Des exemples de risques bancaires

mercredi 18 septembre 2013

Deux articles du journal Le Monde

"Baleine de Londres" vs "Fabulous Fab" : deux poids, deux mesures

Comment expliquer la différence de traitement entre les deux ex-traders français, Bruno Iksil et Fabrice Tourre ? Alors que le premier ne sera pas poursuivi pour avoir fait perdre 6,2 milliards de dollars (4,6 milliards d’euros) à son employeur, la banque américaine JPMorgan, le second, un ex-trader de Goldman Sachs, a été reconnu coupable de fraude par un tribunal de New York.
Plusieurs facteurs expliquent le sort opposé des deux jeunes financiers à l’origine de scandales retentissants, devenus symboles des dérives de la finance. Les personnalités d’abord. Bruno Iksil avait été surnommé "la baleine de Londres" en raison de ses positions incroyablement élevées. Affecté au "Chief Investment Office" (CIO), le département de trésorerie de JPMorgan basé à Londres, il était chargé de faire fructifier l’excédent de liquidités de la banque. Iksil a toujours fait profil bas, ne donnant jamais d’interview. Il n’existe aucune photo du trader. Toute l’attention des médias s’est concentrée sur ses supérieurs, en particulier Ina Drew, chargée du CIO et Jamie Dimon, le PDG de la banque, qui avaient été régulièrement informés de l’ampleur des pertes de la "baleine".
Fabrice Tourre, en revanche, incarnait tout ce que le public déteste chez les jongleurs de l’argent : un aplomb frisant l’effronterie, la cupidité, l’arrogance du premier de classe, le mépris des petits génies en maths pour les autres. Une image négative sur toute la ligne. Les circonstances du scandale, aussi, ont fait la différence. Tourre avait façonné dans les laboratoires de Goldman un produit financier complexe, Abacus, bourré de crédits hypothécaires subprime qu’il avait recommandé à ses clients, pariant sur une hausse du marché. Derrière leur dos, il s’était allié en secret avec un sulfureux fonds spéculatif pour jouer le même produit, mais à la baisse.
Bruno Iksil, lui, avait fait part de ses inquiétudes à ses supérieurs, évoquant le 30 janvier 2012 "un niveau effrayant de pertes", d’au moins 100 millions de dollars. Ina Drew et Jamie Dimon avaient alors ignoré les avertissements du Français. "La baleine" n’a rien caché puisque sa stratégie d’investissement lui était dictée par son management. Comme l’indique Bill Winters, patron de la banque d’investissement de JPMorgan entre 2004 et 2009, "le CIO, qui débordait de liquidités, était devenu un rouage de la machine à prendre des risques de JPMorgan".
La réaction des deux banques impliquées dans le scandale s’est révélée également très différente. Goldman Sachs a accepté de payer une amende astronomique (550 millions de dollars) sans reconnaître sa culpabilité. Tourre a été facilement sacrifié en étant exclu de l’arrangement avec la Securities and Exchange Commission (SEC), le gendarme boursier américain. Le PDG de Godman, Lloyd Blankfein, a eu beau jeu de démontrer qu’il n’était pas au courant des agissements de son trader français en 2007. En décembre 2006, Goldman Sachs avait effectivement pris la décision de se délester progressivement de ses avoirs en crédits immobiliers.
Impliquée dans une série d’autres scandales (vente de crédits subprime, manipulation des prix de l’énergie...), JPMorgan n’a pas eu d’autre choix que d’admettre "une faute" dans l’affaire de la "baleine". Un rapport du Sénat américain publié en mars 2013 montre en effet que Jamie Dimon avait autorisé en janvier 2012 un changement de procédure de risques pour permettre aux traders d’essayer de compenser leurs colossales pertes.

Enfin, les régulateurs chargés des dossiers Tourre et Iksil ne sont pas du même calibre. Le premier dossier était dans le collimateur de la redoutable SEC, le second avait maille à partir avec l’Office of the Comptroller of the Currency, une division du Trésor américain réputée pour son laxisme.

Le Monde.fr 09.08.2013 par Marc Roche

JP Morgan

La première banque américaine en termes d’actifs voit se multiplier les contentieux, dans une série d’affaires qui pourrait entamer encore davantage sa réputation, et lui coûter cher.
- Le contentieux des subprimes
Les "subprimes" (produits dérivés hautement spéculatifs, adossés à des prêts immobiliers douteux) pourrissent toujours la vie de la banque. Celle-ci a indiqué en novembre 2012 avoir accepté de payer environ 230 millions d’euros à l’autorité boursière américaine, la Securities and Exchange Commission (SEC) pour solder un contentieux dans lequel la SEC l’accusait "d’avoir induit en erreur des investisseurs en leur vendant des dérivés de crédits immobiliers". Mais la banque fait depuis face à des enquêtes à la fois civile et pénale à propos de la vente de ces titres par la firme et ses filiales. Dans un document boursier, JPMorgan cite notamment des poursuites engagées par Deutsche Bank "au nom de plusieurs fonds" d’investissement, ainsi que "d’autres actions qui en sont au stade préliminaire dans les tribunaux des Etats de New York et du Delaware" et qui accusent la banque d’avoir trompé les investisseurs sur la qualité de produits hypothécaires."
- Les manipulations sur le marché californien de l’électricité
La banque s’est vue infliger une amende de 410 millions de dollars (306 millions d’euros) pour mettre fin à des poursuites d’un régulateur fédéral pour manipulations de prix, et fait l’objet d’accusations similaires dans le stockage d’aluminium. La FERC, le gendarme des marchés de l’énergie, a conclu que "JPMorgan Ventures Energy Corporation avait enfreint la réglementation de la Commission interdisant les manipulations des prix sur les marchés de l’électricité" en utilisant des modèles d’enchères destinés à faire monter ces prix.
Fin août, le ministère de la justice américain (DoJ) a ordonné une nouvelle enquête pour déterminer si la banque américaine avait manipulé les prix de l’énergie, selon des informations obtenues par le Wall Street Journal.
- La gestion de l’affaire Lehman Brothers
"Mauvaise gestion." La première banque américaine en termes d’actifs va devoir rendre des comptes sur ses choix en tant que gérant après la plainte d’un fonds de pension d’ingénieurs à la retraite. L’Operating Engineers Pension Trust l’accuse d’avoir mal placé l’argent qu’il lui a confié dans les mois précédant la faillite de Lehman Brothers, en septembre 2008. Selon un document de justice rendu public fin mars, la juge new-yorkaise Katherine Forrest y rejette la demande de JPMorgan d’annuler le procès, estimant qu’elle "ne peut pas envoyer à la corbeille" des arguments avancés par les responsables du fonds dans des plaintes remontant à 2009.
Le Trust reproche à JPMorgan d’avoir maintenu des investissements dans des obligations émises par Lehman Brothers durant l’été 2008, alors que s’accumulaient les signaux pointant vers un défaut de la banque d’affaires, qui allait finalement déposer le bilan le 15 septembre. Les plaignants soulignent aussi que JPMorgan a "réduit son exposition à Lehman dans plusieurs de ses domaines d’activité, mais n’a pas touché aux obligations", et accusent la banque de s’être "engagée dans des transactions interdites"en faisant passer ses propres intérêts avant ceux de ses clients.
- La "baleine de Londres"
L’affaire dite de la "baleine de Londres", une "erreur terrible", a fait tomber de son piédestal le patron de l’établissement. La "baleine" est le surnom donné au trader français Bruno Iksil, basé dans la City, qui a causé près de 5 milliards d’euros de pertes à cause des positions gigantesques, et risquées, qu’il avait prises sur les produits dérivés. Au départ, Jamie Dimon, le brillant banquier à la tête de l’établissement, avait qualifié le scandale naissant de "tempête dans un verre d’eau". Depuis, il a été mis en cause lors des auditions de la directrice investissements de trésorerie du groupe et, plus avant, une enquête du gouvernement américain sur d’éventuelles malversations d’anciens traders de la banque, liées aux pertes de cette affaire, a été lancée. A l’heure actuelle, deux ex-traders de la maison - mais pas Bruno Iksil, qui a accepté de coopérer avec la justice américaine en échange de son immunité - font l’objet de poursuites judiciaires. A la mi-septembre 2013, des informations de presse ont fait état d’une transaction en cours avec les autorités de régulation américaines et britanniques, devant aboutir au paiement d’une amende de 800 millions de dollars, assorti d’une reconnaissance de culpabilité.
- La pyramide de Madoff
Autre casserole traînée par la banque : son rôle dans le scandale Madoff, condamné en 2009 à 150 ans de prison pour une escroquerie évaluée à plusieurs dizaines de milliards de dollars. Les autorités américaines de la régulation du secteur bancaire pourraient mettre en cause JPMorgan, qui fut la principale banque de Bernard Madoff pendant deux décennies, pour ne pas s’être intéressée de suffisamment près à ses activités et ne pas les avoir dénoncées.
L’Office of the Comptroller of the Currency (OCC), l’organisme public chargé entre autres de veiller au respect des droits des clients des banques, reprocherait à JPMorgan d’avoir considéré Bernard Madoff comme un client dont les activités étaient peu risquées et de ne pas avoir tenu compte des avertissements qui lui avaient été adressés.
- La manipulation du Libor
La manipulation du taux interbancaire de Londres, mise au jour par les aveux de la britannique Barclays, a entraîné avec elle plusieurs autres établissements. JPMorgan a été cité à comparaître par les Etats de New York et du Connecticut, qui enquêtent sur le volet américain de l’affaire.
Dernier rebondissement en date, la plainte du groupe de refinancement de prêts Freddie Mac contre JPMorgan et une quinzaine d’autres établissements au motif que "chaque partie mise en cause se devait de rapporter honnêtement et correctement le Libor et de ne pas intentionnellement induire en erreur Freddie Mac ou d’autres organismes en manipulant en secret et collectivement le Libor à leur avantage et au détriment d’autres acteurs du marché". Cette plainte fait suite à une précédente, début février, de la ville de Baltimore (Maryland), associée au fonds de retraite de ses policiers, ainsi qu’à celui des pompiers de New Britain (Connecticut), accusant JPMorgan de leur avoir fait perdre "des dizaines de millions de dollars" en investissant dans des obligations indexées sur le Libor, dont le rendement a été sciemment tiré vers le bas.
- Les vieux dossiers de Bear Stearns
JPMorgan a également été poursuivie pour des agissements de sa filiale Bear Stearns. Achetée en 2008, celle-ci était accusée de ne pas avoir révélé qu’elle obtenait des compensations en numéraire auprès d’émetteurs de prêts, dans le cadre d’accords amiables ayant généré au moins une centaine de millions d’euros que JPMorgan et Bear Stearns n’ont pas pris la peine de redistribuer aux investisseurs, et pour cause : la mise s’était volatilisée au moment de la crise financière.
- Les saisies immobilières douteuses
Un groupe de banques américaines s’étaient exposé à des poursuites lorsque, au pic de la crise immobilière, elles avaient procédé à des évictions sur la base d’une procédure standard, sans procéder à un examen individualisé de chaque dossier. JPMorgan a annoncé en janvier 2013 qu’à ce titre, elle allait enregistrer une charge de 550 millions d’euros pour dédommager ses clients lésés par des foreclosures entachées de vices de procédures. Reste que l’ardoise, au fur et à mesure que les contentieux sont enregistrés, pourrait encore s’alourdir.
- Violation des embargos avec Cuba, l’Iran, le Soudan
Autre contentieux avec les autorités : la violation de plusieurs programmes de sanctions, entre 2005 et 2010, que l’OFAC, la branche du Trésor chargée de ces questions, "a définies comme flagrantes" : transferts de fonds pour des responsables cubains, d’or pour une banque iranienne ou virement pour des intermédiaires au Soudan...
La banque a payé une amende équivalente à 70 millions d’euros. Reste que le communiqué du Trésor n’a pas manqué de souligner la mauvaise volonté avec laquelle la banque se serait pliée aux injonctions de l’OFAC.
- La chute de MF Global
MF Global pourrait bien poursuivre JPMorgan depuis sa tombe : la banque a dû se résigner à verser 78 millions d’euros dans le cadre du règlement d’un contentieux avec les ex-clients du courtier, qui a déposé le bilan en 2011. Etant la "contrepartie" (garant) de MF Global, la banque doit assumer les responsabilités qui s’y rattachent. Sinon, les ex-clients seraient les seuls à payer l’addition.
- L’embauche d’enfants de responsables chinois
L’unité anti-corruption de la Securities and Exchange Commission (SEC) a ouvert une enquête sur la banque américaine, soupçonnée d’avoir embauché des enfants d’influents responsables chinois afin de décrocher des contrats dans ce pays, révèle le New York Times, le 17 août. Le journal cite notamment l’exemple du recrutement par la banque du fils de Tang Shuangning, président du conglomérat financier d’Etat China Everbright Group. JPMorgan aurait ainsi décroché une série de contrats avec China Everbright après avoir embauché Tang Xiaoning.
Le New York Times souligne toutefois que le document du gouvernement ne révèle aucun lien direct entre la politique de recrutement de la banque et les contrats qu’elle a pu décrocher. Rien n’indique non plus que les Chinois recrutés n’avaient pas les qualifications requises, et la banque n’est à ce stade accusée d’aucune malversation, ajoute le quotidien.

Le Monde 29 mars 2013.


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