Chômage classique ou chômage keynésien

samedi 1er février 2014

Dans les débats politique portant sur le chômage deux conceptions finissent toujours par émergés : l’une accuse les dysfonctionnements du marché du travail, l’autre invoque l’insuffisance de la demande adressée aux producteurs. Les premiers font référence à l’analyse "classique" les seconds se rangent dans le camp de l’analyse keynésienne. Cette opposition est aujourd’hui complétée par de nombreux prolongements mais elle reste assez centrale pour que cet article tente de la présenter simplement.

L’analyse classique

L’analyse économique traditionnelle traite le marché du travail comme le marché d’un produit. Une offre globale de travail et une demande globale de travail traduisent des décisions individuelles des offreurs (ceux qui proposent leur travail contre le versement d’un salaire) et des demandeurs (ceux qui veulent acheter du travail en payant un salaire). Le prix du travail c’est le salaire qui s’établit à un niveau plus ou moins élevé en fonction des comportements des offreurs et des demandeurs de travail.
Cette manière de présenter la relation entre salaire et emploi se retrouve dans le sens commun : s’il y a peu de candidats pour un grand nombre de postes proposés on s’attend à ce que le salaire soit élevé et inversement.
Dans la mesure ou le mécanisme du marché conduit normalement à un équilibre, si le marché du travail fonctionne bien il ne peut pas y avoir durablement d’écart entre les quantités de travail offertes et demandées, il ne peut pas y avoir de chômage autre qu’un chômage volontaire traduisant simplement le fait que certains salariés refusent de réduire leur prétention salariale pour s’adapter au salaire du marché.
Pour rendre compte de la vie économique réelle, cette analyse doit procéder en trois temps :
- construire une représentation théorique montrant comment le marché du travail fonctionne : présentation développée dans cet article
- indiquer pourquoi dans ces conditions le chômage peut exister : : présentation développée dans cet article
- aménager la présentation théorique initiale en modifiant les conditions dans lesquelles elle est censée fonctionner : présentation développée dans cet article

Le rejet de l’analyse dominante du marché du travail

Les systèmes d’emploi et de relations professionnelles qui peuvent être observés sont très éloignés des hypothèses indispensables pour que le modèle dominant soit applicable.
Afin de corriger cet écart l’analyse économique du marché du travail a été aménagée par de nombreuses contributions introduisant les imperfections de la concurrence à travers leurs principales manifestations : asymétrie d’information, pouvoir de négociation, rationalité limitée, anticipations...
Pour certains économistes, si cet effort est méritoire, il ne change rien à la position qu’ils adoptent : pour eux, la description d’un marché du travail confrontant une offre et une demande qui seraient toutes les deux principalement fonction du salaire réel est inacceptable. Ces auteurs peuvent être rangés d’une manière ou d’une autre sous la bannière keynésienne.
Ils s’efforcent de montrer alors qu’il n’existe pas de mécanisme équilibrant offre et demande de travail par la variation du salaire et que dans ces conditions le chômage involontaire [1] peut exister, et que cette situation est plus fréquente que celle du plein-emploi dont on ne peut pas garantir qu’il correspond à un équilibre économique stable.
L’explication qu’ils retiennent est centrée sur les relations qui s’établissent entre la demande de produits anticipée par les producteurs et le niveau d’emplois qui est nécessaire pour la production correspondantes soient réalisée. L’offre de travail est une composante passive de la définition du chômage. Si la demande de produits est forte, la demande de travail le sera aussi et pour une offre de travail donnée, le chômage sera faible. En revanche, si la demande de produits est faible, la demande de travail ne suffira pas à absorber l’offre de travail et il y aura des chômeurs involontaires.

La critique keynésienne de l’analyse "classique"

John Maynard Keynes publie son œuvre principale au lendemain de la crise de 1929 caractérisée par la montée du chômage et le désespoir des sans-emploi. Il lui semble, comme à beaucoup d’autres à cette date, qu’il n’est pas possible de s’en tenir à la conception dominante du chômage selon laquelle c’est le refus de laisser jouer la baisse du salaire réel qui explique le déséquilibre du marché de l’emploi : le chômage serait d’abord un chômage volontaire. Dans la « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie » (dite la « Théorie générale ») publiée en 1936 Keynes s’efforce de montrer que le chômage peut-être involontaire et cela au delà de ce qui peut provenir des désajustements temporaires décrits comme chômage frictionnel.

Sa critique se fonde sur deux idées principales :
- on ne peut pas assimiler le marché du travail à celui des autres biens, de telle sorte que le salaire n’a pas le rôle régulateur traditionnellement attribué aux prix
- la détermination du niveau de l’emploi s’explique par un enchaînement partant du marché des biens parce que les entreprises décident du niveau de l’emploi d’abord et avant tout à partir de la demande de produits qu’elles peuvent anticiper.

La détermination du chômage chez Keynes

Keynes s’appuie sur le concept de la demande effective qui pour simplifier représente la demande solvable attendue, c’est à dire aussi bien la future demande de biens de consommation des ménages que celle de biens d’équipement (investissements) des entreprises. Pour en savoir plus sur la demande effective telle qu’elle est présentée par Keynes voir cet article et l’exposé détaillé dans celui-là

C’est sur cette base que l’employeur estime la rentabilité de son investissement et il fait de même pour les décisions concernant l’emploi.
Si la demande effective ne permet pas d’espérer une croissance de la production, il n’y aura ni investissement, ni création d’emplois. Si la demande effective diminue ou son évolution est ralentie, il peut même y avoir des suppressions d’emplois.

La présentation précédente implique que la demande de travail, au sens habituel du terme, n’est pas déterminée par le seul salaire réel ou par une comparaison des coûts respectifs du travail et du capital.
Elle fait aussi référence aux anticipations des comportements des demandeurs de produits. Le salaire réel est un élément du coût de production, donc de l’offre globale, mais il n’est pas le résultat d’une confrontation entre l’offre et la demande de travail.
« La quantité de main d’œuvre N que les entrepreneurs décident d’employer dépend de la somme de deux quantités : le montant qu’on s’attend à voir la communauté dépenser pour la consommation et le montant qu’on s’attend à voir consacrer à l’investissement nouveau. Cette somme est ce que nous avons appelé précédemment la demande effective ».
De plus, et c’est essentiel, toutes les grandeurs étant anticipées, elles peuvent être différentes des grandeurs qui s’établiront réellement.

Cela ne veut pas dire que Keynes refuse de considérer la position classique faisant de la demande de travail une fonction du taux de salaire réel. Au contraire même puisqu’il fait clairement entendre son acceptation de ce qu’il appelle le “premier postulat des classiques” : sur toute la courbe de demande de travail, il y a égalité entre le salaire réel et la productivité marginale du travail.

Ce qui est nouveau chez Keynes c’est le traitement de cette relation. C’est le niveau de l’emploi qui détermine le salaire réel. Le niveau de l’emploi est lui même déterminé par le principe de la demande effective.

Il y a ici une causalité simple contraire à la logique de l’interdépendance des marchés et de la détermination simultanée des quantités et des prix. Dans l’analyse classique, le salaire réel et le niveau d’emploi sont déterminés simultanément : il n’y a pas de causalité.

L’offre de travail est déterminée par les comportements d’activité de la population active disponible. Les déterminants de l’offre de travail sont donc sont démographiques et culturels ou institutionnels.
Pour Keynes l’influence du salaire sur les comportements est très différente de celle retenue par les classiques. Les variations du salaire réel ne déterminent plus l’offre de travail. c’est le rejet du “second postulat des classiques”. D’une part parce que les contrats de salaire portent sur le salaire nominal et non sur le salaire réel. D’autre part parce que le salaire nominal est rigide à la baisse, les salariés le défendant parce qu’il est l’expression immédiate de leur situation dans le rapport de forces qui les opposent aux employeurs. Selon Keynes, à court terme, les salaires ne s’ajustent pas aux quantités de travail demandées. Normalement, la réduction de la demande de travail entraînée par un ralentissement de l’activité devrait conduire les salariés à accepter une baisse du salaire. Ce n’est pas le cas selon Keynes. C’est cette rigidité qui pousse les salaires nominaux à la hausse, même si, à moyen et long terme, les salaires réels peuvent diminuer. Dans ce cas la baisse du salaire réel s’explique par une augmentation des prix plus rapide que celle du salaire nominal, et cela les salariés ne pevent pas toujours l’éviter car s’ils participent aux négociations fixant le salaire nominal ils ne sont pas en situation de fixer les prix. Les délais d’ajustement entre prix et salaires sont une source de rigidité des salaires réels, ils s’adaptent avec retard aux changements d’activité.

Cependant Keynes admet que pour un niveau élevé d’emploi, l’embauche de nouveaux travailleurs et plus encore l’augmentation du temps de travail passent par une augmentation du salaire nominal. Ainsi l’analyse "classique" retrouve ses droits mais uniquement à l’approche du plein emploi.

Cela ne veut donc pas dire qu’il n’y a pas de courbe d’offre de travail, car si tel était le cas la notion de chômage involontaire serait vidé de son sens. Si les salariés n’ont pas de désir, on ne peut pas dire que le volume de l’emploi ne leur convient pas. les salariés ont bien des souhaits précis en matière d’emploi (c’est une évidence) mais ces souhaits ne sont pas pris en compte : leur courbe d’offre de travail est ignorée largement par les employeurs. Il existe une forte asymétrie entre employeurs et salariés.

Puisque les salaires sont rigides à la baisse, ce sont les quantités (le niveau de l’emploi) qui doivent s’adapter. Le chômage se développe dès que les employeurs n’ont plus besoin d’embaucher.
On peut d’ailleurs ajouter que selon Keynes, comme l’emploi dépend de la demande la baisse des salaires ne changerait rien car elle réduirait le revenu (le salaire est perçu ici comme un revenu) et, par conséquent, la consommation donc la demande de produits adressée aux entreprises.

Pour la théorie keynésienne, les mécanismes du marché sont incapables d’enrayer le chômage involontaire.

La production s’accompagne bien d’une distribution équivalente de revenus mais ces revenus ne sont pas immédiatement et totalement transformés en dépenses.
C’est le rejet de ce que les économistes appellent la loi des débouchés ou loi de Jean-Baptiste Say.
La loi des débouchés énonce simplement qu’en produisant et en vendant son produit l’entrepreneur engage des dépenses (salaires, produits intermédiaires) et réalise un profit constituant des revenus. Comme l’épargne n’est qu’un report de consommation dans le temps, tout le revenu se transforme en dépenses absorbant la production. Cette théorie repose sur une conception particulière de la monnaie : c’est un simple instrument d’échange, elle n’est pas désirée pour elle même.

L’apport décisif de Keynes est dans la liaison réalisée entre le fait qu’il n’y a aucune raison pour que le marché des biens soit systématiquement et en permanence en équilibre et l’existence d’un chômage involontaire.
L’absence d’ajustement automatique du salaire nominal (qui n’est pas un prix de marché mais l’expression d’une convention) empêche que la mécanique néoclassique s’applique.

Keynes pose clairement le lieu de sa rupture avec les économistes "classiques" en discutant la présentation de l’un de leurs représentants, Arthur Cecil Pigou.
S’il accepte de faire de la demande de travail une fonction décroissante du salaire réel (premier postulat), Keynes refuse d’admettre que l’offre de travail est une fonction croissante du salaire réel (deuxième postulat).
Dès lors il n’y a plus de marché du travail et le niveau de l’emploi déterminé par les entrepreneurs en fonction de leurs anticipations de demande, commande le niveau du chômage puisque l’offre de travail est relativement rigide.

La coexistence de formes différentes de chômage

Edmond Malinvaud propose une synthèse des idées keynésiennes et néoclassiques.
- Le chômage traduit l’absence d’un mécanisme permettant de réaliser l’équilibre sur les différents marchés. Pour qu’un marché conduise à l’équilibre il faut que l’ajustement des quantités se fasse lorsque les prix annoncés ne sont pas au niveau d’équilibre. C’est le "commissaire priseur" (celui qui annonce le prix et qui le corrige en constatant le déséquilibre entre offre et demande) qui permet cet ajustement. Si ce commissaire priseur n’existe pas, les contrats sont conclus avant que l’équilibre soit réalisé et l’une des deux parties (offreurs ou demandeurs) sera rationnée (n’obtiendra pas ce qu’elle souhaite).

Ainsi, deux types de chômage peuvent exister, qui doivent être traités différemment.

- Si l’on est en présence d’un chômage keynésien, il convient de stimuler la demande de biens adressée aux entreprises : l’objectif est la création d’une dynamique demande-production-emploi.
- D’un autre côté, pour résorber un chômage classique, il faut chercher en priorité à améliorer la rentabilité des entreprises : c’est la dynamique profit-production-emploi qui est alors privilégiée.
Ces deux types de chômage nécessitent donc des remèdes différents voire opposés dans le domaine salarial.
Cependant cette théorie se heurte à un problème : que faire dans la mesure où les deux types de chômage coexistent dans la réalité ?
- Si le chômage français est de type keynésien au cours de la décennie 60, sa nature est plus classique au début des années 80. Dans la première moitié des années 90, les deux types de chômage coexistaient, traduisant par-là l’insuffisance de la demande globale et des taux d’intérêt réels trop élevés qui nuisaient à la rentabilité des entreprises.
- Les économistes sont partagés quant au caractère principalement keynésien ou classique du chômage contemporain.

On le comprend, l’enjeu de ces analyses n’est pas purement académique ; il conditionne aussi les choix de politique économique.
- Si le diagnostic est celui d’un chômage keynésien, il faut appliquer les consignes de politique économique permettant de soutenir l’activité de manière à encourager les entreprises à embaucher. Confrontées à une demande anticipée plus importante, les entreprises vont utiliser plus de travail. C’est un raisonnement de ce type qui fonde les "politiques de relance". Il devient possible pour les pouvoirs publics de lutter contre le chômage par des interventions conjoncturelles.
- Si le chômage est de type classique il ne sert à rien d’essayer de modifier la demande de travail par un changement d’anticipations des chefs d’entreprise. Le chômage classique traduit la rigidité des salaires qui empêche le salaire réel de revenir à un niveau compatible avec la productivité : s’il y a des chômeurs, c’est parce que le travail coûte trop cher.

[1Ce concept désigne la situation de ceux qui sont prêts à accepter le salaire pratiqué sans que cela leur permette de trouver un emploi.


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 50377 / 1260090

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Économie générale  Suivre la vie du site Travail, activité, emploi, chômage  Suivre la vie du site Compléments   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP + AHUNTSIC

Creative Commons License