Division internationale du processus productif

dimanche 2 février 2014

Lorsqu’on pense à la mondialisation de la production l’image des firmes implantées dans plusieurs pays s’impose. Pourtant, à côté de la stratégie des firmes multinationales, il existe des liens techniques entre entreprises de pays différents, la production est décomposée en segments puis recomposée pour la vente.

Au lieu de créer des établissements dans plusieurs pays ou d’acquérir par des investissements directs à l’étranger des entreprises situées dans le processus de production il est souvent plus simple d’utiliser les échanges internationaux de biens et services. Il s’agit en fait du développement d’une division internationale du processus productif (DIPP) [1] s’appuyant sur le commerce international. Plus un produit est complexe, plus il se compose de composants qui peuvent être fabriqués de façon autonome les uns des autres.

Les illustrations de cette DIPP sont souvent choisies dans le secteur de l’automobile. Un véhicule automobile comporte, plus de 5 000 pièces. Ces composants sont progressivement réunis en sous-ensembles, puis totalement rassemblés lors de l’élaboration du produit final dans le cadre d’une opération d’assemblage. Cette décomposition du produit permet de fabriquer les différentes pièces dans de nombreux pays en fonction de leurs avantages comparatifs. Les constructeurs peuvent décider de segmenter les opérations de production, de délocaliser certaines d’entre elles et de faire appel à des sous-traitants de tous pays. Ce phénomène donne lieu d’une part à un commerce international de pièces détachées ou de produits semi-finis, et d’autre part à des réexportations de produits finis après montage. Les opérations d’assemblage et de montage nécessitant en général beaucoup de main d’œuvre peu qualifiée, peuvent être effectuées dans des pays où le facteur travail est abondant et bon marché. La coordination de ce système est facilitée par la baisse continue des coûts de transport et de communication. L’ancien secrétaire au Travail de l’Administration Clinton, Robert Reich donne l’exemple de la Pontiac Le Mans de General Motors [2].
Des 20 000 dollars payés à General Motors, 6 000 environ vont à la Corée du Sud pour le travail courant et les opérations de montage, 3 500 au Japon pour les composants de pointe (moteurs, axes de transmission électronique), 1 500 en Allemagne pour le dessein de la carrosserie et les études de conception, 800 à Taiwan, à Singapour et au Japon pour les petits composants, 500 en grande Bretagne pour le marketing et la publicité, et environ 100 en Irlande et aux Barbades pour le traitement des données. Le reste, soit moins de 800 dollars, va aux stratèges de Détroit, à des avocats et des banquiers new-yorkais, à des lobbyistes de Washington, à des employés d’assurances et à des membres de professions de santé dans tous les États-Unis, et aux actionnaires de General Motors, dont la plupart vivent aux États-Unis, mais dont un nombre croissant sont des étrangers. Il va sans dire que le nouveau propriétaire de la Pontiac n’a pas conscience d’avoir tant acheté au-delà des mers.
Robert Reich entendait montrer que partout les champions nationaux deviennent des réseaux mondiaux n’ayant pas de lien particulier avec une nation particulière. À mesure que les firmes américaines produisent ou achètent de plus en plus à l’étranger, et que les firmes appartenant à des étrangers produisent ou achètent aux États-Unis, les deux ensembles de réseaux mondiaux se ressemblent de plus en plus, indépendamment de leur nationalité officielle.
L’histoire a montré cependant que pour l’industrie automobile cette stratégie a échoué. L’accord entre General Motors et Daewoo a été rompu et la Pontiac n’a pas eu le succès attendu. D’ailleurs tous les constructeurs ont aujourd’hui des systèmes productifs localisés sur une base de relative proximité géographique (l’Asie pour les firmes japonaises, l’Europe orientale et l’Europe du Sud pour le firmes européennes, le Canada et le Mexique pour les firmes américaines) ou bien elles se sont implantées en tant que producteurs dans le pays dont elles visent le marché.

Cela n’invalide pas pour autant le constat du développement de la division internationale du processus productif. Il faut simplement chercher un meilleur exemple. Une étude publiée en mars 2009 par des économistes américains sous le titre "Who captures value in a global innovation network ? The case of Apple’s iPOd" montre comment décomposer la fabrication d’un iPod produit en octobre 2005 et vendu 299 dollars.

Vendu 299 dollars, l’iPod génèrait un peu plus de 195 dollars de profits dont 80 dollars pour Apple.

Les choses n’ont pas changé pour l’iPhone si ce n’est que la marge réalisée par Apple est encore plus importante.
Cette illustration pour l’iPhone 4S confirme le caractère mondial de la production pour Apple.

Pour un iPhone 5S vendu 849 dollars le coût d’assemblage est de 8 dollars et celui des composants 230 dollars comme le montre ce tableau extrait d’une étude réalisée par IHS iSupply en septembre 2012.

L’élaboration de l’iPhone 5S est tout autant mondialisée que celle de l’iPod ou l’iPhone 4S.
Les métaux rares viennent de Chine et de Mongolie, l’écran est fabriqué par LG (Corée), la batterie et le processeur par Samsung (Corée) qui est pourtant le principal concurrent d’Apple, la mémoire est fabriquée par TSMC (Taiwan Semiconductor Manufacturing Company) [3], le gyroscope qui permet de faire pivoter l’écran est fabriqué par uen entreprise franco italienne STMicroelectronics, l’assemblage se fait en Chine sous la bannière de Foxconn (qui utilisent des sous-traitants en plus de ses propres chaines de montage et travaille pour d’autres firmes qu’Apple - Hewlet Packard, Nintendo, Sony, Motorola, Nokia, Samsung...). Seuls le design, les logiciels, le marketing sont réalisés aux États-Unis.
Ceci étant, lorsqu’un américain achète un iPod ou un iPhone il creuse le déficit commercial américain car l’assemblage final se fait à Taïwan et le produit est importé par le distributeur américain comme les autres distributeurs du monde entier. Les ventes d’iPod sont des exportations chinoises !
Cette conséquence de la DIPP conduit à lire et interpréter avec prudence les soldes des échanges commerciaux. D’autant que souvent l’entreprise exportatrice est une filiale d’une société installée dans le pays de destination de l’exportation.

Les firmes multinationales sont les acteurs privilégiés de la mise en oeuvre la DIPP en délocalisant certains morceaux ou segments de la chaîne de valeur. Ce phénomène se traduit dans le commerce international par l’importance croissante des échanges de biens intermédiaires sous la forme de pièces détachées, de composants, de « modules » et ce commerce est également, pour une large part un commerce intra-firme (la moitié des échanges entre les pays de l’OCDE). Avec la globalisation croissante des économies, la logique de DIPP s’étend désormais aux activités de support (achat, finance, informatique…), jusqu’à la R&D pour laquelle de nouvelles logiques de délocalisation se développent depuis les années 1990.

[1La paternité de cette dénomination est généralement attribuée à Bernard Lassudrie-Duchene, "Décomposition internationale des processus productifs et autonomie nationale" in Henri Bourguinat, Internationalisation et autonomie de décision, Economica, Paris, pp. 45-56.

[2Robert Reich, L’économie mondialisée, Paris, Dunod, 1993, page 104.

[3LG et Samsung utilisent des sous-traitants en dehors de la Corée eus aussi.


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