Chômage structurel, chômage frictionnel

mardi 21 janvier 2014

Dire que le nombre des chômeurs augmente quand l’activité économique est moins importante semble assez évident. Pourtant ce n’est peut être pas aussi simple.
D’une part toutes les économies ont des caractéristiques du marché du travail différentes (réglementation, comportement des salariés, des chômeurs et des employeurs) qui commandent la vitesse des ajustements et d’autre part si le rythme de l’activité agit sur les créations et les destructions d’emplois, il peut aussi modifier durablement ces caractéristiques.

Le chômage conjoncturel

Il suffit de reprendre les graphiques figurant dans cet autre article pour vérifier que l’évolution du taux de chômage en France fait apparaitre deux périodes depuis 1975. Jusqu’au milieu des années 80 le chômage augmente rapidement sans corrélation évidente avec le taux de croissance du PIB alors que depuis cette date, le taux de chômage suit l’évolution de la croissance économique mais sans annuler l’augmentation précédente. Comme si la partie structurelle du chômage avait augmenté durablement.

Pourtant, dans les médias c’est la partie conjoncturelle du chômage qui fait l’objet des commentaires.

Illustration : automne 2008 le pronostic du Ministère sur France inter, Laurent Wauquiez, Secrétaire d’Etat à l’Emploi, est l’invité de Nicolas Demorand dans le 7/10 de France Inter à 8h20 (30 Septembre 2008)


Chômage : "mauvais pour un an" par franceinter

ou encore cet extrait d’un journal télévisé de France2 : l’augmentation du chômage conséquence du ralentissement économique (28 août 2008)


Chômage : les raisons de la hausse par Ptite_Mule

Bien sûr, un ralentissement de la croissance économique ou une véritable récession ont un effet négatif sur l’emploi. Mais les entreprises peuvent adopter des attitudes différentes. Le plus souvent elles commencent par modifier l’organisation du travail (réduction du temps) et inciter les salariés âgés à quitter l’entreprise en même temps qu’elles cessent d’embaucher [1]. Si cela ne suffit pas à adapter le volume de travail disponible aux besoins réduits par le ralentissement d’activité, elles peuvent licencier des salariés.

Une illustration : ces vidéos montrant comment la diminution de la demande peut entraîner un "chômage partiel" [2] (non comptabilisé comme chômage dans les données publiées puisque les salariés ne deviennent pas demandeurs d’emploi), un arrêt des embauches (réduction des contrats d’intérim) avant d’envisager des licenciements.

Exemple de chômage partiel l’usine Michelin novembre 2008</div


Chômage partiel chez Michelin par Ptite_Mule

En situation de croissance économique lente, c’est-à-dire lorsque le taux de croissance est inférieur au taux de croissance potentiel [3], le chômage augmente.
Un taux de chômage élevé confronté à une stratégie de réduction des embauches rend la possibilité de sortir du chômage plus improbable (il y a moins d’emplois vacants pour plus de chômeurs). Une augmentation du chômage de longue durée affaiblit la productivité des chômeurs et dégrade durablement la croissance potentielle.
Un taux de chômage élevé ajouté à une stratégie de licenciements élève mécaniquement le risque pour ceux qui ont un emploi de le perdre.
Ainsi plus le chômage est élevé, plus le risque d’être chômeur augmente et plus la possibilité de sortir du chômage se réduit.

Composante structurelle du chômage

Puisque le chômage structurel est celui qui correspond au "fonctionnement normal" de l’économie, il faut préciser ce qui est mis derrière cette référence au "fonctionnement normal" de l’économie.

Dire qu’il y a du chômage quand l’économie fonctionne normalement c’est reconnaître qu’il y a un niveau de chômage incompressible.
Il en est ainsi parce que, comme cela a été indiqué plus haut, les flux entre emploi, chômage et inactivité sont permanents. La mobilité observée conduit à parler de chômage de mobilité, ou chômage frictionnel. À tout moment, des individus quittent leur emploi pour changer d’entreprise, de région, de salaire, de poste, de conditions de travail. À la mobilité entre les différents emplois s’ajoutent les périodes de mobilité entre activité et inactivité.
Cette mobilité ou ces frictions sont renforcées durant les périodes de mutations technologiques entraînant le déclin de certains secteurs au profit de nouveaux secteurs en développement. Les changements intervenant dans les modes de consommation et la manière de produire entraînent inévitablement des entrées au chômage. Si pour pour résister aux secteurs en expansion les secteurs sinistrés substituent du capital au travail, cela renforce cette évolution défavorable. Parce que les mutations évoquées provoquent des processus de déqualification, l’inadéquation qualitative entre l’offre et la demande de travail devient elle aussi une source d’augmentation du chômage structurel.
Ainsi le chômage n’est jamais nul.
Supposons que, mesurée en tendance, la part des emplois détruits mensuellement relativement au nombre total d’emplois soit estimée à 0,5 % alors que la part des chômeurs qui sortent du chômage soit chaque mois de 5 %. S’il y a 3 millions de chômeurs et 25 millions d’actifs cela signifie que chaque mois 150 000 chômeurs trouvent un emploi alors que dans le même temps, 125 000 emplois disparaissent. L’observation en tendance permet d’éliminer les poussées ou les baisses des entrées et sorties du chômage provoquées par les changements conjoncturels (croissance forte ou faible de la production).
Si le nombre de nouveaux entrants sur le marché du travail (principalement les jeunes qui entrent dans la vie active) est égal au nombre de ceux qui quittent ce marché pour retourner en inactivité (principalement parce qu’ils prennent leur retraite) alors pour que le chômage n’augmente pas il faut que les flux de sorties de l’emploi vers le chômage soient compensés par les flux de sorties du chômage vers l’emploi.

Pour un marché du travail sur lequel les nouveaux entrants (les jeunes qui arrivent sur le marché du travail) et les sortants "démographiques" (les salariés qui prennet leur retraite) ont des effectifs comparables, le chômage se déduit de la comparaison entre destructions d’emplois et sortie du chômage.
Si on désigne par s le taux de sortie de l’emploi vers le chômage et par r le taux de retour à l’emploi alors on peut facilement calculer le taux de chômage u correspondant à ces deux paramètres (les trois variables sont mesurées en pourcentage) :

u = s / (s + r)

soit pour les données précédentes, un taux de chômage valant un peu plus de 9 %.

La relation montre que ce taux de chômage est d’autant plus faible que le taux de sortie de l’emploi est faible et que le taux de retour à l’emploi est élevé ce qui est une évidence.
Ce taux de chômage est celui qui a tendance à s’établir simplement du fait des décalages habituels entre entrées et sorties du chômage mais il ne donne aucune explication des raisons qui font que ce taux est plus ou moins élevé.
On peut dire que ce chômage correspond au fonctionnement équilibré de l’économie parce qu’on a éliminé les variations conjoncturelles [4].
Pourtant dans l’analyse économique le vocabulaire reste imprécis.
La description précédente du chômage structurel correspond pour certains à celle d’un chômage frictionnel.
D’autres auteurs considèrent que la notion de chômage d’équilibre doit faire référence à un objectif de stabilité des performances économiques comme par exemple une inflation ou une croissance des salaires maîtrisée et raisonnable.

Le chômage frictionnel

Tous ceux qui cherchent un emploi ne peuvent pas en trouver un instantanément pour au moins deux raisons :
- d’une part il faut du temps pour recueillir l’information
- d’autre part les emplois proposés ne correspondent pas forcément aux compétences ou à la localisation de ceux qui sont en recherche d’emplois.
Par ailleurs il n’est pas absurde de penser que celui qui est à la recherche d’un emploi a des exigences salariales en rapport avec le temps qu’il a passé à se former.
Ces décalages introduisent un désajustement normalement provisoire entre offre et demande de travail, mais ce qui est provisoire pour un salarié (dans le meilleur des cas) et pour l’entreprise qui recrute ce salarié, est permanent au plan global. Il y a toujours des désajustements liés à ces délais de réaction.

Ces dernières années, cette caractéristique du marché du travail a donné lieu à de nombreux développements théoriques dans deux directions :
- l’analyse des flux d’emplois et de travail débouchant sur la proposition de sécurisation des parcours professionnels, présentée dans cet article
- l’analyse formation des salaires - formation des prix (dite WS-PS) présentée dans cet article.
Ces théories faisant l’objet d’articles dédiés, ici il suffit de rappeler quelques fondements généraux de la compréhension du chômage frictionnel.

Vacances d’emplois et chômage

Même dans une économie connaissant le plein emploi, le chômage ne disparaît pas complètement. Plus généralement, il convient de prendre en compte les situations de passage obligé entre un emploi et un autre et les démarches normales de recherche d’emploi dans le cas d’une entrée nouvelle sur le marché du travail (jeunes ou femmes devenant actives).

Ce chômage est qualifié de chômage frictionnel pour montrer qu’il correspond à un phénomène lié à des ajustements.

L’ajustement se fait entre les emplois vacants, le chômage et les emplois qui seront pourvus pendant la période. Si le taux de chômage est noté u et le taux de vacance d’emplois noté v, la relation entre ces deux taux est généralement de la forme UV décrite sur le graphique. Il s’agit d’une courbe appelée "courbe de Beveridge" [5] du nom de l’économiste anglais qui le premier a traité ce problème. Elle décrit toutes les combinaisons possibles pour une économie entre taux de chômage et taux de vacance d’emplois. Lorsque le taux de chômage augmente cela traduit une réduction des emplois vacants et inversement. La possibilité d’avoir à la fois du chômage et des emplois disponibles traduit un mauvais ajustement, ou une adéquation insuffisante de l’offre et de la demande de travail.

Le taux de chômage et le taux de vacance d’emplois qui seront établis dépendent de la demande du travail des entreprises. Si le salaire est flexible, normalement, lorsque le taux de chômage est élevé le salaire réel est faible et la demande de travail est forte. Le raisonnement inverse s’applique parfaitement.

Donc la courbe décrivant la demande de travail VS est croissante avec le taux de chômage. En l’absence de flexibilité des salaires il n’y a plus de lien entre chômage et demande de travail VS est une droite horizontale.

Ainsi le taux de chômage frictionnel uF est le point d’intersection de UV et VS. Certains auteurs considèrent qu’il s’agit du taux de chômage d’équilibre.

Chaque économie nationale est caractérisée par une courbe de Beveridge qui correspond à son système d’emploi (formation, mobilité géographique et professionnelle, vitesse d’ajustement de l’emploi....). Le taux de chômage frictionnel varie donc d’une économie à l’autre et d’une période à l’autre sous l’effet des modifications du système d’emploi.
Cette courbe de Beveridge n’est pas figée elle peut se déplacer. Les transformations du système d’emploi en particulier le développement des emplois atypiques (créant mécaniquement du chômage temporaire) l’allongement du temps permettant de trouver un premier emploi soit en raison d’une mauvaise adaptation du système éducatif, soit parce que les employeurs sont plus exigeants lorsque le chômage est important, enfin le développement des retours vers l’activité parce que les taux d’activité des femmes s’élèvent, toutes ces évolutions concourent au déplacement de la courbe de Beveridge vers la droite.

Gary Becker et le capital humain.

Dans un ouvrage publié en 1964, Gary Becker introduit la notion de capital humain [6], permettant de traiter le travail comme un facteur de production accumulable au même titre que les biens d’équipement. La productivité du travail (donc le salaire) peut être sensiblement améliorée par des investissements permettant d’augmenter les compétences et les aptitudes.
Les investissements peuvent être envisagés par le travailleur qui décide de retarder son entrée sur le marché du travail pour augmenter ses revenus futurs, ou par l’employeur qui souhaite améliorer la productivité et finance un programme de formation (les dépenses de formation sont considérées par les économistes comme des dépenses d’investissement immatériel). L’investissement aura lieu chaque fois que le gain attendu est supérieur au coût de la formation.

Cette présentation permet de justifier les écarts de salaires et d’expliquer en partie les phénomènes de pauvreté, car tous les individus n’ont pas les mêmes moyens financiers, pour investir dans leur propre capital humain (d’autres inégalités renforcent cette disparité, par exemple les relations sociales ou l’environnement socioculturel). Le salaire n’est plus dans ces conditions le seul déterminant de l’offre et de la demande de travail. Un comportement rationnel peut conduire à rester momentanément en dehors du marché du travail, le calcul économique se faisant à partir d’anticipations sur des gains probables. Le chômage peut apparaître dans cette hypothèse dès que le statut de "chômeur" comporte un avantage (indemnité, mais surtout protection sociale...). Ce chômage est donc en partie "volontaire" puisque le refus de travailler provient d’un écart observé entre la "rentabilité" de l’investissement en capital humain et le coût engagé. La baisse du salaire réel peut conduire à une augmentation de ce chômage "stratégique" dans la mesure où elle correspond à une réduction du rendement escompté des dépenses de formation. Pour compenser cette dégradation, la formation sera prolongée ou modifiée.

Georges Stigler et les théories de la recherche d’emploi

En 1962, Georges Stigler chercha à introduire dans l’étude des marchés du travail, l’absence de transparence du marché. Comme les contractants ne "savent pas tout" sur les caractéristiques de l’offre et de la demande, ils sont conduit à rechercher des informations complémentaires. Ils procéderont à un calcul économique par optimisation sous contrainte, prenant en compte cette recherche d’informations puisque celle-ci à un coût. De nombreux auteurs vont développer cette analyse appelée depuis "théorie de la recherche d’emploi" (Job-search) pour les salariés et les employeurs car les problèmes sont les mêmes pour les deux catégories d’acteurs.

Les principales hypothèses utilisées sont les suivantes :
- L’information est imparfaite : le travailleur cherche l’emploi le mieux rémunéré possible et les salaires sont différents d’une entreprise à l’autre
- Plus le temps de prospection est long plus le salaire espéré est élevé
- Le temps passé au chômage permet d’acquérir des informations indisponibles pour ceux qui ont un emploi (le chômage est un investissement)
- L’information est coûteuse.

La recherche d’emploi demande du temps parce que le marché n’est pas transparent.

Le chômeur va chercher la durée optimale de recherche, en comparant le gain marginal d’une prolongation de la recherche d’emploi et le coût marginal de la collecte d’information. Il y a une solution parce qu’il est normal de penser que le gain marginal est décroissant alors que le coût marginal est croissant. Lorsque les deux déterminants sont égaux le profit marginal procuré par un supplément de recherche devient nul. Le profit total tiré de la recherche est alors maximal.

Le chômage frictionnel provoqué par ce type de comportements sera d’autant plus important que :
- les modalités d’indemnisation du chômage sont plus favorables,
- les anticipations d’une croissance ultérieure du salaire sont plus fortes,
- la croissance de la population active est plus rapide. Pour le salarié cela veut dire que le choix de l’emploi demande du temps, donc que le chômage peut être une solution rationnelle permettant d’optimiser la recherche d’emploi. Le problème peut être poser de deux manières duales : l’offreur de travail optimise la durée de recherche (objectif) pour la situation d’emploi retenue comme référence (contrainte), ou bien, il cherche le salaire le plus élevé (objectif) pour un temps de recherche donné (contrainte).

En 1981 Arthur Okun a proposé un exposé systématique des travaux antérieurs en insistant particulièrement sur la notion de salaire d’acceptation ou de réservation.
Le salaire d’acceptation est celui au-dessous duquel le travailleur refuse de travailler.
Le salaire de réservation est déterminé fortement par trois éléments :
- la connaissance (subjective) de la distribution des salaires sur le march
- le temps passé à chercher un emploi ayant un salaire supérieur au salaire de réservation
- le coût de la prospection des emplois. Le problème du chômeur est alors de fixer la valeur optimale w* du salaire de réservation de manière à obtenir le gain le plus élevé possible permis par la recherche d’un emploi dont le salaire w est supérieur au salaire de réservation w*.
En période d’expansion les espérances des salariés s’élèvent et le chômage frictionnel lié à la prospection augmente ; il en va de même quand le coût de la prospection diminue (c’est à dire lorsque l’information sur le marché du travail s’améliore).

[2Parfois qualifié de "chômage technique" même si cette expression à un autre sens ; le chômage technique intervient lorsque les salariés ne peuvent pas travailler à la suite d’un incident de fabrication (manque de pièces détachés, panne de machine...).

[3Le taux de croissance potentiel est celui qui s’établit lorsque l’économie fonctionne dans des conditions optimales c’est-à-dire avec un taux d’utilisation des équipement et un taux de chômage conformes à la tendance historique.

[4On prendra garde que cette référence à l’équilibre ne revient pas dire que ce chômage est optimal, et c’est même pour cela qu’on peut engager des politiques visant à réduire ces frottements qui interdisent des retours plus rapides et plus nombreux vers l’emploi.

[5La courbe de Beveridge est présentée dans cet article.

[6Gary Becker et le capital humain.

Dans un ouvrage publié en 1964, Gary Becker introduit la notion de capital humain [[Gary Becker et le capital humain.

Dans un ouvrage publié en 1964, Gary Becker introduit la notion de capital humain [Voir cet article.