles (possibilités de coopération) qu’à l’époque de Ricardo. Le problème de la rente se pose dans des termes moins préoccupants (mais il n’a pas disparu totalement, en particulier si l’analyse du patrimoine naturel est conduite avec rigueur). La loi des rendements décroissants est difficilement acceptable et la relation démographie - croissance économique est beaucoup moins simple que ne laisse penser le principe de population.
Le principal intérêt de l’analyse ricardienne est ailleurs. Elle montre que la répartition est un partage de surplus et que ce partage commande l’accumulation.



L’analyse marxiste

Pour Marx le rapport salarial est le fondement du système capitaliste [1].
Parce qu’il est privé de moyens de production, le prolétaire est obligé de vendre sa force de travail et devient un salarié. Le capitaliste achète la force de travail à sa valeur (coût de reproduction de la force de travail qui dépend de la durée du travail nécessaire pour produire les subsistances indispensables à la reconstitution des forces du travailleur). Il peut utiliser cette force de travail pendant une durée supérieure à la durée correspondant à la valeur de la force de travail, il va donc bénéficier d’une valeur créée en plus de la valeur dépensée.
Cette plus-value est du travail impayé. C’est la réalisation du rapport d’exploitation capitaliste.
Pour Marx l’explication du profit est liée à celle des salaires, même si les taux de profits observés sur les marchés peuvent s’écarter des taux de plus values pratiquées dans les entreprises. À long terme d’ailleurs il y a une tendance à l’égalisation des taux de profit . La répartition des profits est contrôlée par un groupe dominant, mais elle peut être contrariée par l’organisation des travailleurs salariés. À long terme cette répartition est génératrice de crises provoquées par la suraccumulation du capital et la tendance permanente à la sous-consommation. La différence avec l’analyse ricardienne est essentielle.

Chez Ricardo le problème de la production est séparé de celui de la répartition puisque celle-ci intervient comme un partage de la valeur produite. C’est pour cela que le profit n’est pas réellement expliqué par Ricardo, il est traité comme un résidu du produit net une fois payé la rente (qui est expliquée par la position privilégiée du propriétaire) et les salaires. Pour Marx les deux dimensions sont inséparables parce que la répartition se fait en même temps que la production. La plus-value est une composante à part entière de la valeur, son explication vient de la capacité du capitaliste à acheter de la force de travail et à l’obligation pour le salarié de vendre sa force de travail (à sa valeur).

1) Valeur travail, salaire et exploitation.

Marx applique la loi de la valeur travail de Ricardo à toutes les marchandises. Si le travail n’est pas réellement une marchandise, en revanche, la force de travail est une marchandise comme les autres. Le salaire est le prix de la force de travail.
Comme pour les autres prix il peut s’écarter de son niveau naturel pour répondre aux variations de l’offre et de la demande, mais il est normalement ramené à ce niveau naturel (opposition entre salaire courant et salaire naturel).
Il convient donc de mesurer ce taux naturel de salaire correspondant à la valeur de la force de travail.
La valeur de la force de travail [2] est égale à la quantité de travail socialement nécessaire à sa production, c’est à dire le temps de travail incorporé dans la production des biens de subsistance.
Si Marx parle du temps de travail socialement nécessaire c’est parce qu’il entend lever ainsi la difficulté posée par la prise en compte de travaux de qualités différentes.
De même, le minimum retenu par Marx (salaire de subsistance) n’est pas un minimum physiologique comme chez Ricardo, c’est un minimum intégrant une dimension sociale.
Marx ne se réfère pas au principe de population pour expliquer le retour du salaire vers le salaire naturel (cette loi est désignée par l’expression "loi d’airain des salaires").

Le mécanisme évoqué par Marx est celui de la concurrence entre les travailleurs contraints de vendre leur force de travail dans une négociation entièrement favorable aux employeurs.
Les travailleurs produisent, pendant leur temps de travail, une valeur plus grande que celle qui correspond à la dépense nécessaire pour assurer leur subsistance. La plus-value est la différence entre la valeur produite par la force de travail et la valeur de cette force de travail.
Si par exemple la valeur de la force de travail (temps de travail nécessaire à la production des biens de subsistance) est de 6 heures et que la force de travail est appliquée à une production pendant 10 heures (il s’agit ici de temps de travail socialement défini), la plus-value est égale à la différence soit 4 heures. Le taux de plus-value est le rapport de la plus-value au capital qu’il faut dépenser pour acheter la force de travail (valeur de la force de travail) soit ici 4 heures rapportées aux 6 heures soit 66 %.

En réalité le mécanisme est plus complexe parce qu’il faut prendre en compte l’utilisation du capital technique. Marx désigne ce capital technique correspondant aux biens de production (machines et produits intermédiaires) par l’expression capital constant C pour rappeler que cette partie du capital engagée ne peut pas produire de valeur. En revanche la dépense engagée pour acheter la force de travail est désignée par l’expression capital variable V, parce que pour Marx la force de travail est capable de créer de la valeur.
Le capital engagé au total vaut donc C + V.
La valeur du produit élaboré par les travailleurs doit couvrir l’avance en capital constant et en capital variable soit C + V ce qui est logique pour C puisque le capital constant restitue la valeur qu’il contient. Pour V il y aura normalement un sur-produit (sinon on ne voit pas pourquoi le capitaliste verse un salaire) parce que la valeur produite par les travailleurs excèdent la dépense en salaires. C’est ce supplément qui constitue la plus-value PV ce qui montre que l’introduction du capital constant ne modifie en rien le résultat de l’analyse.
La plus-value résulte de l’exploitation des travailleurs en même temps qu’elle l’exprime.

Pour étendre la plus-value le capitaliste dispose de deux méthodes : soit il cherche à obtenir pour un même niveau des salaires, une production plus élevée en élevant directement l’exploitation (durée du travail plus longue par exemple), soit il cherche à réduire la dépense en salaire en abaissant le coût relatif de la force de travail (croissance de la productivité et intensification du travail).
La première méthode est brutale, maladroite et elle se heurte à deux types de résistances. Les travailleurs peuvent s’organiser et et lutter pour améliorer leur condition. La morale dominante enseignée par la bourgeoisie elle même peut s’opposer à la généralisation de cette pratique.
La seconde méthode est plus facile à mettre en œuvre et comme elle est plus insidieuse elle ne provoque pas forcément les mêmes résistances. La productivité du travail s’améliore sous l’effet du progrès technique. L’intensité du travail s’élève par l’adoption d’une organisation du travail plus rationnelle (du point de vue patronal bien entendu) et plus stricte (la chasse à la "flânerie ouvrière" est le projet de Frédéric Winslow Taylor).
La division du travail et son extension constitue pour Marx un moyen remarquable pour maintenir la plus value et l’exploitation des salariés.
En vendant les marchandises [3] le capitaliste transforme la valeur produite en revenus monétaires.
Le capital variable se transforme en salaire, la plus-value en profit.

Le taux de profit PRO se déduit aisément de ce qui précède puisqu’il exprime le rapport du profit au capital engagé C + V [4] soit ici
PRO = PV / ( C + V) ou encore PRO = ( PV / V) / ((C / V) + 1)

2) L’évolution de la répartition des revenus.

Les salaires sont soumis à une évolution défavorable parce que les capitalistes poursuivent l’objectif d’un profit élevé. Dans la définition de la valeur produite, il est clair que les salaires ne peuvent pas augmenter pour une production donnée sans réduire les profits.
La croissance de la production sans changement technique (composition organique du capital inchangée) devrait normalement entraîner une croissance de la demande de travail donc une amélioration de la position des salariés (moindre concurrence entre les divers salariés et renforcement de leur pouvoir de négociation).
C’est pour cela (entre autres raisons) que les capitalistes vont modifier la composition organique du capital. En augmentant la part du capital constant ils peuvent à la fois agir sur le taux de plus-value par le progrès technique qui accompagne souvent l’investissement, et freiner la tendance à l’augmentation de la demande de travail. Si la substitution est assez forte pour entraîner l’existence d’un chômage permanent, les salaires seront durablement soumis à l’influence de cette “armée de réserve industrielle” qui rend les patrons maîtres de la valeur de la force de travail.

À long terme, la part des salaires dans la valeur produite aurait tendance à baisser, même si le salaire réel peut augmenter. La thèse précédente est souvent désignée par l’expression de “paupérisation ouvrière” celle-ci pouvant être relative (c’est le cas envisagé ci-dessus) ou absolue si le salaire réel baisse.
Ainsi la part des profits va augmenter à long terme. Mais l’expression du taux de profit permet de montrer que son évolution sera elle aussi défavorable.

PRO = ( PV / V) / ((C / V) + 1)

Le numérateur peut s’élever on l’a vu sous l’effet de la croissance de la productivité du travail ou de l’intensité de ce travail. Le dénominateur augmente aussi parce que l’utilisation plus grande du capital constant est dans la logique du développement du capitalisme.

Pour Marx il est cependant parfaitement établi que le numérateur, c’est à dire le taux de plus-value ne peut pas augmenter rapidement de manière durable. _ - D’une part les résistances ouvrières seront d’autant plus fortes que l’exploitation sera elle même renforcée.
- D’autre part l’exploitation de la force de travail ne peut pas aller au-delà de ce qui met en danger la vie même des travailleurs sans ruiner la production capitaliste (il faut bien qu’il y ait quelqu’un à exploiter !)

En revanche rien ne s’oppose à la croissance rapide et durable du dénominateur (la composition organique du capital). Le taux de profit est donc soumis à une loi tendancielle.

À long terme le taux de profit a tendance à baisser.

Les deux lois énoncées peuvent paraître contradictoires.
Elles ne le sont pas en réalité parce que la première indique simplement que la part des profits augmente alors que la seconde porte sur le taux de profit. Il suffit que le capital engagé augmente plus vite que les profits (suraccumulation relative) et que la valeur produite croisse moins vite que les profits pour que les deux évolutions soient compatibles. Dans la dynamique du capitalisme la seconde loi est cependant beaucoup plus importante que la première. Elle indique, en effet, que la motivation du capitaliste se réduit progressivement. Lorsque le capitalisme se développe le taux de profit baisse. Cela constitue une contradiction interne fondamentale du système capitaliste. Cette contradiction est renforcée par la seconde loi, puisque la paupérisation ouvrière risque d’entraîner des crises de sous-consommation.

3) Le partage des profits et le partage des salaires.

Le profit est ainsi redistribué entre les différents secteurs. Ceux qui connaissent des taux de plus-value élevés transfèrent du profit vers ceux qui ont un taux de plus-value faible.

Il reste à traiter deux revenus du capital qui ne prennent pas la forme d’un profit industriel : l’intérêt perçu par le prêteur de capitaux et la rente du propriétaire d’une ressource productive naturelle rare. L’intérêt est un prélèvement sur la masse du profit et il dépend de la confrontation entre offre et demande de capital argent. Le taux d’intérêt ne peut donc pas dépasser durablement le taux de profit moyen (puisqu’il est une partie de ce profit moyen). La rente est un prix de monopole comme chez Ricardo ou Smith mais Marx ajoute en plus qu’il s’agit le plus souvent d’un monopole naturel (correspondant à une rareté naturelle) et artificiel (correspondant au régime de la propriété privée des moyens de production).

La fixation des différents types de salaires ne présente pas beaucoup d’intérêt pour Marx puisqu’il veut simplement montrer que le salarié est exploité. Il distingue cependant le travail simple et le travail complexe, ce dernier serait payé à proportion de sa complexité (multiple du travail simple) sans d’ailleurs que Marx prenne la peine d’expliquer pourquoi un travail complexe produirait plus de valeur qu’un travail simple. Il ajoute dans d’autres textes que la différence repose sur la qualification ce qui est nettement plus facile à admettre puisqu’on comprend que la valeur de la force de travail non qualifiée est inférieure à la valeur de la force de travail qualifiée puisque les coûts de "production-reproduction" de cette force de travail sont plus élevés.

Les écarts de salaires traduisent forcément aussi des pouvoirs de négociation différents. Les professions n’ont pas les mêmes organisations ni la même histoire. C’est pour cela que certains ouvriers sont en position de mieux résister aux exigences patronales donc d’obtenir des salaires plus élevés. Il est clair que cela influence défavorablement le sort des autres puisque dans la logique du capital il faut réduire la masse salariale. Les avantages accordés à certains se traduisent souvent par une aggravation du sort des autres (c’est l’une des raisons conduisant Marx à appeler à la solidarité ouvrière globale).
Les capitalistes peuvent encore considérer que l’existence de catégories hiérarchisées de salariés renforce leur capacité à maîtriser le monde du travail. En divisant les travailleurs, ils construisent une hiérarchie d’intérêts contraires. C’est dans ce sens qu’il interprète le développement des classes moyennes (aristocratie ouvrière) et de l’effectif des travailleurs improductifs (parce qu’ils ne produisent pas de plus-value : fonctionnaires, artistes, hommes d’église, professions libérales et employés des services non productifs). La rémunération de ces salariés est constituée pour partie ou en totalité par de la plus-value redistribuée. Il s’agit d’une forme de rémunération "parasite" mais essentielle pour les capitalistes qui utilisent ici le vieux principe "diviser pour régner".

Marx aujourd’hui

L’analyse présente deux points forts :
- elle est sociale et fonde la répartition du revenu sur le conflit entre salariés et capitalistes et non pas entre salaire et profit contrairement à la perspective de Ricardo qui demeurait uniquement fonctionnelle en opposant profit et rente ;
- elle est dynamique et historique.

Cette analyse est pourtant fortement discutée sur trois points essentiels :
- la tendance à la baisse du taux de profit,
- le paradoxe de la définition du travail socialement nécessaire,
- le problème de la transformation des valeurs en prix.

Les tentatives de dépassement de l’analyse marxiste sont nombreuses et on retrouve parfois une inspiration marxiste dans des théories qui ne se fondent pas explicitement sur cette approche.

Une partie des économistes de l’école de la régulation rejoint ici les néokeynésiens de l’école de Cambridge Joan Robinson et Nicholas Kaldor pour rappeler que ce sont les firmes qui fixent les prix et les syndicats qui fixent les salaires. Derrière cette affirmation il y a des approches différentes mais la conclusion est la même : les salaires et les profits sont le résultat d’un partage du revenu traduisant un rapport de force entre le capital et le travail.

De manière analogue on peut considérer que l’approche des discriminations salariales par la segmentation du marché du travail est directement interprétable à partir des indications de Marx. Cela revient à considérer que cette segmentation est moins le fait d’une stratégie consciente que le résultat d’une évolution historique inscrite dans le développement du capitalisme. De la même manière que le fordisme peut être présenté comme un moyen de prélever de la plus-value sur une autre base que celle de l’extension du nombre des travailleurs ou de l’accroissement de la plus-value absolue.



La répartition des revenus est un mécanisme de marché

Il est indispensable de distinguer nettement entre deux formes théoriques différentes dans l’approche néoclassique des problèmes de répartition du revenu.
- La première forme est celle adoptée dans le modèle de l’équilibre général tel qu’il est présenté depuis Léon Walras.
- La seconde est celle qui découle de l’analyse de la production dans le cadre d’équilibres partiels développée depuis Alfred Marshall.

L’équilibre général

Des producteurs et des consommateurs semblables (ce qui permet de raisonner sur le comportement d’un agent représentatif) et libres, entrent en relation par l’échange, parce qu’ils souhaitent améliorer autant qu’il est possible de le faire, leur situation personnelle (principe de l’optimation sous contrainte). Lorsque cette position est atteinte et que les agents ne souhaitent plus s’en éloigner, on dit que l’économie a atteint un état d’équilibre.
Léon Walras cherche à montrer qu’il existe un équilibre général c’est à dire qu’il lui faut :
- prouver qu’il existe des situations telles que les offres et les demandes des agents soient mutuellement compatibles, ce qui doit permettre la réalisation de leurs plans
- et trouver au moins un système de prix, parmi tous ceux qui sont possibles, garantissant l’équilibre sur tous les marchés.

Si Di est la demande pou le bien i et 0i l’offre pour ce même bien i alors la demande nette Ei est la différence entre Di et Oi.

Les prix d’équilibres sont ceux qui annulent les demandes nettes sur tous les marchés. Comme il y a une équation de demande nette par produit et un prix par produit et parce que les offres et les demandes sont fonction des prix, il y a un même nombre d’équations que d’inconnues.
Le vecteur de prix d’équilibre existe si le système a une solution significative économiquement (pas d’éléments négatifs).

Léon Walras n’a pas réussi à démontrer l’existence de ce vecteur de prix d’équilibre, il faudra attendre Kenneth Arrow et Gérard Debreu (1954) pour que la question soit résolue.
Cette démonstration n’est cependant possible que dans la mesure où les hypothèses de Walras sont complétées par 3 nouvelles conditions :
- il existe un système complet de marchés (pour tous les biens et toutes les périodes donc aussi des marchés à terme) ce qui permet d’éliminer l’incertitude (on parle alors d’équilibre général intertemporel parce que le vecteur de prix d’équilibre règle tous les échanges, présents et futurs)
- l’ensemble de production est caractérisé par des productivités marginales et des rendements d’échelle non croissants et la production se fait sans coûts fixes
- tous les consommateurs ont des dotations initiales de richesse (“dotations de survie”) leur permettant de survivre en l’absence d’échange (personne n’est obligé de vendre sa force de travail pour vivre).

Les ménages demandent des produits en fonction du prix (p) de ces produits et compte tenu de leur ressources : salaires (w) revenus d’autres facteurs (f) et profits reçus (R) et ils offrent des facteurs de production (travail et autres facteurs) contre des revenus (salaires et revenus des autres facteurs). Les entreprises offrent des produits en fonction du prix compte tenu de leurs coûts de production (salaires et coûts des autres facteurs) pour réaliser ces produits elles demandent des facteurs de production (travail et autres facteurs) qu’elles doivent payer (salaires et revenus des autres facteurs). Le profit réalisé est ensuite distribué et revient aux ménages.
Pour la partie de la répartition correspondant au profit, la clé de répartition est données puisque les ménages reçoivent les profits en proportion de leurs titres de propriété sur les entreprises.
Ainsi il y a un équilibre général de marché pour chaque clé de répartition. En modifiant la clé de répartition des profits on modifie l’équilibre général de marché.
Les revenus sont entièrement déterminés par les prix qui déterminent les quantités échangées sur les différents marchés.
La théorie de la répartition établie par le modèle d’équilibre général est incomplète parce qu’elle considère que trois éléments importants dans l’analyse des revenus sont des données.
Il en est ainsi des dotations initiales de richesse, des “dotations de survie”, de la clé de répartition des profits.

Un autre aspect de la théorie de l’équilibre général est généralement considéré comme une analyse utile pour la compréhension de la répartition des revenus : la théorie de l’optimalité ou de l’efficience collective. C’est l’économiste italien Vilfredo Pareto (1848 - 1923) qui est à l’origine de cette démarche (la présentation est tardive puisque le "Cours d’économie politique" est publié en 1896-1897 seulement).
La méthode de Pareto permet de traiter le problème de la poursuite des plans des agents sans recourir aux mécanismes du marché. Les raisonnements de Pareto peuvent très bien s’appliquer dans une économie de propriété collective des moyens de production et entièrement planifiée.
L’optimum est indépendant de l’organisation sociale et des formes de propriété.
L’économie reste cependant sans progrès technique et sans allocation intertemporelle des ressources nécessaires à la production.
Comme les solutions optimales sont multiples, il faut, à un moment ou à un autre, choisir entre ces différentes solutions. Ce n’est pas l’économiste qui doit trancher, c’est le pouvoir politique.

Les pouvoirs publics doivent alors exprimer une préférence dans la pondération des satisfactions individuelles ou affirmer qu’ils s’en tiennent à la solution qui s’établit directement à partir des dotations initiales de facteurs productifs et de richesse.

L’optimum de Pareto est une situation telle qu’il n’en existe aucune autre qui rendrait certains plus heureux sans léser les autres.

Ce qui est remarquable dans la théorie de l’optimum de Pareto c’est qu’elle peut être construite sans que soient évoqués les prix. Elle ne repose que sur la définition des états réalisables de l’économie, des fonctions d’utilité et des fonctions de production.

On démontre sous certaines conditions [5] qu’à tout optimum on peut associer un équilibre général (c’est à dire un système de prix complet annulant les demandes nettes pour tous les produits et facteurs) et qu’un équilibre général de marché est un optimum au sens de Pareto.

Cette équivalence a conduit certains auteurs à conclure que les forces du marché concurrentiel conduisent l’économie à une répartition optimale des produits mais aussi des revenus.
Une telle conclusion néglige le fait qu’il y a autant de systèmes de prix d’équilibre qu’il y a de répartitions initiales des dotations. Les lois du marché ne sont pas susceptibles de modifier la direction donnée au processus d’équilibre par la distribution initiale.



Répartition des revenus et production

La théorie de l’équilibre général et celle de l’optimum ne constituent ni la seule ni la meilleure approche néoclassique des problèmes de répartition.
Sans même évoquer la fragilité des hypothèses ni regretter que les résultats s’obtiennent sans prendre en compte le risque, l’incertitude, l’information qui ne peuvent pas caractériser un échange de produits (alors qu’ils sont une composante des décisions d’échange), il faut constater que l’une des forces de l’analyse micro-économique est absente puisque les comportements sont fondus et disparaissent dans la centralisation de la procédure du marché.
Le marché est en effet un processus se déroulant en trois étapes : centralisation des offres et des demandes individuelles, ajustement par le commissaire priseur, décentralisation et retour vers les acteurs par annonce des prix d’équilibre.

Comprendre comment se forment les revenus revient en fait à quitter l’analyse globale précédente pour étudier les liaisons qui s’établissent entre les facteurs de production et la production elle même. Bien entendu les revenus des facteurs restent déterminés par des mécanismes de marché mais il faut aussi expliquer comment la demande de facteurs découle de la production et comment se forme l’offre de ces facteurs. La théorie néoclassique de la production permet de construire des fonctions de demande de facteurs et la théorie des choix des consommateurs détermine l’offre des facteurs. Sur les marchés des facteurs de production sont confrontées des offres et des demandes de flux de services producteurs car l’échange porte sur les flux et non sur les stocks. Le salaire est le prix des services du travail, la rente est le prix des services des ressources rares détenues par certains, le taux d’intérêt est le prix des services du capital.

1) L’offre des facteurs est réglée par la même méthode pour le travail et pour le capital.

Offre de travail et de capital

Travailler c’est choisir entre les consommations qui sont permises parce que le travail procure un revenu et le temps libre qui procure spontanément une satisfaction parce que le travail est pénible (il existe une désutilité du travail). _ Le programme du consommateur-travailleur est donc composé de sa fonction d’utilité (préférence entre travail et temps libre), qui doit être maximisée, et d’une contrainte exprimant que la dépense ne peut excéder les ressources (les paramètres sont donc : le salaire, les revenus non salariaux, les prix des produits de consommation). Cette analyse est présentée dans le cours sur le marché du travail et n’est pas reprise ici.
Offrir du capital c’est renoncer à consommer aujourd’hui pour consommer demain. Le choix relève de la théorie de la consommation qui sera présentée plus loin mais on devine que le taux d’intérêt (prix du capital) intervient dans la décision de l’offreur en plus de sa contrainte financière et de la fonction d’utilité exprimant la préférence pour le présent.

La demande de facteurs

Elle est entièrement présentée à partir de la théorie de la production (ce qui revient à faire de la répartition des revenus primaires un sous-produit de la production).

Dans les hypothèses habituelles, la maximisation du profit sous contrainte de la technique de production conduit aux solutions suivantes pour le travail et le capital par exemple :
- la quantité de travail est telle que la productivité marginale du travail est égale au salaire réel
- la quantité de capital est telle que le la productivité marginale du capital est égale au taux d’intérêt réel.

Dans ces conditions si la fonction de production est homogène et de degré 1 (avec rendements d’échelle constants), le partage du revenu engendré, c’est à dire de la production valorisée, entre les salaires et la rémunération du capital (intérêt) épuise le produit. Il s’agit là d’une application simple du théorème d’Euler à la fonction de production à rendements constants.
Ce théorème indique que pour une fonction f(y, z) homogène de degré n,

y. f ’y + z. f ’<sub z = n.f (y, z) .

Soit pour la fonction de production f (K, N) homogène de degré 1 :

f ( K, N) = K f ’K + N f ’N .

Comme f ’K et f ’N (productivités marginales du capital et du travail) sont (en situation de concurrence pure et parfaite) respectivement égales au taux d’intérêt réel et taux de salaire réel, il vient :

la valeur de la production est égale à la somme des revenus du travail et du capital.

Il n’y a pas de profit anormal, la totalité de la valeur produite est distribuée entre les facteurs de production sur la base d’une rémunération conforme à la productivité marginale (le profit normal pouvant être considéré comme la juste rémunération du rôle du chef d’entreprise).
On dit que la règle de l’épuisement du produit s’applique dans ce cas.
Si les rendements d’échelle sont constants le produit par tête Q / N peut s’exprimer comme une fonction de la seule variable k, capital par tête K / N en effet :

Ainsi le revenu réel par tête q ne dépend que de la combinaison productive K /N = k.

Ainsi le choix de la combinaison technique de production joue un rôle central dans la répartition primaire des revenus. C’est lui qui détermine à la fois le produit par tête (la taille du gâteau), et sa répartition (les parts du gâteau).
À ce niveau de l’analyse deux interprétation sont possibles : ou bien la fonction de production est celle d’un agent représentatif soumis aux conditions de la concurrence pure et parfaite ou bien cette fonction traduit la relation technique de l’ensemble de l’appareil productif (fonction de production macro-économique).
- Dans le premier cas, la principale faiblesse de la démonstration est le caractère circulaire d’un raisonnement qui ne peut être accepté que si l’analyse est parfaitement atemporelle. En effet pour la construction des courbes individuelles d’offre et de demande de services des facteurs productifs, les prix de ces facteurs sont des données. Mais l’agrégation des offres et des demandes individuelles permet de déterminer ces prix. Il y a là une acrobatie théorique très éloignée de la réalité.
- Dans le second cas il faut expliquer comment se fait l’agrégation des fonctions individuelles de production de manière à ce que les propriétés recherchées soient conservées.

3) La discussion critique peut être prolongée.

L’énoncé de quelques conclusions de l’analyse néoclassique est susceptible de faire naître un certain scepticisme sur la portée de cette analyse.
- Comme le marché du travail est un mécanisme régulateur entre offre et demande de travail, il ne peut pas exister de chômage involontaire (ce point a déjà été discuté).
- La règle de l’épuisement du produit fait disparaître le “profit pur”.
- Les parts relatives des revenus du capital et des revenus du travail sont indépendantes du volume de la production.

Dans cette analyse, l’action revendicative pour obtenir une augmentation du salaire réel se traduit par des licenciements : la part des salaires dans la valeur ajoutée ne change pas.
Les hypothèses fondatrices du modèle doivent donc être discutées sérieusement.
- L’absence de rendements croissants est assez difficilement recevable.
- L’univers décrit par les néoclassiques ignore les conflits puisqu’il fait des agents de simples “preneurs de prix” dépourvus de possibilité d’action (rôle essentiel de l’hypothèse de l’atomicité de l’offre et de la demande).



Les prolongements

1) Pour le travail et le salaire.

En revenant sur les hypothèses de la concurrence pure et parfaite de nombreux aménagements sont possibles.
Certains ont été présentés dans le cours consacré au marché du travail, par exemple la théorie des contrats implicites et la théorie des salaires d’efficience qui permettent de conserver l’hypothèse de rationalité des comportements tout en acceptant que des écarts par rapport à la notion initiale d’équilibre puissent exister. L’étude du marché du travail a aussi montré que pour certains c’est l’idée même d’un marché du travail qui doit être révisée en faisant une place à la distinction entre marché interne et marché externe et l’opposition "insiders” “outsiders" (Michael Joseph Piore et Peter Doeringer), à la théorie du salaire d’efficience, de Alfred Marshall à George Arthur Akerlof, à la théorie du capital humain de Gary Becker et à la théorie des contrats implicites.
Cette énumération montre combien l’analyse a été transformée et s’éloigne aujourd’hui du paradigme d’origine. Le marché n’est plus la modalité la plus efficiente de l’allocation des ressources puisque la coordination dans l’entreprise (organisation) devient un moyen souvent supérieur.
La rationalité individuelle ne fonde plus la rationalité sociétale puisque le libre jeu des initiatives décentralisées ne conduit plus au résultat le plus efficient.

2) Pour le capital et le profit.

En élargissant l’analyse aux situations dynamiques, les explications de l’existence de profits anormaux momentanés reposent sur deux idées :
- le profit rémunère la prise de risque, il peut être durable si l’aversion pour le risque est forte
- le profit récompense l’innovation, car celle-ci permet de créer momentanément une position dominante, la conservation du profit repose alors sur la permanence des innovations.

La perspective reste libérale mais s’éloigne de la vision marginaliste néoclassique. C’est l’école autrichienne qui donne ici l’essentiel de la rénovation théorique.



La dépense des revenus détermine leur répartition

Dans l’analyse keynésienne, la formation et la répartition des revenus sont commandées par les décisions de dépenses des agents, c’est pourquoi on peut parler d’un paradigme de la dépense. L’apport de Michal Kalecki est souvent négligé, il est pourtant très important au même titre que la contribution de Nicholas Kaldor et Joan Robinson.

Contribution de Keynes

1) La théorie du salaire.

C’est pour la théorie de l’emploi que l’analyse keynésienne présente l’alternative la mieux connue à la position néoclassique. Dans la “Théorie générale” Keynes se situe résolument dans le camp des opposants à la théorie “classique” qu’il résume en indiquant qu’elle est toute entière construite sur deux postulats [6] permettant d’assurer l’égalité de l’offre et de la demande de travail évitant ainsi l’apparition du chômage involontaire :
- la demande de travail est telle qu’elle égalise le taux de salaire réel et la productivité marginale du travail
- l’offre de travail est telle qu’elle permet aux travailleurs d’égaliser la désutilité marginale du travail au taux de salaire réel.

Keynes entreprend de démonter cette analyse [7] en refusant le second postulat (alors qu’il conserve le premier) ce qui interdit de parler d’un marché du travail proprement dit.
- En courte période la fonction de production ne dépend que du facteur travail. La productivité marginale est décroissante et la demande de travail se confond avec la courbe de productivité marginale du travail, et tout cela est conforme avec la théorie traditionnelle.
- L’opposition avec la présentation néoclassique porte sur l’offre de travail.
Les contrats de travail sont établis en salaires nominaux et non en salaires réels et le salaire nominal est rigide à la baisse.

Les salariés sont victimes de l’illusion monétaire.
Ils s’opposent plus fortement à une diminution des salaires réels, due à une baisse du salaire nominal qu’à la même baisse du salaire réel provoquée par une augmentation des prix. S’il n’y avait pas d’illusion monétaire les salariés devraient travailler moins à chaque fois que les prix s’élèvent. L’issue des négociations dépend en partie de l’état du marché du travail et Keynes observe que la résistance à la baisse des salaires réels est d’autant plus forte que le chômage est faible.
La théorie du salaire nominal a des conséquences importantes sur l’emploi.
Dans un premier temps une baisse de l’emploi (ou une augmentation du chômage) n’a aucun effet sur le salaire réel qui est indépendant du niveau de l’emploi. C’est seulement au delà du plein emploi, la courbe d’offre de travail est croissante car les salaires nominaux augmentent plus vite que les prix. Le niveau de l’emploi déterminé par la demande effective (propension marginale à consommer, investissement et fonction du prix d’offre globale) ne permet pas de faire varier le salaire nominal tant que le niveau de plein emploi n’est pas atteint.

Comme Keynes reste dans la perspective habituelle pour la relation entre baisse des salaires réels et augmentation de l’emploi (c’est à dire la demande de travail), la baisse des salaires réels est indispensable à l’augmentation de l’emploi. Toutefois la causalité décrite par la courbe de demande de travail est ici inversée puisque c’est l’augmentation de l’emploi qui implique une baisse des salaires réels.

Pour Keynes il faut donc dissocier la formation des salaires réels et des salaires nominaux et comme les salaires réels ne dépendent que du niveau de l’emploi, seuls les salaires nominaux sont pertinents.

Les salaires nominaux sont rigides pour Keynes.

La rigidité du salaire nominal signifie qu’il n’y a pas d’ajustement continu aux mouvements de prix et non pas comme on pourrait le croire l’absence totale de réaction des salariés. Pour compléter l’explication du choix des salaires nominaux pour la négociation Keynes indique que les salariés se comparent entre eux. La fixation des salaires nominaux détermine aussi la position des salariés relativement aux autres. Si quelques salariés acceptent une baisse du salaire nominal, le groupe subit une baisse de son salaire réel relatif. Ainsi le salaire a une dimension sociologique, il participe à la reconnaissance d’un statut. Les employeurs ne pourront pas justifier une baisse de salaire qui ne serait pas appliquée à la totalité des salariés. Paradoxalement, pour Keynes, une économie de marché caractérisée par la décentralisation des décisions est incapable de pratiquer la flexibilité des salaires à la baisse, seule une économie dirigée pourrait conduire à une mesure générale de réduction du salaire nominal.
Dans une économie décentralisée, les coûts associés à la tentative de réduction du salaire nominal sont importants : les résistances ouvrières pénalisent toutes les parties prenantes à cette négociation, et pour cette raison, les employeurs hésitent avant de s’engager dans une voie qui leur promet beaucoup de difficultés et peu de chances d’aboutir.

La rigidité s’établit donc pour deux raisons : l’institutionnalisation des négociations et le décalage entre l’évolution globale de l’emploi et la perception locale de cette évolution.
- Les salaires ne sont pas révisables entre deux négociations. Cela enlève aux salariés la possibilité de réagir aux évolutions de prix.
- Les salariés acceptent plus facilement une baisse des salaires nominaux si elle est justifiée par une dégradation globale du niveau d’emploi plutôt qu’une dégradation locale (interne à l’entreprise par exemple).
Normalement le salaire nominal augmente avec la demande effective et le niveau d’emploi mais cette augmentation n’est ni continue ni régulière. Les réactions des salariés, des employeurs, des syndicats jouent un rôle important (le climat d’anticipation est essentiel).
Il semble que Keynes disposait de tous les éléments d’une reconstruction de la théorie du salaire sur la base d’une analyse d’une “convention” plutôt que d’une analyse d’un “marché”. Il n’a pas franchi le pas décisif ce qui laisse planer une certaine ambiguïté (comme très souvent chez Keynes) sur sa position théorique finale.

La conclusion habituellement retenue de la théorie keynésienne de l’emploi et du salaire nominal est que la baisse des salaires ne peut pas réduire le chômage pour trois raisons :
- le salaire est le terme d’un processus de décision qui s’amorce avec la demande effective ; celle-ci détermine le niveau d’emploi, qui à son tour permet de fixer le salaire réel de telle sorte qu’il égalise la productivité marginale du travail correspondant à ce niveau d’emploi
- le salaire nominal est rigide
- le salaire joue un rôle secondaire dans la modification du niveau de chômage.
 [8]

2) L’analyse des profits.

Cette analyse est exposée dans le “Traité sur la monnaie” (première édition 1930). Elle repose sur l’écriture d’une série d’équations destinées à montrer comment se forment les prix.
Selon Keynes le prix des biens de consommation dépend du coût de production unitaire de ces biens ou si ce coût de production est le même que celui de l’ensemble des biens (hypothèse retenue par Keynes), du revenu unitaire, et de l’excès d’investissement sur l’épargne par unité de biens de consommation.
La stabilité des prix des biens de consommation dépend donc de la stabilité des rémunérations dans le produit total et de la couverture de la dépense d’investissement par l’épargne. Ainsi le niveau des prix est fonction du revenu unitaire et de l’écart des valeurs de l’investissement et de l’épargne.
Quand les prix sont connus on peut calculer les profits.
Puisque Keynes a clairement défini le revenu monétaire collectif comme étant rigoureusement égal au coût des facteurs, les profits jugés normaux sont considérés comme un coût de production, la rémunération du travail de l’entrepreneur).
La logique keynésienne est la suivante :
(1) recettes des entrepreneurs = dépenses de consommation et d’investissement
(2) profit des entrepreneurs = recettes des entrepreneurs - coûts de production (ou revenu global)
(3) revenu global = consommation + épargne des ménages
(4) profit = dépenses d’investissement - épargne des ménages
Le profit est donc équivalent en fin de période à l’épargne des entrepreneurs (ici cette épargne est investie et constitue donc un auto financement).

Trois cas sont possibles :
l’investissement est supérieur à l’épargne, les profits des entrepreneurs dépassent le niveau attendu ("profits tombés du ciel" ou "windfalls profits" ou "profits d’aubaine")
l’investissement est égal à l’épargne, le niveau des profits est jugé suffisant, les anticipations sont réalisées
l’investissement est inférieur à l’épargne, les anticipations ne sont pas réalisées, les entreprises connaissent une crise.

Les équations de prix précédentes permettent de comprendre comment ces profits d’aubaine interviennent.
Quand I - S = 0 le prix unitaire est égal au coût unitaire (profit unitaire normal compris).
Si I - S est positif alors il y a une situation d’inflation, les prix des biens de consommation augmentent et c’est cette augmentation qui permet le profit d’aubaine, mais dans ces conditions l’épargne des ménages occupe une part plus faible du revenu. À l’épargne volontaire s’ajoute donc une épargne forcée constituée par la hausse des prix (transfert de revenu des ménages vers les entrepreneurs).
Ainsi c’est l’investissement qui fait le profit et non pas l’inverse comme le pensent les économistes néoclassiques. La dépense des entreprises devient un facteur important de la formation et de la répartition des revenus.
Ainsi encore, la part des profits dans le revenu national dépend du taux d’investissement et du taux d’épargne (propension à épargner).
Il existe toujours une relation entre le taux d’investissement la part des profits dans le revenu national mais ce n’est plus une relation de stricte proportionnalité. Lorsque le taux d’investissement augmente la part des profits dans le revenu national s’accroit d’autant plus fortement que sP est faible (il ne faut pas oublier que sP est inférieure à 1).
En consommant les profits d’aubaine les capitalistes augmentent les profits futurs.



Les prolongements

A. L’apport de Michal Kalecki

1) L’inspiration marxiste des travaux de Michal Kalecki est assez évidente, mais le plus important ici est que son analyse de la répartition des revenus rejoint celle de J.M. Keynes pour les conclusions.

Les firmes sont supposées entretenir des relations d’interdépendance stratégiques dans un climat de concurrence imparfaite.
En position de monopole elles peuvent pratiquer un prix supérieur au coût marginal, l’écart entre les deux est généralement désigné par l’expression "pouvoir de monopole". Kalecki décide d’appeler "degré de monopole de la position d’entreprise" le rapport de ce pouvoir de monopole au prix pratiqué.
Dans une analyse de court terme (stock de capital donné), s’il existe des capacités de production disponibles et avec l’hypothèse des rendements d’échelle constants [9], le coût marginal et le coût moyen coïncident et sont constants.
Dans ces conditions en situation de sous emploi, si les rendements d’échelle et les coûts variables moyens sont constants, la part des salaires est uniquement fonction du degré de monopole et du rapport du prix des matières premières au salaire unitaire.
Lorsque le degré de monopole augmente la part des salaires diminue, et il en va de même si le taux de salaire augmente moins vite que le prix des consommations intermédiaires.
Les profits se déduisent des équilibres du revenu et de la dépense d’une part et de l’équilibre des ressources et des emplois des produits d’autre part.

2) Les profits correspondent aux dépenses des capitalistes.

Ce que Kalecki résume par l’expression célèbre suivante : "Les capitalistes gagnent ce qu’ils dépensent", et pour les mêmes raisons "les salariés dépensent ce qu’ils gagnent".
Il est clair que la croissance des profits repose sur la croissance du montant total de la dépense et particulièrement de la dépense d’investissement .
Comme chez Keynes ce sont les investissements qui font les profits et non l’inverse [10].

Les décisions de dépense déterminent le niveau de produit et du revenu national et ce revenu varie dans chaque période de manière à ce que les profits supplémentaires égalisent les dépenses d’investissement supplémentaires engagées au début de la période.
L’équilibre se réalise en fin de période parce que les dépenses d’investissement ont permis la croissance de la production, dégageant ainsi les profits nécessaires.

3) Les conclusions de Kalecki sont radicalement opposées à celles des néoclassiques :

La part des salaires est largement indépendante du volume de la production, des productivités marginales et de la proportion d’utilisation du capital et du travail.
Elle dépend beaucoup plus des structures de marché.
Il reste à régler deux questions : que deviennent les mécanismes précédents à l’approche et au delà du plein emploi ? que deviennent les conclusions si on renonce à certaines hypothèses comme par exemple pour Kalecki, l’absence d’épargne des salariés ?

En sous emploi le coût variable moyen est stable dans le modèle de Kalecki. Le coût total unitaire diminue avec l’accroissement du volume de production (et cela d’autant plus que les coûts fixes sont plus élevés).
En sous emploi la part des profits est une fonction croissante du niveau de production (autrement dit quand la production augmente, les profits augmentent plus rapidement). Dès que le plein emploi est atteint, les coûts variables unitaires augmentent et les profits ne peuvent être maintenus relativement à la production (part des profits dans le revenu global) que dans la mesure où les entreprises peuvent élever les prix. Cette possibilité est fonction de leur degré de monopole.

La deuxième question sera traitée par les économistes de l’école de Cambridge qui enrichiront l’approche keynésienne.

B. Discussion

1) L’analyse macro-économique keynésienne de la répartition des revenus telle qu’elle apparaît dans le "Traité" souffre de handicaps qui ont été maintes fois soulignés

Les déséquilibres sont le résultat de modifications des grandeurs globales, alors que les comportements d’agents ne sont pas décrits.
La théorie monétaire et la théorie de la production sont mal reliées dans la mesure ou les ajustements se font uniquement par des mouvements de prix (équations de prix de Keynes)
Le traitement des profits est très contestable puisqu’il repose sur une distinction entre des profits normaux (inclus dans le revenu global) et les profits d’aubaine qui sont déterminés par le taux d’investissement. Seule cette partie des profits est concernée par l’analyse. Mais ces profits d’aubaine sont forcément la contrepartie de pertes occasionnelles d’autres entrepreneurs. Il s’agit plus d’une redistribution des profits que d’une variation de la masse des profits
Cette difficulté ne peut pas être levée sans introduire une analyse du financement de la production.
La production et les revenus distribués sont financés par crédit bancaire. Une banque accorde un crédit parce qu’elle escompte un profit. Dans les équations du “Traité” la séquence prévue ne permet pas de faire apparaître ce mode de financement. Les banques travaillent alors sans recevoir de revenu !
Si la réalité est différente c’est parce que le cycle “production - revenu - dépense”, demande du temps.
Les entrepreneurs n’ont aucune raison de se concerter pour engager ce cycle en même temps et les cycles de ce type se superposent. Du même coup les banques créent de la monnaie en même temps qu’elles reçoivent des remboursements. C’est à l’occasion de ces chevauchements que se réalisent les profits bancaires.
C’est donc dans l’analyse des anticipations des agents qu’il faut chercher le mécanisme de la croissance de la production.
Pour Keynes cette découverte prendra la forme dans la “Théorie générale” du principe de la demande effective, mais c’est cette idée qui est aussi au cœur des conceptions de Hayek du caractère cyclique de l’activité économique.

2) Dans la “Théorie générale” il n’y a pas d’analyse directe de la répartition des revenus, mais on peut quand même retrouver certaines indications

Le prix est fonction du comportement de marge, du taux de salaire nominal et de la productivité. Cela permet de retrouver une répartition des revenus faisant de la part des salaires dans la production la relation inverse du taux de marge. La répartition est entièrement commandée par le comportement des entreprises. Il ne faut pas considérer ce résultat comme parfaitement tautologique parce que les équations précédentes conduiraient à retrouver la définition comptable de la part des salaires. Ici, ce résultat est déduit des pratiques des entreprises. Cette intuition sera reprise à la fois par les keynésiens de Cambridge et par les tenants du paradigme des organisations.

C. Les économistes de Cambridge

En 1956 Nicholas Kaldor et Joan Robinson dans des contributions distinctes vont construire une théorie de la distribution des revenus prenant en compte les indications de Keynes et les éléments des débats qui ont suivi la publication de la "Théorie générale".

Le revenu global R est tel que R = W + ΠW est la masse des salaires et des autres revenus du travail et Π est la masse des profits rémunérant le capital et la propriété (intérêt compris).

S = SS + SC équation traduisant l’existence de comportements d’épargne différents pour les salariés et pour les capitalistes. Les propensions moyennes à épargner respectives sont constantes (donc les propensions marginales aussi) et telles que 0 < ss < sc < 1.

La part des profit et la part des salaires traduisent le fait que la répartition des revenus ne dépend que de la valeur du taux d’investissement et des propensions à épargner.
Les "équations de Kaldor" indiquent quelle structure de la répartition des revenus est compatible avec l’égalité de l’épargne et de l’investissement.
En partant de la part des profits on peut facilement montrer la relation qui s’établit entre le taux de profit et le taux d’accumulation : pour un état donné de la technique et pour des propensions à épargner données et constantes, le taux de profit est une fonction croissante du taux d’accumulation.

En l’absence d’épargne des salariés (hypothèse de Kalecki dans le modèle étudié plus haut) l’équation devient "l’équation de Cambridge" dans laquelle le taux de profit ne dépend que de la propension à épargner des capitalistes pour un taux de croissance de la production (ou de l’accumulation puisque la fonction de production est à facteurs complémentaires dans la mesure où le coefficient de capital est supposé constant) donné.
Plus cette propension est faible et plus le taux de profit est fort. Et si on intègre une épargne des salariés le résultat précédent est conservé : la part des profits dans la production est toujours uniquement fonction du taux d’investissement et de la propension à épargner des capitalistes : la valeur de la propension à épargner des salariés est sans importance dans la détermination de la part des profits dans le revenu.
Chaque groupe épargne, et détient une partie du capital ce qui lui donne droit aux profits mais les travailleurs se retrouvent quand même dans une situation passive.

Les prolongements de ces analyses d’inspiration keynésienne seront essentiellement développés dans le cadre de la théorie de la croissance. La croissance économique s’accompagne d’une structure de la répartition des revenus puisque le taux de profit est fonction du taux de croissance mais les modifications de le répartition des revenus provoquées par la croissance agissent sur le rythme de cette croissance (le taux de croissance est fonction de la part des profits dans le revenu et des propensions à épargner respectives des salariés et des capitalistes).
Ces conclusions ne sont pas surprenantes et elles ne permettent pas de lever les critiques pouvant être adressées à la démarche des économistes de Cambridge. Traitant des catégories de revenus et non pas des groupes de titulaires de revenus, cette analyse ne permet pas d’expliquer les modalités du partage.
Il y a bien conflit dans la distribution mais sans que les acteurs de ce conflit ne soient réellement présents dans le partage. Par rapport aux intuitions de Keynes, l’analyse est d’ailleurs nettement en recul puisqu’elle ne prend plus du tout en compte la monnaie (le schéma peut entièrement être construit dans une économie non monétaire).



La répartition des revenus est institutionnalisée

Les analyses théoriques de la formation et de la répartition des revenus ont montré que la mise en œuvre des facteurs de production dans une économie capitaliste est le fait des entreprises et qu’elles sont à ce titre responsables du partage des fruits de la croissance (l’augmentation de la valeur ajoutée).

Les modalités du partage ont des effets importants sur la réalisation de la production : elles peuvent engendrer des cycles ou stabiliser le rythme de croissance.

L’étude du partage des fruits de la croissance peut être envisagée au travers de deux approches complémentaires.
- La première consiste à examiner l’évolution de la part des salaires dans la valeur ajoutée.
La croissance du PIB est répartie entre la masse salariale, la rémunération du travail non salarié et les profits.
Si la part des salaires est stable cela indique que la masse salariale augmente au même rythme que la production.
Il faut alors analyser le partage de la masse salariale entre progression des salaires par tête et créations d’emplois.
Un partage stable de la valeur ajoutée peut masquer des situations très différentes, puisqu’il peut aller vers l’amélioration du niveau de vie des salariés qui ont un emploi ou correspondre à une augmentation du nombre des emplois.
De même, l’évolution du partage de la valeur ajoutée entre salaires et profits ne distingue pas directement ce qui provient de l’évolution des rémunérations unitaires (du travail et du capital) et ce qui provient de la variation de la quantité de travail et de capital.
- La seconde approche consiste à distinguer les contributions à la croissance de la production provenant de la variation des quantités de facteurs (travail et capital) et celle provenant de l’amélioration de l’efficacité de ces facteurs (les gains de productivité).
Seuls les gains de productivité permettent d’accroître les rémunérations unitaires des facteurs (salaire par tête et rémunération des investissements par unité de capital installé) puisque l’autre partie de l’augmentation de la valeur ajoutée est attribuée aux nouvelles unités de facteurs (travail et captal) utilisées. Cette approche, dite des « comptes de surplus » ou des « surplus de productivité globale » est utilsée en comptabilité privée pour le contrôle de gestion, et elle montre, lorsqu’on l’applique au plan macroéconomque l’origine te la destination de l’amélioration du pouvoir d’achat du travail et du capital installés.

Nouvelles théories des contrats

Dans cette analyse le salaire n’est pas fixé par le marché du travail ni par le groupe des salariés, car la négociation syndicale ne supprime pas le marchandage, elle le réglemente simplement. C’est la firme qui fixe les salaires parce qu’elle fonctionne comme une organisation traitant un marché interne du travail dans lequel la plupart des emplois sont à l’abri de l’influence des forces concurrentielles.

Le point central de ces analyses est l’affirmation que les prix sont fixés conformément à un comportement de marge :
p = (1 + m) (w* / y*) avec
p = prix de vente
m = coefficient de marge traduisant la politique de la firme
w* = taux de salaire moyen associé au trend de la production
y* = productivité apparente du travail lorsque la production suit le trend normal anticipé.

Ainsi le taux de croissance des prix est simplement fonction de la différence entre le taux de croissance de ce taux de salaire et du taux de croissance de la productivité.

Le salaire n’est pas fixé par le marché du travail ni par le groupe des salariés, car la négociation syndicale ne supprime pas le marchandage, elle le réglemente simplement. C’est la firme qui fixe les salaires parce qu’elle fonctionne comme une organisation traitant un marché interne du travail dans lequel la plupart des emplois sont à l’abri de l’influence des forces concurrentielles [11].
Bien entendu ces affirmations ne valent que lorsque les entreprises ne pratiquent pas exclusivement une politique de recherche de la flexibilité par externalisation (choix entre "make or buy" au centre de la théorie des organisations). Dans la situation actuelle, et au moins pour les grandes entreprises, la présentation précédente est largement pertinente. Les vérifications économétriques confirment l’existence d’un lien essentiel entre variation du coût du travail relativement à la productivité et variations des prix, l’influence des autres composantes du coût de production est mineure. Le fait que les prix et les salaires sont fixés par des règles ne veut pas dire qu’ils s’établissent à des niveaux arbitraires parce que les prix et les salaires sont fixés les uns par rapport aux autres, il y a des hiérarchies de prix et de salaires, des structures. La recherche d’équité dans la politique salariale repose en fait sur l’appréciation de cette structure, et cette recherche d’équité est elle même le fondement d’une solution coopérative aux problèmes d’efficacité interne de la firme. Pour réaliser des gains élevés de productivité, il faut obtenir la participation des salariés, il faut donc tenir compte de leur sentiment sur le caractère plus ou moins équitable de l’allocation des revenus dans l’organisation.

La "nouvelle théorie des contrats" est destinée à régler les problèmes posés dans ces termes. Elle combine la prise en compte du caractère imparfait de l’information, des mesures d’incitation, de surveillance, liées au risque moral, et à la sélection adverse. Tout cela relève encore de l’amélioration de la perspective néoclassique mais est déjà largement modifié par la prise en compte des spécificités de la logique des organisations.

Partant de la conception très abstraite des néoclassiques (paradigme du marché) il est naturel de corriger ses conclusions (liens entre rémunération des facteurs de production et productivité de ces facteurs) en introduisant les effets de domination (paradigme des classes) mais cela ne suffit pas. Il faut, et c’est l’apport du paradigme des organisations, comprendre comment la firme organise (réglemente, normalise) son fonctionnement interne.

Le partage de la valeur ajoutée

L’analyse économique néoclassique considère on l’a vu que dans une économie de concurrence les parts des profits et des salaires dans la valeur ajoutée sont stables et traduisent un état des techniques et de l’organisation économique.
Un simple regard sur les évolutions de ce partage pour une assez longue période montre que ce n’est pas vérifié pour les pays de l’OCDE.

Pour la France, dans les années 1960, la forte croissance a permis de maintenir la stabilité de la part des salaires en dépit des transformations importantes des structures économiques (diminution du nombre d’agriculteurs avec une forte croissance de la productivité dans ce secteur, augmentation nette du nombre des salariés, un effort d’investissement très imporatnt.
La rupture des années 70 est d’abord caractérisée par le ralentissement de la croissance du PIB. Les augmentations de salaires sont maintenues mais sans correspondre à des gains de productivité. Cela est endu possible par une très forte infalation (en france mais aussi dans les autres pays) et par uen dégardation de la part des profits.
Le changement de politique économique au début des années 80 (Troisème gouvernement de Pierre Maurois, Jacques Delors est Ministre de l’économie), va inverser cette évolution. Le partage de la valeur ajoutée est modifié en faveur des entreprises sous l’effet des politiques de rigueur puis de la "désinflation compétitive. Les privatisations massives et la restructuration du capitalisme français participent à cette évolution.

Le surplus de productivité

Mesurer le surplus distribuable c’est mesurer les gains de productivité. En effet si la production voit sa valeur augmenter parce que davantage de facteurs sont utilisés, la distribution du surplus se fait mécaniquement à rémunérations constantes par unité de facteur. Seule la croissance intensive peut faire varier les rémunérations unitaires sans que la clé initiale de répartition soit modifiée. `

Il existe deux méthodes pour calculer les gains de productivité.
Elles sont logiquement distinctes puisque dans un cas la démarche est analytique et peut être employée par la suite dans un modèle théorique (par exemple une prévision), alors que la seconde méthode est uniquement rétrospective donc seulement descriptive.
- La première repose sur la construction d’une fonction de production puis sa décomposition pour repérer les contributions respectives des facteurs de production.
- La seconde cherche à mettre en évidence les modalités du partage du surplus réalisé, elle est donc rétrospective mais elle est cependant essentielle pour comprendre le rôle de la répartition des revenus dans les mécanismes de la croissance alors même que ce rôle est très mal étudié par l’analyse économique dominante.
La méthode des comptes de surplus de productivité est complexe mais c’est la seule qui donne des résultats intéressants.

Le surplus de productivité globale

On peut d’abord calculer les variations des quantités de produits et de facteurs, à valoriser ces variations avec le système de prix de la période d’origine, puis à faire la différence du supplément de recettes au supplément de dépenses ainsi calculés. En fait cela revient à calculer la variation du bénéfice à prix constants.
Mais on peut aussi mesurer pour chaque facteur le gain réalisé pendant la période, c’est à dire à calculer la variation du prix du facteur et à multiplier cette variation par la quantité de facteur employée pendant la période. La somme de tous ces gains correspond au surplus global (le gain peut être une perte, si le prix du facteur a baissé pendant la période). Il y a bien entendu un lien étroit entre le surplus ainsi calculé et la productivité globale mesurée habituellement.

La croissance de la productivité globale des facteurs correspond à la partie de la croissance de la production qui ne s’explique pas par une augmentation de l’utilisation des facteurs de production.
Pour retrouver la croissance de la productivité globale, il faut donc mesurer le taux de croissance du PIB, puis les taux de croissance de l’utilisation des facteurs (ici le travail, le capital et les services collectifs). Par différence on peut alors calculer la croissance de la productivité globale des facteurs. Cette dernière devient une explication de la croissance du PIB.

Application :

La richesse créée chaque année dans une économie (le PIB) est redistribuée aux facteurs de production (capital et travail) sous la forme de salaires et de profits.
Une partie de cette richesse est directement prélevée par l’État sous forme d’impôts assis sur la production (comme les impôts sur les salaires) et sur les produits (la TVA par exemple). Une partie de ces impôts est redistribuée aux agents sous la forme de subventions.
Si pour simplifier les écritures on néglige la distinction entre salariés et non salariés et les impôts le partage de la valeur ajoutée totale (PIB) s’écrit :
(1) PIB = Salaires + EBE
où les salaires représentent la masse salariale de l’ensemble de l’économie, y compris les cotisations sociales à la charge des employeurs ; l’excédent brut d’exploitation représente quant à lui la rémunération du capital installé.

On peut faire apparaître les rémunérations unitaires des salariés et le profit par unité de capital en introduisant dans la relation (1) les quantités de travail N (le nombre de salariés), et de capital K et les prix unitaires des produits p du travail cw (pour coût unitaire du travail), et du capital ck (pour coût unitaire du capital) :

(2) p . Y = (cw . N) + (ck . K)
où : Y représente le PIB en monnaie constante

Dans une période les prix et les quantités de toutes les variables peuvent se modifier. En notant "d" les variations on passe de :

(2) p0 . (Y0 = (cw0 . N0) + (ck0 . K0)

à

(3) (p0 + dp) . (Y0 + dY) = (cw0 + dcw) . (N0 + dN) + (ck0 + dck) . (K0 + dK)

soit en faisant la différence membre à membre

(4) dp.Y0 +dp.dY + p0.dY = dcw.N0 +dcw.dN + cw0.dN + dck.K0 +dck.dK + ck0.dK

ou encore

(5) p0.dY - cw0.dN - ck0.dK = dcw.N0 + dcw.dN + dck.K0 + dck.dK - dp.dY - dp.Y0

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Le membre de gauche de la relation (5) représente le surplus de productivité redistribué aux facteurs de production en supplément de leur rémunération normale. Si on réintègre l’État et si on introduit les échanges avec l’extérieur, il sera constitué des gains de productivité globale des facteurs (PGF), des termes de l’échange et de la part de l’Etat.
Les gains de PGF constituent la part de la croissance qui n’a pas pour origine la mise en œuvre des facteurs de production. Il s’agit donc d’un supplément de richesse sans coût dont le rythme de croissance de long terme est de 1 % par an en moyenne.

À ce surplus de productivité s’ajoutent les termes de l’échange qui représentent l’écart de croissance des prix du PIB à ceux de la demande intérieure. Un écart négatif rend compte du fait que les prix à l’importation ont crû plus rapidement que ceux du PIB, en raison d’un renchérissement des importations (du fait d’une hausse des prix du pétrole par exemple, ou d’une dépréciation du change). Une dégradation des termes de l’échange ampute donc le surplus distribuable.
Enfin, la part de l’État permet d’améliorer la quantité de surplus distribuable lorsque le poids de la fiscalité indirecte (telle que la TVA) diminue.
Ces trois éléments représentent la quantité de surplus qui est redistribuée aux facteurs de production.
Les revenus du travail et du capital incluent les taxes qui pèsent sur le travail salarié (cotisations sociales salariées et patronales ainsi que l’impôt sur le revenu), sur le travail non salarié (cotisations des non-salariés et impôt sur le revenu) et sur le capital (impôt sur les revenus du capital). Ainsi, à quantité de surplus distribuable donnée, une baisse de la fiscalité directe pesant sur l’un des facteurs permet une amélioration transitoirement plus importante du pouvoir d’achat de la rémunération nette de ce facteur.

Partage du surplus

Le surplus va être réparti conformément aux indications du second mode de calcul.
Il faut insister sur le fait que le surplus est partagé pendant sa réalisation, il faut en effet que les évolutions de prix et de quantités soient constatées pour que le calcul soit possible.
Mais ce calcul permet de juger si la partage est satisfaisant et de prendre des décisions en matière de fixation des normes d’évolution des revenus futurs. Par exemple si le calcul indique que les apporteurs de capital ont reçu une part importante du surplus pendant plusieurs périodes, les salariés se sentiront justifiés à réclamer des améliorations de revenu.
Le partage du surplus n’est pas seulement interprétable en terme de justice distributive, il conditionne aussi la croissance économique et l’évolution du niveau général des prix.
La situation extrême conduisant à la diminution radicale de la rémunération du capital conduirait à la disparition de l’investissement .
La situation inverse réduit fortement les débouchés représentés par la croissance des salaires et engendre un climat social peu propice à la productivité.

La satisfaction des différentes exigences ne doit pas conduire à recourir à la solution de facilité représentée par la hausse des prix.

Les analyses statistiques de l’évolution des gains de productivité sont nombreuses et systématiques dans l’ensemble des pays de l’OCDE. Les organismes internationaux produisent régulièrement des comparaisons, et les instituts statistiques nationaux suivent annuellement et par branche les contributions des facteurs de production.

Pour le partage du surplus l’application est plus réduite.
La création en France à la fin des années 60 du CERC (centre d’études des revenus et des coûts) a permis de fournir régulièrement des données précises sur le partage des gains de productivité. Les pouvoirs publics souhaitaient à l’époque développer la pratique d’une “politique des revenus” de manière à mieux maîtriser l’inflation. Cette politique a été rapidement abandonnée parce qu’elle est apparu très vite comme une “police des salaires” . Mais l’institution a survécu jusqu’en 1994 et elle a continué à indiquer chaque année les résultats des comptes de surplus. Au plan international il n’existe pas de données systématiques ce qui rend les comparaisons impossibles.
Plusieurs études conduites notamment par l’INSEE, analysent l’évolution du surplus de productivité ou progrès de productivité apparente des facteurs.
Les résultats ne sont pas toujours comparables parce que les méthodes de calcul sont légèrement différentes mais surtout parce que le découpage en périodes n’est pas le même. Mais les conclusions convergent remarquablement.
La méthode des comptes de surplus utilisée par l’INSEE permet de décrire la répartition des revenus entre les différents facteurs de production. Les comptes de surplus explicitent les relations qui s’établissent entre la productivité globale des facteurs et le surplus réparti entre les différents agents économiques résidents (sous la forme d’un supplément de rémunération) et non-résidents (variation des termes de l’échange). Le surplus distribuable aux agents économiques résidents est donc différent du surplus de productivité globale dans la mesure où le prix de la demande intérieure incorpore pour partie celui des biens importés et où les entreprises n’appliquent pas forcément les mêmes marges sur les marchés intérieurs et extérieurs (les marges sont souvent plus faibles sur les marchés externes). Une partie du surplus de productivité globale sort ainsi du circuit domestique sous forme de baisse des prix des exportations, mais le contraire est vrai aussi, des prix réduits des exportateurs étrangers augmentent le surplus distribuable.

[1Karl Marx, Salaire, prix et profit, Éditions sociales

[2C’est l’intuition fondamentale de Marx pour ce problème. Ce n’est pas la valeur du travail qu’il faut mesurer, c’est la valeur de la force de travail.

[3La réalisation de la valeur (la vente) peut être délicate et n’est pas assurée pour Marx puisque la loi des débouchés n’est pas acceptée.

[4Dans la terminologie marxiste, C est le capital constant c’est à dire la partie du capital avancé par le capitaliste pour acheter les biens de production et V est le capital variable c’est à dire la partie du capital avancé pour acheter la force de travail. Constant et variable renvoient à la l’incapacité ou la capacité à augmenter la valeur du capital engagé. Les biens de productions ne sont pas créateurs de valeur (donc capital constant) la force de travail est créatrice de valeur (donc capital variable). Le rapport C / V est le dégré capitalistique ou encore la composition organique du capital. Le rapport PV / V est le taux de plus value.

[5Celles de l’existence d’un équilibre général et celles de l’existence d’un optimum en particulier l’absence de rendements croissants, l’absence d’effets externes et l’existence d’un système complet de marché parfaits..

[6Chapitre II du Livre I (pages 26 à 45 de l’édition Payot de 1968)

[7Keynes expose sans complaisance la théorie du professeur Arthur Cecil Pigou dans le chapitre XIX du livre V “Appendice sur la Théorie du chômage du Professeur Pigou” (pages 272 à 285 de l’édition Payot 1968).

[8Cette dernière remarque est assez discutée par Keynes lui même.
Il indique tour à tour :
- que la baisse des salaires est "impraticable et inéquitable"
- qu’elle entraînerait une baisse du pouvoir d’achat faisant baisser la demande
- qu’elle est source de "chaos social"
- qu’elle ne saurait accroître de façon durable l’emploi
- que le maintien de salaires nominaux stables est la politique la plus sage pour un système fermé
- qu’il est préférable si on veut baisser les salaires réels d’agir par les prix
mais aussi que
- « ... l’abaissement des salaires nominaux peut parfaitement fournir en certaines circonstances un aiguillon à la production, ainsi que la théorie classique le suppose. Ce qui nous sépare de cette théorie est avant tout une différence d’analyse ».

[9Ainsi pour Kalecki le monopole ne résulte pas des rendements d’échelle croissants. Il retient d’autres déterminants : la compétition hors prix (promotion des ventes), les stratégies de protection du profit (rigidité des prix à la baisse), c’est à dire que son analyse est principalement commerciale et non pas technique.

[10Cette logique keynésienne s’exprime donc inversement à celle contenue dans le "théorème de Schmidt". Ce dernier énonce que "les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après demain" alors que pour Keynes ce sont les investissements d’aujourd’hui qui font les emplois et les profits.

[11Voir les développements sur le marché du travail dans le cours qui est consacré à ce thème ; on retrouve ici les analyses de Michael Piore et Doeringer, mais aussi celle de Williamson sur les institutions.


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