Démocratie, justice sociale et efficacité économique : John Rawls

vendredi 7 février 2014

La traduction en 1987 du livre de [? ], Théorie de la justice, publié en 1971 aux États-Unis, a suscité un vif débat.

Rawls et la théorie de la justice

L’auteur tente de redéfinir un modèle de démocratie idéale et rationnelle en posant un principe de justice susceptible de guider la mise en place d’institutions réalisant un consentement général social sans pour autant contrarier l’efficacité économique. Pour Rawls une société "bonne" c’est une société dans laquelle "ce qui est juste" est prioritaire, mais rien ne saurait être juste si cela est obtenu au détriment de la "liberté"

**Le juste et le bien

La question de la priorité du juste et du bien (right / good) est centrale dans le débat philosophique, politique et moral américain. Pour autant cette discussion n’est pas nouvelle, puisqu’elle oppose l’importance accordée dans la morale libérale (celle défendue par Rawls) aux droits lui conférant un caractère "impératif" et "déontologique" à la morale "attractive" et "téléologique". La morale libérale est donc dans la filiation de Kant parce qu"’elle place le juste (right) avant le bien (good) et fait découler du juste un certain nombre d’obligations catégoriques liant inconditionnellement tous les citoyens, quels que puissent être leurs engagements, leurs appartenances culturelles ou leurs traits particuliers. En cela elle s’oppose à la morale des Anciens - Platon et Aristote - pour lesquels, la morale ne consiste pas dans des devoirs catégoriques, mais dans l’exercice de la vertu. Elle fait partie d’un accomplissement de soi vers lequel les hommes se sentent attirés du fait même de leur telos.
Le bien - la « vie bonne » - est alors prioritaire, et l’action juste se définit comme celle qui est conforme à ce bien - à ce telos. On prendra garde de ne pas confondre l’opposition "déontologie"/"téléologie" présentée ici avec celle évoquée plus haut entre "conséquentialisme" et "déontologie". La confusion conduirait à penser que "conséquentialiste" et "téléologique" sont synonymes ce qui n’est pas le cas. Le plus célèbre critique "déontologique" de la théorie Kantienne est certainement Hegel, dans La raison dans l’histoire et pourtant personne ne se risquerait à considérer Hegel comme un conséquentialiste.

La Justice ne peut pas porter atteinte au principe fondamental de l’humanité, celui de la liberté de l’individu et elle ne peut pas davantage résulter d’un calcul utilitaire parce que l’absence de justice menace la cohésion sociale sans laquelle l’espérance du bien-être est sans fondement.

C’est pour respecter ces indications que Rawls est conduit à hiérarchiser les principes qui régiront une société juste.
- Une société ne saurait être juste si elle n’est pas fondée sur l’accord préalable de ses membres. La théorie de la justice de Rawls est donc une théorie du contrat social.
- Puisque l’utilitarisme est abandonné il faut définir une règle de répartition qui se substitue à l’utilité. C’est ce que Rawls appelle "l’équité dans la répartition des biens premiers". Ces biens sont premiers à un double titre : ils sont ce qu’un individu peut ou non désirer comme déterminant pour ses conditions de vie futures, et, ils sont essentiels (par exemple les revenus, les pouvoirs, les prérogatives de toutes sortes, les bases sociales du respect de soi...). Si la situation initiale n’est pas équitable une société juste ne peut pas s’établir. On peut donc envisager une étape préalable au contrat dans laquelle ces biens premiers seront précisés et leur répartition corriger dans le sens de l’équité [1].

L’équité suppose alors que deux principes (le second est double) soient respectés :
- chacun doit avoir un droit égal au système le plus étendu de libertés de base (principe de liberté)
- les inégalités doivent être telles qu’elles soient au plus grand bénéfice des désavantagés (principe de différence) et attachées à des fonctions et à des positions ouvertes à tous (principe d’égalité des chances).

Le premier principe est "supérieur" au second : : la liberté est prioritaire (rejet de l’utilitarisme), mais, le second principe s’applique ensuite : si la liberté fait naître des inégalités celles-ci ne sont pas justifiées si elles n’améliorent pas le bien-être (rejet des positions libertariennes) et si elles sont figées.
Ainsi s’il y a des inégalités de revenus et de fortune, des différences d’autorité et des degrés de responsabilité qui tendent à améliorer la situation de tous par rapport à la situation d’égalité, il faut les accepter. L’accentuation des inégalités est acceptable si elle améliore le sort des plus démunis. Inversement cela veut dire que la réduction des inégalités ne peut être poursuivie si elle conduit à des prélèvements limitant l’initiative économique de manière telle que le bien-être des plus démunis s’en trouve réduit.

Un exemple

Voici l’exemple proposé par Orio et Quilès dans Quelques précisions théoriques sur la justice sociale
« Une répartition initiale dans laquelle les indices d’utilité de A et de B valent respectivement à la date T, A = 30 et B = 10 et deux évolutions possibles en T’ et T".
La première évolution T’ correspond à l’idéal de Rawls, puisque la situation des plus désavantagés s’est améliorée (+5). Mais l’écart absolu lui s’est accru passant de 20 à 25. Tandis que pour T", la situation absolue des plus défavorisés se dégrade alors que l’écart diminue de 20 à 19. T’ est conforme au principe de Rawls sous réserve que des mécanismes d’envie, de frustration relative etc., ne se manifestent pas. T", en revanche, est rejetée puisqu’elle dégrade la situation des plus défavorisés. Prenons le cas d’un pays en croissance forte dans lequel le niveau de vie de chacun augmente, quand les inégalités en écart progressent, selon un effet exponentiel. En effet, si tout le monde progresse au même rythme les écarts absolus s’élèvent. Ici, quand A=30 et B=10, si chacun progresse de 10 %, on obtient 33 et 11 soit un écart de 22 à la place de 20. Ainsi, Rawls a besoin de certaines hypothèses auxiliaires pour limiter la portée du phénomène. Inversement, les économistes ( libéraux ou non ) justifient le creusement de l’écart dans cette première période par les besoins de l’accumulation primitive. A peut avoir une plus forte propension à épargner que B dont la consommation présente est sacrifiée pour une consommation future plus élevée. Mais Rawls refuse le sacrifice du juste au profit de l’efficacité ou du bien. En revanche dans une phase de ralentissement ou de récession, la situation objective des plus défavorisés risque de se détériorer. Dans ce cas, le principe de différence est clairement violé. ... Au passage, on observe que la thèse rawlsienne s’accommode autant avec la philosophie de l’État- Providence qu’avec sa réforme. »

Il reste à définir les modalités de rédaction du contrat initial : la situation originelle. Comment les individus calculateurs et égoïstes (la conception de la nature humaine retenue par Rawls n’est pas angélique) vont-ils fixer les critères d’équité. Par exemple quelle sera leur attitude face au risque (maladie, chômage, pauvreté, réussite scolaire...). Comment éviter le biais qui est présent dès qu’un individu sait que le risque qu’il court est réduit alors que celui des autres est plus important, comment éviter qu’il en tire argument pour réduire sa participation à Il reste à définir les modalités de rédaction du contrat initial : la situation originelle. Comment les individus calculateurs et égoïstes (la conception de la nature humaine retenue par Rawls n’est pas angélique) vont-ils fixer les critères d’équité. Par exemple quelle sera leur attitude face au risque (maladie, chômage, pauvreté, réussite scolaire...). Comment éviter le biais qui est présent dès qu’un individu sait que le risque qu’il court est réduit alors que celui des autres est plus important, comment éviter qu’il en tire argument pour réduire sa participation à la couverture du risque ?
Rawls doit ici régler des problèmes rencontrés dans toutes les relations contractuelles dès lors qu’il y a information imparfaite ou asymétrique. Il le fait en recourant à l’idée suivante : la décision, le choix des individus se fait sous un "voile d’ignorance"
L’individu ignore quelle sera sa situation future, celle-ci est totalement imprévisible, il choisit donc en minimisant le risque et pour cela il faut maximiser la situation du plus défavorisé (rendre le plus possible confortable la position du plus mal placé de manière à réduire l’inconvénient qu’il y a à se retrouver dans cette situation). On parle de stratégie de maximin (maximiser le minimum) et cela doit s’appliquer à chaque niveau de la société (la "société juste" de Rawls n’est pas une société sans hiérarchie)..
Certains conçoivent la réponse de Rawls à la question de la justice sociale comme résolument égalitariste, d’autres la dénonce au contraire parce qu’elle permet d’accepter, au nom d’une vision contestable de l’homme, les conséquence du libéralisme économique en termes d’inégalités.

La discussion de la norme de justice sociale et de son application.

Pour beaucoup, l’observation du mouvement des idées mais aussi la confrontation aux réalités économiques et sociales montrent qu’avec la révolution industrielle une êre nouvelle est ouverte : l’amélioration des conditions matérielles d’existence, fait reculer l’exigence d’égalité au profit des revendications portant sur l’exercice de la liberté. Cela enracine fortement le premier principe rawlsien (priorité de la liberté) [2]. Dans la conception de Rawls la définition de la justice ne peut être subordonnée à une conception du "bien commun" posée avant et indépendamment d’elle - le juste ne peut être subordonné au bien - parce que le bien ne peut être défini que de manière téléologique comme pour l’utilitarisme.
Dans ce cas le bien commun est l’utilité collective et une société juste est une société dont les institutions concourent à la maximisation du bien commun. Cela n’a de sens que si l’on pose (postulat) qu’être égaux, c’est être identiques, puisqu’on fait prévaloir une échelle d’évaluation unique et homogène des êtres humains. Dès qu’on accepte au nom de la liberté individuelle une pluralité de conceptions du bien l’argument tombe de lui-même.
La conception de la justice selon Rawls ne peut être que déontologique ou procédurale (on a vu que le juste doit prévaloir sur le bien) : il s’agit d’imaginer une "procédure contractuelle" ou des "règles de délibération justes", définissant des principes de distribution, qui seront justes parce qu’elles respectent une procédure elle-même juste. On construit alors des contraintes qui empêchent de faire disparaître la pluralité des conceptions du bien commun. Si des comparaisons peuvent être établies entre les définitions de l’équité c’est sur le second principe qu’il peut y avoir débat.

De ce point de vue trois groupes d’analyses importantes complètent (dépassent ? ou réfutent ?) celle de Rawls.

**Amartya Sen critique un principe reposant sur la dotation (en biens premiers).

Tout dépend en fait de l’usage que l’on peut faire de cette dotation. Il y a des différences "d’aptitude", de "capabilité" qu’il faut prendre en compte si on veut construire des situations équitables. Il existe en effet un contraste entre l’égalité des droits et le maintien de très grandes inégalités réelles. Il ne suffit pas, d’avoir le droit de faire une chose, il faut aussi en être capable, en avoir le pouvoir ; un problème déjà mis en avant par Rousseau dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes.
Amartya Sen propose d’offrir à chacun le plus vaste ensemble possible d’opportunités indispensables à la réalisation d’un projet de vie. Il insiste sur le fait qu’hommes et femmes ne sont pas toujours réellement libres de leurs choix de valeurs, et de faire ce qu’ils veulent de leurs droits et libertés. Beaucoup sont trop écrasés par la maladie, les traditions, leur sexe, leurs handicaps ou tout à la fois. Les valeurs (guidant les choix) sont souvent déterminées par les conditions matérielles et les pratiques sociales et si chacun a une vision individuelle de ce qui est bon, la plupart des gens ont des valeurs et des objectifs qu’ils n’ont pas choisis. C’est pour cela qu’il faut s’attacher à « l’aptitude » (la capabilité) et encourager les compromis sociaux qui diminuent les disparités dans la liberté de choisir et d’agir. Un monde bon n’est pas seulement un monde dans lequel les individus sont satisfaits de leur sort, mais celui dans lequel ils sont libres de choisir parmi des aspirations possibles, de manière que ce à quoi ils aspirent ne soit pas déterminé par la loterie du hasard, ou le conditionnement, mais par leur propre liberté.
La protection sociale devient une des cinq libertés fondamentales [3] à côté des libertés politiques, des facilités économiques, des opportunités sociales pour la santé et l’éducation) et de la garantie de transparence des relations sociales.
On a vu que Sen (1980) reproche à Rawls la non prise en compte de l’inégalité des individus dans leur capacité à transformer les biens premiers en bien-être.
Les personnes ayant besoin de davantage de ressources pour atteindre un certain niveau de bien-être souffrent d’un handicap qu’une distribution juste doit chercher à compenser, alors que le système rawlsien n’en tient pas compte (et que l’utilitarisme conduit à renforcer cette inégalité). Au début des années 1980 se développe un courant "post-welfariste". Le philosophe américain Ronald Dworkin [4] met l’accent sur la nécessaire distinction entre ce qui relève ou non de la responsabilité des individus. Il cherche à séparer ambitions (préférences) et dotations (ressources. Cette idée est amendée plus tard par Gerard Allan Cohen [5] qui considère que la vraie distinction se situe entre responsabilité et malchance. Au-delà de ces différences, ces auteurs pensent que la délimitation de la sphère de la responsabilité est essentielle à l’élaboration de principes de justice.
Les théoriciens de ce courant égalitariste s’accordent sur la recherche de l’égalisation d’un midfare, concept intermédiaire entre les dotations en ressources et les réalisations en termes de bien-être [6].

Compléments

La grille commune à ces analyses repose sur un point de vue égalitariste (autour d’un midfare) et sur un partage des réalisations en fonction de ce qui est dû à la responsabilité individuelle et de ce qui découle de l’inégalité des talents et des conditions sociales. Les deux principes qui dirigent l’approche post-welfariste sont, d’une part, le principe de compensation des inégalités illégitimes et, d’autre part, le principe de récompense naturelle qui laisse libre cours à la rétribution résultant du juste produit des responsabilités de chacun.
Dans cette perspective, l’économiste français Marc Fleurbaey parle des réalisations fondamentales des individus (concept assez proche de la capabilité de Sen).
Les individus disposent selon Fleurbaey de ressources externes (revenu et patrimoine) de ressources internes non maîtrisées (des dons naturels par exemple) et des ressources internes contrôlables (l’effort, les préférences et les objectifs). La redistribution doit consister à redistribuer les ressources externes pour corriger les inégalités "injustes" c’est-à-dire qui ne sont pas contrôlables par l’individu (celles dont il n’est pas responsable). Comme il est très difficile de repérer la responsabilité individuelle dans ce domaine Marc Fleurbaey est conduit à fixer les sources d’une responsabilité non individuelle, une responsabilité de la société. Celles-ci peuvent se trouver dans le non-respect de la vie privée, les inégalités face à la santé à l’éducation et à la formation, les inégalités de patrimoine, de pouvoir et la plus ou moins forte intégration sociale. Il s’agit donc d’une transformation de quelques uns des objectifs habituels de l’égalisation en moyens permettant d’obtenir une société juste.

La formalisation de départ la plus simple d’une approche post-welfariste selon Fleurbaey est la suivante :

yi = f(ti, ei) + xi

où yi est la réalisation de l’individu i, ti sa dotation en talent/handicap ou circonstances, ei son niveau d’effort personnel et xi le montant de transfert opéré par les institutions sociales. Un programme d’allocation de transferts selon l’égalité des chances doit alors veiller à se rapprocher de deux principes : à effort égal, réalisation égale (principe de récompense naturelle) et à talent égal, transfert égal (principe de compensation). [7]



**Les théories communautaires de la société

Comment concilier l’affirmation d’un droit égal pour chacun et la prise en compte des circonstances de son application ?

La théorie de la justice de Rawls part de l’idée d’un sujet "neutre", sans racine culturelle, idéologique ou historique. Elle prétend s’appliquer à toutes les sociétés aspirant aux valeurs démocratiques rationnelles. Un certain nombre d’auteurs vont du fait de leur opposition au libéralisme de Rawls, être qualifiés de communautariens [8].
Pour les théories communautaires de la société, l’individu est toujours situé, membre d’une communauté de vie intersubjective. Les individus sont constitués et pénétrés par la culture, les traditions et les institutions de la société à laquelle ils appartiennent. La liberté doit donc avoir un caractère communautaire. Son lieu n’est pas l’individu isolé, mais la société qui est le médium de l’individuation. La liberté réside dans les structures, les institutions, les pratiques et les traditions d’un tout social plus vaste que l’individu.
L’égalité moderne doit résoudre le problème de la "construction d’une identité sur fond de différences" et permettre de passer de l’impératif de la justice "formelle", selon lequel « être juste, c’est traiter de façon égale » (identique), à la nécessité de tenir compte d’une pluralité de biens communs qui qualifient les différences pertinentes. C’est le point de vue défendu par le philosophe américain Michael Walzer.
Cet auteur refuse de considérer que le principe de justice est unique parce que les "biens premiers" sont nombreux. Il faut envisager la "justice" pour des "zones", des "sphères" renvoyant chacune à un ou plusieurs biens premiers fortement associés. Il y a une sphère dans laquelle l’argent est la ressource dominante, une autre dans laquelle c’est le pouvoir, une autre encore dans laquelle c’est le savoir...rechercher l’équité c’est donc faire en sorte que les différences (avantages ou handicaps) ne se cumulent pas. L’équité doit aussi être recherchée entre des groupes d’individus et pas seulement entre des individus.

L’opposition des "communautariens" à la thèse de Rawls (égalitarisme libéral) porte fatalement sur la place et le rôle de l’État.
Le primat du juste sur le bien conduit Rawls à considérer que l’État doit rester neutre (c’est une théorie "libérale"). Dans la perspective libérale habituelle, d’une part, on affirme que nul ne sait mieux que l’individu lui-même où réside son meilleur intérêt ; d’autre part, on souligne la fragmentation sociale existante pour en tirer la conclusion que les citoyens ne pourront jamais s’entendre sur une conception particulière du bien.
Avec la vision kantienne de l’autonomie comme fondatrice de la dignité humaine toute conception particulière de la vie bonne doit être regardée comme purement contingente. Car si elle était constitutive du moi, l’individu ne pourrait pas faire librement ses choix en se hissant au-dessus des circonstances empiriques.
Si aucun accord rationnel ne peut s’établir qui permettrait de trancher entre les conceptions concurrentes du bien, dans une société pluraliste, un État qui s’identifierait ou qui privilégierait une conception de la vie bonne plutôt qu’une autre discriminerait les citoyens qui adhèrent à cette conception et les autres, et par conséquent ne serait plus capable de traiter tous les citoyens en égaux.
Dans cette perpective, le rôle de l’État est seulement de garantir les libertés politiques et civiles fondamentales de façon à ce que chacun puisse poursuivre librement les fins qu’il s’est fixées en référence à la conception du bien qui est la sienne. Ceci n’est possible qu’à la condition d’adopter des principes qui ne présupposent aucune conception particulière du Bien Commun. Il en résulte une vision purement instrumentale de la politique : celle-ci n’est porteuse d’aucune dimension éthique, au sens où l’on ne peut en son nom exiger - ni même promouvoir - aucune conception du Bien Commun.
C’est l’affirmation de l’indispensable neutralité de l’État.
Pour Charles Taylor, la neutralité de l’État ne permet pas d’assurer le contexte favorable à la réalisation de l’autonomie des individus dans une société juste. Persuadé qu’il existe une diversité des biens sociaux allant au delà de la seule justice.
Une « culture riche d’une possibilité d’options diverses est la condition nécessaire pour qu’une société juste soit véritablement propice à l’autonomie des individus, et que la réalisation de cet idéal suppose de reconnaître la diversité des biens sociaux, au premier rang desquels la culture, en mettant en œuvre une politique du bien commun » [9]. La revendication de la justice est doublée et dépassée par celle de la reconnaissance qui traduit l’exigence d’une réelle authenticité dans des relations interpersonnelles. Les stratégies de la reconnaissance conduisent à adopter une pluralité de traitement par les pouvoirs publics, des différentes communautés. C’est, la position théorique justifiant la mise en place des discriminations positives, mais c’est aussi la mise en cause de l’universalisme qui fonde pour beaucoup la République. Le risque de repli identitaire pourrait alors remplacer le risque de repli individualiste qui selon Taylor - comme pour Tocqueville avant lui - caractérise les sociétés démocratiques libérales. On passerait alors d’une crise de la citoyenneté à une autre peut-être plus dangereuse.

**Une analyse "socialiste"

L’accent mis sur le désir de reconnaissance et le constat du déni de reconnaissance comme source principale des inégalités dans les sociétés développées et démocratiques sont au centre des analyses conduites par de nombreux auteurs "socialistes" [10]. C’est le cas du philosophe et sociologue allemand Axel Honneth et de Nancy Fraser philosophe américaine considérée comme une représentante essentielle du nouveau féminisme en Amérique du Nord.
Dans un livre de 2005 Nancy Fraser [11] revient sur l’opposition entre deux conceptions de la justice : la conception de l’égalitarisme libérale et celle des communautariens. La première conduit à mettre en place des politique de redistribution pour corriger des inégalités fondamentalement économiques alors que la seconde renvoie aux stratégies de reconnaissance. Cette opposition se double de deux formes possibles de politiques publiques : des politiques de correction et des politiques de transformation. Les premières traitent les effets des inégalités économiques ou le déni de reconnaissance (vécu comme une inégalité), les secondes s’attaquent aux causes mêmes des inégalités économiques ou du déni de reconnaissance.
En croisant les deux oppositions, Nancy Fraser fait apparaître quatre formes d’organisation de la société.

Il n’est pas difficile de montrer que certaines combinaisons de politiques publiques sont contradictoires :
- une redistribution "corrective" par un État-providence libéral est inconciliable avec une politique "transformiste" de reconnaissance par la "déconstruction" puisque dans un cas on valide les différences alors que la seconde les élimine
- une politique "transformiste" socialiste est inconciliable avec une politique "corrective" de reconnaissance du "multiculturalisme officiel" puisque dans le premier cas on vise la suppression des causes des différences économiques et sociales alors que la seconde orientation renforce et affirme les différences.
Nancy Fraser déduit de ces oppositions qu’il faut plutôt combiner les politiques correctives consacrées à la redistribution et à la reconnaissance ou les politiques transformistes pour ces mêmes objectifs.
La première combinaison existe : la redistribution dans le cadre d’un système étendu de protection sociale peut-être associé à des politiques de discrimination positive. Mais pour Nancy Fraser elle reste une simple "correction" des inégalités.
La seconde combinaison suppose à la fois une "transformation profonde de l’organisation de la production" (un autre modèle économique) et une "révolution culturelle" seule capable de promouvoir "les conditions de l’estime de soi pour chacun des membres de la société".

Quelques liens pour en savoir un peu plus

- Le communautarisme et la question de la reconnaissance Ayse Ceyhan, Culture et conflits, hiver 1993
- Qu’est-ce que le communautarisme ?, Le Banquet, 1994, n°4
- Sur l’opposition entre le juste et le bien :
Le juste et le bien, Alain Policar, Union rationaliste, Cahiers rationalistes n°538
- John Rawls, La stratégie kantienne de Rawls par Catherine Audard, magazine littéraire n° 309, avril 1993
Voir aussi les Notes de lecture de la revue permanente Philosophie politique :
- Michael Walzer, Sphères de justice - Une défense du pluralisme et de l’égalité, Seuil, La couleur des idées, Paris, 1997
- Jean-Pierre DUPUY, Le Sacrifice et l’envie - Libéralisme et justice sociale, Hachette, Pluriel, 1992
- Will KYMLICKA, Les théories de la justice : Une introduction,
La Découverte, Paris, 1999
- Marc Fleurbaey, Théories économiques de la justice,
Economica, Economie et statistiques avancées, Paris, 1996.

[1Dans "Rawls. Justice et équité", Soumaya Mestiri apporte cette précision essentielle pour comprendre l’analyse de Rawls :
« Le terme "équité" qui traduit fairness, ne rend malheureusement pas compte de toutes les subtilités que recèle l’équivalent anglais. En effet, ainsi que le souligne Catherine Audard, l’intraduisible "fairness" articule un certain nombre de notions centrales telles celles "d’honnêteté, d’impartialité, de justice et d’équité", autant de nuances que le français "équité" ne contient pas. L’affaire se corse d’autant plus lorsqu’on sait que le terme "équité" est lui-même difficilement détachable de l’acception aristotélicienne selon laquelle l’équitable est le correctif de la justice selon la loi, alors que l’équité rawlsienne, c’est-à-dire la fairness, ne se conçoit absolument pas comme un amendement du juste légal, mais comme le juste par excellence, savoir ce qui ne saurait exister en vertu d’un critère autre que la procédure dont il doit être issu. Alors que l’anglais réserve equity à l’interprétation aristotélicienne de l’équité et fairness à une certaine idée de la justice celle qui "exige un traitement impartial des personnes", le français ne possède que le mot "équité" pour rendre compte de notions aussi complexes qu’opposées. »
Page 5, PUF, collection Philosophies, septembre 2009.

[2Cette position est discutée par ceux qui pensent que les inégalités sont d’autant plus insupportables que le niveau de prospérité moyen est plus élevé et qui dénoncent à ce titre "la pauvreté dans l’abondance".

[3Voir : "Un nouveau modèle économique. développement, justice, liberté", Odile Jacob, 2000.

[4Dworkin (1981), “What is Equality ?”, Philosophy and Public Affairs

[5Cohen G.A. (1993), “Equality of What ? On Welfare, Goods and Capabilities”, in The Quality of Life, edited by Nussbaum et Sen. Oxford University Press.

[6John Roemer formalisera du point de vue de l’économie ce courant de pensée autour du concept d’égalité des chances. Il met l’accent sur la difficulté à isoler les effets des circonstances et des responsabilités, plaidant pour un traitement égal des individus au sein de différentes classes de circonstances bien définies (Equality of Opportunity, Harvard University Press, 2000).

[7L’article de Arnaud Lefranc, Nicolas Pistolesi et Alain Trannoy, Le revenu selon l’origine sociale, Économie et statistique n°371, 2004 s’inscrit dans cette démarche en distinguant dans la formation du revenu des déterminants de nature diverse puisque si les préférences et l’effort individuels relèvent plutôt de la responsabilité individuelle, d’autres facteurs, regroupés sous le terme de circonstances, n’en relèvent pas (l’origine familiale, le talent intrinsèque des individus, ou encore le facteur chance). On peut alors considérer que les inégalités de revenu résultant des premiers facteurs sont équitables, car elles sont la conséquence de l’exercice par les individus de leur liberté de choix (au sens large) ce qui n’est pas le cas des inégalités résultant des différences de circonstances.
- Pour une application des concepts de justice de Rawls, Sen et Fleuarbey voir Josiane Vero (CEREQ) : Justice sociale et pauvreté. Une comparaison des concepts de Rawls, Sen et Fleurbaey appliquée à des jeunes sortants du système éducatif
- Pour une discussion du traitement empirique du modèle de Fleuarbey voir : "Les théories post-welfaristes de la justice sociale ont-elles un contenu empirique ?" David Clément et Catherine Sofer, 2000, collection "logiques économiques" éditions l’Harmattan - résumé en PDF.
On peut aussi écouter une conférence faite par Ai-Thu Dang (univ. Paris I) à l’ENS : Les théories post-welfaristes.

[8C’est la référence au rôle de la "communauté" dans la construction de l’identité et l’opposition à Rawls qui permet de regrouper des auteurs occupant un large spectre des idées politiques depuis la gauche libérale jusqu’à une droite dure et en dépit du fait que certains de ces auteurs rejettent ce label - Michael Walzer par exemple.

[9Histoire des idées politiques, PUF,2004,page 569

[10Un socialisme qui ne serait pas la "sociale démocratie libérale" (la gauche ayant eu ou ayant encore des responsabilités politiques en Europe, le PS français ou le SPD allemand ou même le travaillisme anglais) et qui ne serait pas non plus bien entendu le "socialisme soviétique".

[11Nancy Fraser, Qu’est-ce que la justice ? (La découverte 2005)


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