Croissance extensive, croissance intensive

samedi 8 février 2014

Expliquer pourquoi la croissance économique se manifeste avec plus ou moins de vigueur est une question centrale puisque l’augmentation du PIB par habitant est une condition importante de l’amélioration du bien-être [1].

La première réponse qui vient à l’esprit est simple : pour produire plus il faut utiliser plus de travail et plus de capital. Cette première source de croissance ne pose pas de problème théorique particulier [2].

La seconde réponse est aussi intuitive, on peut augmenter la quantité produite en améliorant l’efficacité de la production, ou pour l’écrire comme les économistes en augmentant la productivité du travail et du capital. Si on retient cette seconde source de croissance il faut expliquer comment l’augmentation de la productivité accélère la croissance et pourquoi la productivité augmente.

Voir une synthèse animée (flash) des sources de la croissance sur le site ecomultimedia.

Si la distinction entre croissance extensive (utiliser plus de facteurs) et croissance intensive (utiliser mieux les facteurs) est simple, la mesure de la part revenant à chacune des deux modalités de croissance est délicate et repose sur une méthode de décomposition du taux de croissance discutable.

La croissance extensive

La production c’est la création biens et de services destinés à être vendus sur un marché (production marchande) et/ou obtenus en utilisant des facteurs de production eux mêmes vendus sur un marché (production marchande et non marchande).

La deuxième partie de la définition montre bien qu’il n’y a pas de production, au sens des économistes, sans utilisation de facteurs de production rémunérés.
Les facteurs de production sont les éléments qui font les produits (marchands ou non marchands).
Pour réaliser un produit il faut du travail, des outils, des locaux, des produits intermédiaires qui seront transformés ; il y a donc trois grandes catégories de facteurs de production : le travail, le capital fixe, les produits intermédiaires (ceux qui disparaissent dans le processus de production).
Mais, si on mesure la croissance du PIB on mesure en fait la croissance de la somme des valeurs ajoutées, donc les dépenses d’acquisition des produits intermédiaires (les consommations intermédiaires) ont déjà été déduites.

Ainsi, les facteurs de production sont : le travail et le capital fixe [3]. Par commodité dans la suite du développement, capital fixe sera remplacé par capital.

« Toutes choses égales par ailleurs » il est logique de penser qu’en utilisant plus de travail il est possible d’obtenir plus de produits, et il en va de même en utilisant plus de capital. Ainsi la croissance de la population active et l’accumulation de capital fixe sont des sources de croissance.
La condition « toutes choses égales par ailleurs » n’est cependant jamais remplie parce que l’efficacité du travail et celle du capital varient quand la quantité de travail ou de capital utilisée augmente. « Toutes choses égales par ailleurs » cela veut dire en fait que les rendements des facteurs (du travail ou du capital) sont constants et ne dépendent pas de la quantité de travail ou de capital utilisée.

- Depuis Adam Smith (1723-1790) et David Ricardo (1772-1823) les économistes se posent la question suivante : est-il possible d’augmenter durablement le produit (le revenu) par tête ?
Autrement dit la croissance économique est-elle limitée ?

Les conclusions de ces deux fondateurs de l’analyse économique diffèrent nettement :
- selon Adam Smith, la division du travail est une source de gains de productivité assez forte pour assurer une croissance durable du produit par tête
- selon David Ricardo la croissance se heurte à « la loi des rendements décroissants » [4] et le revenu par tête ne peut pas augmenter indéfiniment.
Si les rendements du travail (le produit par tête est la mesure la plus simple du rendement du travail) sont décroissants c’est parce que la terre à laquelle on va appliquer ce travail existe en quantité limitée et parce que de ce fait des terres de moins en moins fertiles vont être utilisées ce qui fera baisser le rendement moyen.
Pour en savoir plus sur cette distinction théorique voir l’article "Rendements croissants, rendements décroissants"

Ces deux analyses restent au centre des explications actuelles de la croissance économique.
- Avec Adam Smith on retrouve tous ceux qui pensent que le progrès technique est le résultat même de l’activité économique. Les économistes disent que dans ce cas le progrès technique est endogène [5]).
- Avec David Ricardo on retrouve tous ceux qui pensent au contraire que l’activité économique est soumise à la décroissance des rendements [6] qui est retardée par le progrès technique améliorant l’efficacité du capital et du travail mais sans que l’origine de ce progrès soit expliquée, c’est le « résidu » évoqué plus haut, il est exogène..

Les faits contredisent l’intuition de David Ricardo, les rendements ne sont pas décroissants.
Au XXe siècle en France avec deux fois moins de travail (en moyenne 1500 heures par an par travailleur au lieu de 3000 heures) on obtient un volume de production (PIB mesuré à prix constants) 12 fois plus élevé ; de même alors qu’on produisait 10 quintaux de blé par hectare, la production actuelle dépasse les 70 quintaux. C’est la croissance de la productivité qui explique cette évolution.
Mais les faits ne nous disent pas si le progrès technique est endogène ou exogène.

Croissance intensive

**Les contributions du travail et du capital à la croissance économique

Pour en savoir plus sur la mesure de la contribution des facteurs de production à la croissance économique consultez l’article : "Fonction de production et contribution des facteurs"

Un exemple : décomposition de la croissance du PIB aux États-Unis et en zone euro

Pour les États-Unis l’augmentation de la production (3,2%) s’explique par la contribution du travail (1,5%) et du capital (0,6%). Il reste à expliquer 1,1% !
Les économistes appellent ce résidu inexpliqué "productivité totale ou productivité globale des facteurs".
Pour en savoir plus voir cet article ou cette excellente présentation proposée par Boris Adam sur son site Sciences Économiques et Sociales au Lycée Marcel-Gambier.



La productivité globale (totale) des facteurs est la part de la croissance de la production (mesurée en pourcentage) qui n’est pas expliquée par l’augmentation de la quantité (du volume) des facteurs de production.
C’est une mesure résiduelle qui peut être considérée comme une indication des effets du progrès technique sur la croissance de la production.

Pour calculer ce résidu statistique on fait l’hypothèse que le taux de croissance de la production est décomposable arithmétiquement

avec a + b = 1

Cette hypothèse sur a et b appelle deux remarques :
- une partie du progrès technique est en réalité intégrée au travail ou/et au capital (les travailleurs sont mieux formés, plus compétents, et les équipements nouveaux sont plus efficaces)
- l’expression arithmétique dissimule une hypothèse théorique : la production se fait avec des rendements d’échelle constants [7].

Dans les années 60 et 70 de nombreux travaux statistiques ont été conduits à partir de cette hypothèse pour mesurer la part (la contribution) du travail, du capital et du progrès technique dans la croissance de la production.

- Robert Solow en 1957 estime que 90% de la croissance aux USA pendant la période 1909-1949 ne serait pas imputable au travail et au capital !
- Edward F. Denison relativisa ce constat en 1976 mais conclut tout de même à une contribution importante du "facteur résiduel"

Exemple pour la France

- En France, en 1972, Jean-Jacques Carré, Paul Dubois et Edmond Malinvaud concluent à une contribution du facteur résiduel allant de 0,85% à 3,1% de croissance selon les périodes, et plus de 2% pour 1951-1973.

Source : Carré, Dubois, Malinvaud, Abrégé de la croissance française - un essai d’analyse économique causale de l’après-guerre, Le Seuil, 1972.

Paul Dubois a repris ce type de calcul en 1985 :

Pour chaque période la taille du résidu inexpliqué est importante.
- Pour 1929-1951 et 1973-1984 elle représente une croissance égale à celle du PIB !!
- Pour la partie expliquée on remarque que le rôle joué par la croissance des effectifs employés est faible, la principale contribution à la croissance du PIB serait l’utilisation plus importante du capital et l’amélioration de l’efficacité du travail.

**Croissance du PIB et croissance de la productivité du travail...

Par définition la productivité horaire du travail s’écrit :

Une réduction de la durée moyenne du travail entraîne, toutes choses égales par ailleurs, une hausse de la productivité horaire du travail. En taux de croissance la relation s’écrit (par approximation puisque les taux sont faibles) :

Cette relation dissimule le rôle de l’intensité du travail. L’intensité du travail se mesure en calculant l’écart entre le niveau de production observé et celui qui peut être obtenu sans augmenter la quantité de travail [8].

Mesure des gains de productivité du travail

Les comparaisons internationales font apparaître le rôle de la durée du travail et le taux d’emploi. Ainsi si le PIB par habitant en France en 2005 ne représente que 76% de celui des États-Unis, pour le PIB par emploi la proportion passe à 88% et pour le PIB par heure travaillée (productivité horaire) la france fait mieux que les États-Unis puisque l’indice passe à 106,7.

PIB par habitant, par emploi et par heure travaillée, observé en 2005 en parité de pouvoir d’achat

Source : Productivité et croissance en Europe et aux États-Unis, Gilbert Cette, La découverte, 2007.
Lecture : on a attribué la valeur 100 à la performance des États-Unis et les autres performances indiquent donc un pourcentage de celle des États-Unis - par exemple le PIB par heure travaillée en Allemagne représente 98% de celui des États-Unis alors que le PIB par habitant ne représente pour ce même pays que 71,4% de celui des États-Unis.

Une productivité horaire élevée avec un PIB par habitant plus faible correspond à un choix : travailler moins, soit parce que la durée du travail est plus faible, soit parce que le taux d’emploi est plus faible, les deux phénomènes pouvant s’additionner. Ainsi l’écart de PIB par habitant entre les États-Unis et certains pays européens ne traduit pas une supériorité technologique mais une forme d’organisation économique et sociale plus ou moins tournée vers le travail ou les loisirs.
Il faut alors se demander, comme l’indique Gilbert Cette dans le livre cité plus haut, si cette forme d’organisation correspond aux souhaits des citoyens. Est-il préférable de travailler moins en mettant l’accent sur l’efficacité de chaque de travail ce qui conduit à accepter une croissance du PIB par habitant plus lente ? Les citoyens des États-Unis ont-ils choisi de travailler plus longtemps et plus souvent (taux d’emploi plus élevé) quitte à y perdre en efficacité ? [9]

**L’origine des gains de productivité

La liste des déterminants de l’évolution des gains de productivité est longue- pour en savoir plus voir cet article mais quatre sont essentiels :
1) L’accumulation du capital mesurée par l’augmentation du coefficient de capital (rapport de la valeur du stock de capital installé à la valeur de la production réalisée) ou par celle du capital par tête (rapport du stock de capital installé à l’effectif des travailleurs)
2) L’organisation du travail et en particulier la division du travail, exerce des effets sur la productivité :
- habileté croissante
- réduction des temps morts
- mécanisation
- mais aussi...perte d’intérêt qui se traduit par des effets contre-productifs
3) Le progrès technologique modifie les conditions de la production et augmente l’efficacité du travail (la productivité)
4) L’augmentation du niveau d’instruction (qualité de la main d’œuvre)

Bien entendu, l’accumulation du capital et l’élévation de la qualité de la main d’œuvre sont inséparables (interaction entre capital physique et capital humain).

Toutes les études récentes montrent cependant l’influence déterminante des investissements publics (éducation et infrastructure), des investissements privés en particulier en technologie de l’information et de la communication (TIC), des structures favorisant la mobilisation de l’épargne et de la stabilité des prix.
Des facteurs institutionnels s’ajoutent aux précédents et jouent positivement ou négativement sur le rythme de croissance de la productivité.

Ces éléments sont abordés dans l’article "Quelles incitations pour la croissance de la productivité".

[1Rechercher les sources de la croissance, c’est rechercher les causes, l’origine, les facteurs...de la croissance. C’était déjà le projet du grand économiste anglais Adam Smith (1723-1790) lorsqu’il a publié en 1776 Recherche sur les causes et la nature de la richesse des Nations.

[2Il semble évident qu’en utilisant plus de travail et/ou plus de capital on peut obtenir plus de produits sauf à imaginer que la production se fait avec des rendements décroissants. Dans ce cas en utilisant plus de travail et/ou de capital on produit moins.
Certains économistes de l’école classique, en particulier David Ricardo et Thomas Robert Malthus, ont retenu cette hypothèse des rendements décroissants ce qui les a conduit à une vision pessimiste de la croissance : les économies connaissent un processus de croissance jusqu’à ce qu’elles atteignent un point de retournement à partir duquel l’augmentation des quantités de travail et/ou de capital réduit le produit par tête. Il faut alors renoncer à cette augmentation et s’en tenir au niveau atteint ouvrant ainsi une période d’état stationnaire c’est-à-dire éternel et immuable (le produit par habitant reste identique).

[3Le capital fixe c’est l’ensemble des équipements y compris les bâtiments permettant de produire. Ce capital fixe se constitue et se reconstitue régulièrement par des achats d’équipements que les économistes appellent la FBCF (formation brute de capital fixe).

[4Comme pour toutes les « lois » de l’économie il s’agit en fait d’une proposition, la démonstration valant ce que valent les hypothèses : si celles-ci sont fausses, la conclusion est fausse.

[5Un peu de vocabulaire :
- lorsque le progrès technique est le résultat du fonctionnement du système économique, lorsqu’il est engendrer par, ou générer par ce fonctionnement on dit qu’il est endogène, endo signifiant qu’il vient de l’intérieur
- lorsque le progrès technique n’est pas explicable comme un simple résultat du fonctionnement du système économique, lorsqu’il n’est pas engendrer par, ou pas générer par ce fonctionnement on dit qu’il est exogène, exo signifiant qu’il vient de l’extérieur.
La même explication vaut pour la distinction "croissance endogène, croissance exogène

[6Le raisonnement que Ricardo appliquait à la terre peut-être appliqué au travail et au capital : on utilisera d’abord le travail et le capital le plus efficace...donc l’augmentation de la quantité de facteurs utilisée s’accompagnera d’une baisse de l’efficacité moyenne du travail et du capital.

[7La production se fait à rendements d’échelle constants quand la multiplication par 2 (par exemple) des quantités de travail et de capital entraîne une multiplication par 2 de la production : le changement de dimension d’une entreprise n’a pas d’influence sur l’efficacité de cette entreprise.

[8Pour mesurer le degré d’intensité d’utilisation on fait une estimation des marges d’augmentation de la production qui pourrait être obtenues sans augmenter la quantité du facteur considéré. Par exemple si on peut augmenter la production de 20% à durée du travail constante sans devoir embaucher, le degré d’intensité de l’utilisation du travail est égal à 80%.

[9Quand la durée du travail augmente la productivité horaire diminue parce que les heures de travail ajoutées sont moins efficaces, de même lorsque le taux d’emploi augmente cela signifie que des travailleurs faiblement productifs se joignent aux autres ce qui fait baisser la productivité horaire.


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