Deux siècles de croissance

dimanche 9 février 2014

À la fin du XVIIIe siècle les transformations économiques et sociales semblent s’accélérer et donner naissance à une ère nouvelle.
Deux traits dominants caractérisent les changements intervenus depuis deux siècles :
- pour les pays concernés par cette accélération le niveau de vie (mesuré par le pouvoir d’achat du PIB par habitant) s’est élevé à un rythme moyen de près de 2 % par an ce qui a entraîné une transformation radicale des modes de vie [1]
- l’importance des changements varie considérablement d’une région du monde à une autre et des écarts importants se sont creusés entre les États.

On parle de croissance économique pour qualifier les transformations quantitatives observées pendant cette longue période, de développement lorsque l’on veut prendre en compte les modifications intervenues dans les structures de l’économie et de la société et de changement social si on veut insister sur les évolutions de l’organisation sociale.

Les économies concernées par ce long processus de développement sont qualifiées par l’expression économies de marché parce que la coordination des décisions individuelles des consommateurs et des producteurs est assurée en grande partie par des mécanismes de marché conduisant à la formation des prix. Cela ne signifie pas que tous les échanges et toutes les actions passent par des contrats marchands. De nombreuses décisions relèvent de la convention (Économie des conventions) ou sont soumises au contrôle des pouvoirs publics. Mais si les économies contemporaines font une large place à l’intervention de l’État elles restent caractérisées par le respect de la propriété privée et de la liberté des contrats.
Certains États à la suite de la révolution russe de 1917 puis de la seconde guerre mondiale ont mis en place d’autres modes d’organisation de l’économie relevant tous plus ou moins d’une appropriation collective des moyens de production, mais ces tentatives d’organisation socialiste de la production ont été abandonnées presque partout.
Les sociétés des pays développés sont, d’autre part, marquées par la montée de l’individualisme : elles laissent une place grandissante à l’individu, la conscience collective pesant de moins en moins lourd sur la conscience individuelle. L’individu peut donc affirmer des choix et adopter des comportements qui le différencient par rapport aux autres. Les normes et les valeurs vont donc pouvoir se transformer plus rapidement qu’avant. Nous reviendrons sur ces transformations plus loin.

La croissance économique

La croissance économique est un phénomène récent (deux siècles), qui s’est manifesté de manière très inégale.

La mesure de la croissance économique pose de nombreux problèmes puisqu’il faut comparer des indicateurs calculés à des dates différentes :
- Le contenu change (nouveaux biens et services)
- La mesure de la valeur des biens et services est délicate particulièrement pour les services non-marchands.
Pour essayer d’y voir un peu plus clair, du moins pour saisir l’ampleur de la difficulté rencontrée par tous ceux qui veulent mesurer la croissance vous pouvez consulter les articles consacrés à la présentation de la comptabilité nationale (Le circuit économique). Je vous conseille fortement la lecture sur le blog de Claude Bordes, l’Antisophiste, La croissance et la richesse des nations dont l’essentiel est repris sur un autre de mes blogs préférés, SOS-SES, sous le titre Sommes nous plus riches ou beaucoup plus riches ?
Si vous avez oublié ce qu’est un taux de croissance vous pouvez regarder ici et si vous ne savez pas distinguer le niveau de vie du genre de vie il faut lire cet article ensuite vous pourrez revenir aux graphiques ci-dessous.

Le PIB et le PIB par habitant en volume depuis 1820 (indice 100 en 1820)

échelle arithmétique

échelle logarithmique

Source : Angus Maddison, Statistiques historiques, OCDE 2003

On voit très nettement l’accélération du rythme de croissance de la période qui suit la seconde guerre mondiale mais même la croissance plus lente depuis le début des années 1980 reste beaucoup plus rapide que celle qui caractérise les économies pré-industrielles. La présentation de la croissance économique par son rythme montre que celui-ci est loin d’être régulier : des phases d’accélération et de ralentissement se succèdent.

PIB en volume en milliards d’euros de 2005 et taux de variation en % (relativement à l’année précédente)

Source : Insee séries longues du Ressources et emplois de biens et services en volume aux prix de l’année précédente chaînés (Milliards d’euros 2005).

Faites attention cependant à ne pas vous tromper d’interprétation quand vous lisez un graphique comme celui-ci : tant que le taux de croissance est positif cela signifie que le PIB augmente, le fait que la courbe représentative possède par endroit une pente négative indique simplement que la croissance économique se fait plus lentement.
Les seules situations dans lesquelles il n’y a pas croissance mais "décroissance" sont celles qui correspondent à une valeur négative du taux de croissance. Quand cela se produit plus de deux trimestres consécutifs on parle souvent de récession. De ce point de vue il n’y a eu depuis 1950 que trois phases de récession : 1975, 1993 et 2009. On notera cependant que cette définition de la récession est discutée et n’a rien d’officiel [2].

Le graphique permet de repérer facilement la période qualifiée par l’expression "trente glorieuses" : c’est celle qui est caractérisée par des taux de croissance supérieurs à 4%. En revanche on voit bien qu’il est difficile de qualifier simplement la période suivante puisque les taux de croissance connaissent des écarts importants, donnant l’impression que la croissance du PIB de la France est devenue cyclique sans avoir jamais véritablement retrouvée les rythmes de croissance de la période 1949-1973.

Les changements qui caractérisent la croissance économique datent du XVIIIe siècle, même si les éléments, notamment institutionnels, qui ont permis la croissance ont pu se mettre en place très progressivement à partir du XIIIe siècle.

Des perspectives théoriques radicalement opposées comme l’analyse marxiste et l’analyse libérale reconnaissent la nécessité de ce passage par des étapes.

- Selon Karl Marx (1818-1883), il faut une phase d’accumulation primitive du capital pour que l’économie capitaliste (l’économie de marché) se développe en ruinant peu à peu les autres modes de production [3].
- Walt Whitman Rostow (1916 - 2003) présenta en 1960 dans un livre célèbre Les étapes de la croissance économique , une vision libérale de l’industrialisation dans laquelle avant le "take-off" (décollage de l’économie) il y a une augmentation sensible de l’effort d’épargne et d’investissement.

Quelque soit la pertinence de cette idée d’un processus par étapes, la croissance économique est caractérisée par l’émergence de nouvelles activités et la destruction de nombreuses autres. C’est selon l’expression de Joseph Schumpeter un processus de destruction créatrice.

Croissance économique et développement

Selon François Perroux (1903 - 1987) le développement c’est la « combinaison de changements mentaux et sociaux d’une population qui la rendent apte à faire croître cumulativement et durablement son produit réel. »
Amartya Sen (né en 1933) - propose une autre définition dans laquelle le développement est le « processus d’expansion des libertés réelles dont jouissent les individus.
Il ne fait aucun doute que la croissance du PIB ou des revenus revêtent une grande importance en tant que moyen d’étendre les libertés dont jouissent les membres d’une société. Mais d’autres facteurs déterminent ces libertés : les dispositions économiques ou sociales, par exemple (il peut s’agir de tous les moyens qui facilitent l’accès à l’éducation ou à la santé) et, tout autant, les libertés politiques et civiques. »

**La croissance économique est stimulée par un système de valeurs spécifique

La croissance peut être favorisée par des mentalités orientées vers le calcul et la recherche de la meilleure solution (rationalité économique, mentalité acquisitive, utilitarisme). Elle est facilitée par des mentalités « désenchantées » au sens de Max Weber (1864 - 1920), c’est-à-dire, cherchant l’origine des phénomènes naturels dans la nature elle-même et non pas dans une explication « magique » (enchantée). La croissance est aussi favorisée par les progrès du libre-arbitre.

Les différents éléments de ce changement de valeurs ont des conséquences évidentes liées à la croissance :
- l’augmentation de la consommation donne des possibilités matérielles (cesser de travailler, voyager, acheter un livre...) ;
- l’augmentation du niveau d’instruction ouvre des horizons au-delà du monde immédiatement sensible ; l’augmentation de l’espérance de vie permet d’inscrire des projets dans un temps plus long, d’accumuler des expériences, de vivre, d’une certaine manière, plusieurs vies ;
- l’augmentation de la liberté d’expression élargit l’éventail des possibles comme toute liberté ;
- l’augmentation de la mobilité géographique ouvre la possibilité de vivre ailleurs ou différemment.

**Développement et démographie

Pour certains auteurs, l’augmentation du nombre d’enfants est un obstacle au développement alors que pour d’autres c’est un élément qui n’est pas véritablement pénalisant et qui peut même être un stimulant.

La seconde thèse peut résulter du raisonnement de l’économiste danoise Esther Boserup (le texte est publié en 1965), selon lequel une population plus nombreuse crée une incitation à produire davantage qui se révèle bénéfique. La croissance démographique exerce ainsi une "pression créatrice". Ensuite, une hausse du niveau de vie permet de se marier plus jeune (problème des dots, explication importante de la croissance démographique anglaise au XVIIIe siècle) et donc d’avoir plus d’enfants, et améliore les possibilités de les maintenir en vie.
- L’idée selon laquelle la croissance démographique est favorable à la croissance économique est aussi défendue par Alfred Sauvy qui s’efforce de montrer que l’augmentation de la demande provoquée par la croissance démographique incite d’une part à accroître la production et d’autre part, à rechercher une organisation plus efficace de la production d’où des gains de productivité. Une population plus nombreuse permet d’étaler les « frais généraux » de la société même si ceux-ci, en valeur absolue, sont plus élevés (scolarisation, infrastructure, santé).

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Mais la première est plus connue et plus ancienne : dès le début du XIXe siècle Thomas Robert Malthus (1766-1834) fait de la croissance démographique un frein pour la croissance du revenu par habitant en raison de la faiblesse des rendements dans l’agriculture (pour lui, dans la production, puisqu’il discute d’une économie produisant principalement des produits agricoles). Ce raisonnement se retrouve aujourd’hui chez ceux qui pensent que la croissance démographique trop rapide des pays en développement empêche le taux d’épargne d’atteindre un niveau suffisant pour financer les investissements indispensables au développement. Voir le fichier pdf ci-contre qui reproduit un article publié dans Alternatives Economiques - Pratique n°21 - Novembre 2005.

Pour Amartya Sen, l’accès à la santé et à l’éducation et les libertés politiques sont également importants.

** La croissance économique est un moyen

L’objectif c’est le bonheur mais le bonheur ce n’est pas seulement le bien-être matériel. Voir Plus riches donc plus heureux ? et Le PIB un indicateur discutable et discuté.

On peut considérer que la santé sociale est un élément d’appréciation et opposer les sociétés suivant qu’elles sont plus ou moins source de bonne santé sociale. [5]
- La croissance du seul PIB peut ne profiter qu’à une minorité.
- Les gains de productivité peuvent traduire une aggravation des conditions de travail entraînant maladies, stress, manque de temps pour s’occuper des enfants, etc...

C’est pour cela qu’il faut utiliser des indicateurs multicritères

Amartya Sen a élaboré pour l’ONU un indicateur synthétique multicritères :
- l’indicateur de développement humain IDH qui prend en compte : le PIB par habitant, le niveau d’éducation, le niveau sanitaire et la durée de vie.
- C’est encore très insuffisant mais c’est beaucoup plus que le seul PIB par habitant.

PNUD, Rapport mondial sur le développement, 2001

On ne perdra pas de vue par ailleurs que dans les économies des pays en développement, l’économie officielle dans laquelle se déroulent les relations monétaires tient une place parfois réduite par la présence d’une économie informelle et une économie domestique assez développées. Le PIB par habitant, même lorsqu’il est exprimé en parité de pouvoir d’achat, sous-estime le niveau de vie des habitants des pays dans lesquels l’économie souterraine occupe une place essentielle.

Les transformations structurelles accompagnent la croissance

Il en est ainsi par exemple de l’urbanisation, de l’utilisation des innovations techniques ou de la démographie.

La description des villes des pays qui connaissent une croissance rapide du milieu à la la fin du XIXeme siècle fait disparaître immédiatement toute forme de nostalgie. La saleté, le manque d’hygiène (présence de nombreux animaux en ville et absence des réseaux d’égouts, pollution industrielle), l’absence d’un réseau de distribution d’eau, les risques d’incendie, caractérisent la vie des citadins de cette époque comme celle des habitants de nombreuses villes du tiers monde aujourd’hui.

Les changements techniques influencent le niveau de vie de manière déterminante : le lave-linge réduit le temps consacré à la lessive, le réfrigérateur permet de conserver les produits frais (légumes, fruits, viande et laitages) qui étaient conservés avant avec des moyens (sel, graisse, terre) changeant souvent le goût et la qualité aliments. Le réfrigérateur permet aussi d’organiser autrement le travail ménager (courses). C’est le même constat pour l’éclairage, mais cet exemple permet de comprendre que les conséquences s’appliquent à l’ensemble des conditions d’existence. L’éclairage au gaz ou à l’électricité est un progrès, mais pour les ouvriers c’est aussi un moyen d’allonger la durée du travail.

Toutes les économies ayant connu un processus de développement ont aussi été marquées par une transition démographique. Les démographes parlent du passage d’un équilibre démographique de haut niveau (taux de natalité et de mortalité élevés) à un équilibre de bas niveau (taux de natalité et de mortalité réduits). Les transformations de la pyramide des âges d’une population traduisent ces changements démographiques importants. Pour la France par exemple, le rétrécissement de la base de la pyramide reflète une diminution du nombre des naissances, et l’élargissement du sommet un vieillissement.
C’est parce que la fécondité a diminué que les générations aujourd’hui âgées de 20 à 40 ans sont aussi nombreuses que celles qui ont de 40 à 60 ans (ceux qui sont nés pendant le baby-boom).

Les structures de l’économie changent rapidement
- La loi des trois secteurs qui énonce que lorsque le PIB par habitant augmente en longue période le secteur primaire voit sa part se réduire au profit du secteur secondaire puis du secteur tertiaire qui occupe une place de plus en plus grande se vérifie.
- Le développement de l’intervention de l’État transforme l’économie
- Le pouvoir d’achat des ouvriers est multiplié par 4 pour une durée du travail deux fois moins longue et cette évolution autorise un équipement croissant des ménages
- L’horizon s’élargit et devient mondial...

[1Une croissance au rythme moyen de 2 % cela peut sembler lent alors qu’en réalité ce rythme suffit pour provoquer un doublement du niveau de vie en 35 ans !!

[2Les documents utilisant le mot récession aujourd’hui sont nombreux : des documents savants, des articles de presse et des discours politiques. Normalement les articles savants fournissent la matière des autres documents. En France les sources statistiques utilisées sont l’INSEE et parfois Eurostat et l’OCDE. Comment la récession est-elle définie par ces organismes ?
L’INSEE = rien ; l’OCDE = rien ; Eurostat = rien
On trouve dans certains articles savants ou techniques un renvoi vers une définition mais en quoi est-elle plus autorisée qu’une autre. L’exemple le plus net de cette attitude est le renvoi fréquent à une prétendue définition du NBER (National Board of Economic Research) avec deux trimestres consécutifs de "croissance négative" du PIB. Quand on y regarde de plus près le NBER ne donne pas cette définition mais fournit une série d’indicateurs qui doivent être convergents dans leurs évolutions, une baisse significative de l’activité économique répandue dans l’économie, pendant plusieurs mois, normalement visible dans le PIB réel, le revenu réel, la production industrielle et dans les ventes en gros et au détail.
Doit-on pour autant renoncer ? Le mieux est sans doute de construire des références simples : une récession c’est une diminution de l’activité assez nette pour que les taux de variation deviennent négatifs (PIB, revenu, ventes). Lorsque cette diminution se prolonge (combien de temps ?) il faut parler de dépression. Celle-ci sa caractérise par une très faible inflation ou une baisse du niveau des prix, un niveau de chômage très élevé, des taux d’intérêt réels très faibles, voire négatifs. Ces caractères n’apparaissent pas rapidement dans les économies modernes et surtout ils durent rarement longtemps, il n’y a donc pas de risque de voir le mot dépression utilisé abusivement.

[3Accumulation primitive du capital : Pour les marxistes c’est la période précédant l’industrialisation pendant laquelle les capitalistes accumulent de l’argent en faisant du commerce ou par la force. Il s’agit donc d’une étape indispensable pour que le capitalisme se développe.


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