Chômage d’équilibre : deux approches théoriques, NAIRU et WS-PS

mardi 21 janvier 2014

Cet article contient des développements formalisés qui peuvent être sautés, sans que cela soit un obstacle pour lire les conclusions. Mais dans tous les cas la lecture est exigeante.
Pour respecter la chronologie il faut présenter en premier l’analyse issue de la courbe de Phillips et la définition du chômage d’équilibre comme NAIRU (Non Accelerating Inflation Rate of Unemployment).

Pour retrouver la présentation des différents concepts voir l’article Le taux de chômage structurel, taux de chômage d’équilibre, taux de chômage naturel, NAIRU : de quoi s’agit-il ?

Taux de chômage d’équilibre dans une approche courbe de Phillips.

Dans tout ce qui suit on utilise une propriété mathématique simple : le taux de croissance d’une variable y que l’on notera Δy mesuré par le rapport

Δy = yt - yt-1 / yt-1

est égal à la différence des logarithmes de cette variable pour les deux dates

Δy = ln(yt) − ln(yt-1)

On procède en deux temps : la description de la relation entre croissance des salaires nominaux et taux de chômage (courbe de Phillips) et description de la relation entre croissance des prix et croissance des salaires nominaux.

La courbe de Phillips exprime une relation entre le taux de chômage u et le taux de croissance du salaire nominal Δw mais comme les salaires sont généralement indexés sur les prix et sur la productivité, il faut prendre en compte cette indexation.

La courbe de Phillips s’écrit de manière générale :

Δwt = F(t)Δpt + f(u) + βΔπt

dans cette expression :

- Δwt est le taux de croissance du salaire nominal à la date t
- Δpt est le taux d’inflation à la date t
La variation du salaire nominal est liée à celle des prix : les salariés tiennent compte de l’augmentation des prix dans leur revendication de salaire puisqu’ils veulent améliorer ou maintenir leur pouvoir d’achat(les salaires sont indexés - plus ou moins - sur les prix).
La liaison est positive : plus l’inflation observée dans le passé récent est forte, plus les salariés demandent une augmentation forte de leur salaire nominal.
- F(t) est un opérateur retard dont la somme des coefficient vaut 1 (cela signifie que le taux d’inflation de chaque période précédente affecte le taux de croissance du salaire mais de manière d’autant plus faible que la période est plus éloignée)
-  f(u) indique que le taux de croissance du salaire dépend du taux de chômage.
La liaison est négative : plus le chômage est important et moins le rapport de force dans la négociation salariale est favorable aux salariés.
- Δπt est le taux de croissance de la productivité à la date t
- β est un coefficient positif compris entre 0 et 1 indiquant comment les gains de productivité affectent la croissance du salaire nominal.

Pour simplifier la représentation on retient pourtant généralement la forme :

Δwtt = αΔpt + (1 - α) Δpt-1 + a - butt + βΔπt

avec Δpt-1 pour l’inflation observée dans la période précédente.

Le traitement du niveau d’indexation des salaires est simple : les salaires nominaux sont indexés pour partie sur la variation des prix de la période et pour partie sur celle de la période précédente. C’est le rôle du coefficient α.

Si les salariés sont victime de l’illusion monétaire, ils n’intègrent pas l’inflation passée dans leur revendication salariale et :
Δwt = a - but + βΔπt
Si les salariés intègrent l’inflation passée dans leur revendication salariale et adoptent un comportement d’indexation parfaite : α = 1 et
Δwt = Δpt + a - but + βΔπt

L’observation des comportements des producteurs révèle une méthode très générale et très simple utilisée pour fixer les prix : le prix est calculé en ajoutant une marge m proportionnelle au coût salarial unitaire.

Le coût salarial unitaire c’est le rapport du coût du travail à la quantité produite
soit (w.N)/Q
N est la quantité de travail, donc w.N est la masse salariale et Q la quantité produite.

donc p = (1 + m) w.(N/Q) ou encore p = (1 + m)[w/(Q/N)]

et comme Q/N est la productivité du travail π

p = (1 + m)(w/π)

La variation des prix s’écrit donc :

Δpt = Δwt - Δπt + Δmt

En combinant l’équation de prix et l’équation de salaire nominal on obtient :

- Δpt = Δwt - Δπt + Δmt
- Δwt= αΔpt + (1 - α) Δpt-1 + a - but + βΔπt

soit :

(1 - α)(Δpt - Δpt-1) = a - but + βΔπt + Δmt (1)

Si l’inflation est stabilisée, c’est-à-dire si Δpt = Δpt-1 on peut écrire

u*t = (1/b) [a - (1 - β)Δπt + Δmt]

Il existe un taux de chômage qui n’accélère pas l’inflation : c’est le NAIRU

Dans cette expression 1/b représente le degré de rigidité réelle.
Le reste de l’expression implique que le NAIRU est d’autant plus élevé que :
- la croissance de la productivité est plus faible
- l’indexation des salaires sur la productivité est forte
- l’augmentation des marges est forte.
Il est assez naturel de considérer qu’à long terme les variations des marges sont nulles (la part des profits ne peut pas augmenter en permanence), en revanche le taux de marge peut connaître des variations de moyenne période affectant le NAIRU.

Si on reporte l’expression du NAIRU dans l’équation (1) on a

ut = u* - [(1 - α)/ b](Δpt - Δpt-1)

Si les salaires s’ajustent immédiatement aux prix (absence de rigidité nominale) le taux de chômage effectif est toujours égal au NAIRU.
Si ce n’est pas le cas, un taux de chômage effectif plus élevé que le NAIRU réduit l’inflation, un taux de chômage effectif moins élevé que le NAIRU augmente l’inflation.

Les conclusions sont évidentes :

Il existe un taux de chômage qui n’accélère pas l’inflation :
- celui-ci dépend de l’évolution de la productivité : une croissance forte de la productivité réduit le taux de chômage d’équilibre et inversement. [1]
- il dépend aussi des comportements d’indexation des salaires sur les prix α (rigidités nominales) et sur la productivité β
- il dépend enfin du coefficient a qui mesure la partie de la croissance des salaires nominaux qui ne dépend pas du taux de chômage (le taux de croissance du salaire quand le taux de chômage est nul) et du degré de rigidité réelle b.

Ce NAIRU représente un « taux d’équilibre », au sens habituel des économistes, parce qu’il est vain de vouloir descendre en dessous de la force de rappel qu’il représente.
Pour le montrer il suffit de représenter graphiquement les deux équations de la boucle prix salaire.

La confrontation de la courbe de Phillips et de l’équation de prix (les prix n’augmente pas si la croissance des salaires se fait au rythme de la croissance de la productivité) détermine le taux de chômage d’équilibre U* (intersection au point E).
Si le gouvernement considère qu’il faut réduire le chômage il va conduire une politique de soutien de l’activité qui, si elle est efficace, permet de passer de U* à U.
Ce nouveau taux de chômage détermine par l’intermédiaire de la relation de Phillips une augmentation des salaires ΔwU supérieure à la croissance de la productivité. Pour maintenir leur taux de marge, les entreprises vont augmenter les prix. [2].
Cette augmentation des prix par les entreprises, ce supplément d’inflation, va réduire le salaire réel, le pouvoir d’achat du salaire. La baisse du pouvoir d’achat entrainera une baisse de la demande de produits et une réduction des effectifs. Le taux de chômage reviendra au NAIRU.

Pourtant cette analyse redonne une place à la politique économique entendue comme expression d’un arbitrage entre inflation et chômage dès que l’indexation n’est pas parfaite.

Dès qu’on accepte une augmentation des prix, Δp > 0, alors le taux de chômage d’équilibre est d’autant plus faible que :
- l’inflation acceptée est plus forte
- l’indexation est plus faible (illusion monétaire plus forte).

On peut cependant penser qu’à long terme, l’indexation se rapproche de la perfection car on voit mal comment les salariés pourraient durablement accepter un mécanisme d’indexation qui affecte négativement la croissance de leur pouvoir d’achat. On voit cependant que tant que l’indexation n’est pas parfaite, le rythme d’inflation choisit comme cible influence le taux de chômage d’équilibre. Plus la norme retenue est basse plus le taux de chômage d’équilibre est élevé.

L’analyse du NAIRU permet aussi de séparer le chômage structurel et le chômage conjoncturel dans le chômage effectivement observé.
Par exemple sur le blog OFCE Les echos on peut lire dans "France : la hausse du chômage conjoncturel se poursuit" (22 avril 2013) rédigé par Bruno Ducoudré les indications suivantes déduites d’une estimation du NAIRU.

Estimation du NAIRU

Source : INSEE et calcul OFCE

Le commentaire :
Les estimations du taux de chômage d’équilibre indiquent que l’écart avec le taux de chômage effectif s’est creusé au cours de la crise. Ainsi, la part du chômage conjoncturel a augmenté, et cette augmentation du chômage conjoncturel explique environ 70 % de la hausse du taux de chômage depuis 2008.

Taux de chômage d’équilibre dans une approche WS-PS

Dans cette analyse microéconomique le taux de chômage d’équilibre se situe à un niveau plus élevé que le taux de chômage frictionnel parce que des rigidités empêchent l’ajustement du salaire.

Ainsi le chômage est expliqué par les exigences excessives des salariés (mais ces exigences sont fortement institutionnalisées). Comme le niveau du chômage influence les comportements individuels des offreurs de travail, il existe une relation entre le niveau des salaires et le niveau du chômage.

Puisque la productivité marginale décroît quand la quantité de travail employée augmente, et parce que le salaire réel est fixé au niveau de cette productivité marginale (pour maximiser le profit), plus le chômage est important (moins on utilise de travail) et plus le salaire réel compatible avec le profit maximum est élevé. C’est d’ailleurs l’explication libérale habituelle du chômage pour les libéraux : il y a du chômage parce que le salaire réel est élevé (plus élevé que celui qui conduit à l’équilibre).

On écrira par exemple [3] que le niveau de salaire réel w/p dépend :
- d’un niveau de référence (salaire réel normalement exigé pour la qualification reconnue) appelé “salaire de réservation” et noté (w/p)R,
- des prélèvements sociaux et fiscaux supportés par les salariés Ts
de divers autres facteurs influençant la formation du salaire Fs
du niveau de chômage U.
La relation entre salaire et chômage, WS (pour wage settings), s’écrit :

avec a un coefficient positif

S’il y a du chômage cela implique que la production n’est pas efficace (l’offre n’est pas aussi importante qu’elle peut lêtre), ce qui se traduit par un niveau de prix plus élevé que celui qui s’établirait en l’absence de chômage : le niveau des prix est donc une fonction croissante du niveau de chômage.

Les prix dépendent aussi :
- du niveau de la productivité du travail π
- de celui des salaires nominaux w,
- des prélèvements supportés par les entreprises T,
- de divers facteurs influençant les prix Fp,
- du comportement de marge des entreprises m

La relation entre le niveau des prix et le chômage PS (pour price settings) s’écrit :

b est un coefficient positif

On montre qu’il existe une valeur du niveau de chômage satisfaisant les deux équations :

C’est ce niveau de chômage qui est appelé niveau de chômage d’équilibre.

Il est d’autant plus élevé que le salaire de réservation, les prélèvements publics sur les salaires et sur les entreprises, les marges de profits, les facteurs de hausse des prix et des salaires sont plus élevés. Il diminue si la productivité s’élève.

On reconnaît les explications libérales habituelles :
- les "prétentions" des salariés (salaire de réservation) qui dépendent des revenus de substitution au revenu du travail (indemnités, prestations...)
- les charges augmentant le coût du travail
- le degré de concurrence pesant sur la formation des prix (ici les salariés / chômeurs ne sont pas coupables)
- tout ce qui pousse les salaires et les prix vers le haut
- la rigidité des salaires à la baisse relativement à la baisse de la productivité du travail.

Tous ces éléments sont structurels, mais les études économétriques conduites par les auteurs qui retiennent cette ananlyse, montrent que l’explication principale du niveau de chômage (dans ce cadre d’analyse) est l’écart entre le salaire de réservation (prétentions des salariés) et la productivité du travail.
Pour que le taux de chômage d’équilibre s’élève il suffit alors que les salariés ne réduisent pas leurs prétentions salariales lorsque la productivité du travail n’augmente plus ou augmente moins vite.

Cette conclusion était confirmée et complétée par une étude récente publiée par l’OCDE en novembre 2008. Conformément aux prédictions théoriques de modèles de type WS PS, le niveau du coin fiscal et le coût d’usage du capital et apparaissaient comme des déterminants-clés du chômage structurel. Le niveau de réglementation sur le marché de biens, l’implantation syndicale et le taux de remplacement des allocations chômage jouent également un rôle important dans l’explication des variations du NAIRU bien qu’il y ait des différences considérables d’un pays á l’autre dans les résultats.

[1Cela implique que contrairement aux préjugés souvent adoptés comme "explication" du chômage, la croissance de la productivité réduit le taux de chômage. Les gains de productivité ne sont pas les ennemis de l’emploi. Retrouver cette conclusion par un détour par la courbe de Phillips est étonnant mais sans discussion dès lors qu’on accepte ce qui précède.

[2Si les salariés reçoivent un supplément de revenu plus important que celui qui a été créé, cela implique une diminution du taux de marge des entreprises.

On voit que le taux de marge a nettement diminué parce que les salaires ont augmenté de 25 % alors que la productivité n’a augmenté que de 10 %.

[3Les équations de prix et de salaire retenues ici sont plus élaborées que celles choisies par exemple par Olivier Blanchard et Daniel Cohen dans leur manuel. Ce choix se justifie pour deux raisons : d’une part le souhait de respecter la présentation initiale de Layard, Nickell et Jackman dans « Unemployment : Macroeconomic Performance and the Labour Market », Oxford University Press, 1991. Et d’autre part, les équations font apparaître les "déterminants" sans les résumer dans une variable d’environnement notée "z" par exemple.