Ecole de la régulation et institutionnalisme

lundi 6 janvier 2014

L’école de la régulation adopte une approche pluri-disciplinaire mêlant l’histoire, la sociologie et l’économie. Cette attitude n’est pas nouvelle puisqu’elle constituait déjà au XIXe siècle une réponse à la domination de la pensée classique et marginaliste.
Karl Marx bien entendu, l’école historique allemande et l’institutionnalisme sont les représentants de cette tradition.

Dans son "Histoire de l’analyse économique" Schumpeter résume en six points cette démarche :
- la relativité contre les lois générales
- l’unité de la vie sociale et la relation inséparable entre ses éléments
- le point de vue antirationaliste
- l’attitude "évolutionnaire"
- la recherche du concret et des causes concrètes
- le point de vue organique, l’organicisme social.

L’institutionnalisme américain est animé par trois auteurs, Thorstein Veblen (1857-1929), Wesley Clair Mitchell (1874-1948) etJohn Roger Commons (1861-1945), qui se distinguent par beaucoup de traits mais qui se retrouvent sur trois points essentiels :
- la critique et le rejet de l’analyse statique des prix
- la conviction qu’il faut une approche multidisciplinaire
- la recherche d’une méthode rigoureuse dans l’analyse quantitative.

Ces analyses ont des prolongements dans le plaidoyer en faveur du contrôle social des entreprises avec John Morice Clark (1884-1963) et surtout John Kenneth Galbraith (1908-2006) (le contre pouvoir ou compensation).

Le socle de l’institutionnalisme.

Pour John Roger Commons, la transaction est plus importante que le marché.
Puisque dans les situations d’interactions sociales les individus sont à la fois interdépendants et en conflit, pourquoi y a-t-il ordre plutôt que chaos et par quels processus cet ordre est-il généré ?
Comment s’obtient la sécurité des anticipations nécessaire à la continuité et à la coordination de l’activité humaine ?
Si selon Adam Smith, le marché est la source de l’ordre [1], selon Commons, cette propositition n’est pas pertinente car elle érige une dichotomie entre marché et institution.
L’ordre n’est pas le produit naturel d’une harmonisation inconsciente des intérêts par la main invisible du marché, mais le résultat d’une régulation des interactions et des conflits par les règles de l’action collective.

Les économistes ont assimilé, à tort, bien et propriété. En supposant que l’économie a une existence indépendante, ils n’ont pas compris que l’élément crucial du comportement économique n’est pas le contrôle physique mais le contrôle légal [2].
L’analyse des transactions permet de traiter des relations stratégiques de l’activité économique qui se situent, dans le capitalisme, “au point des conflits d’intérêts” sur la négociation et le transfert des droits de propriété pour posséder et contrôler l’usage des choses. Les individus interagissent en effet dans le cadre de règles collectives qui organisent leurs relations. Finalement, c’est l’activité de définition des règles des transactions admises par les différents participants qui est désormais considérée comme cruciale.

Les transactions prennent trois formes principales :

Commons doit aussi construire une théorie du comportement puisqu’il rejette l’hypothèse marginaliste de la rationalité. Il est à l’origine de la conception moderne d’une rationalité procédurale présentée par Herbert Simon : l’individu saisit parfois des opportunités, mais le plus souvent il adopte un comportement routinier, ce qui est très éloigné d’une attitude délibérative. Il rejette la psychologie utilitariste et considère que les éléments du comportement - les préférences, les perceptions, les représentations, les buts - sont le produit d’un apprentissage qui implique l’interaction continuelle avec les autres dans un contexte d’institutions et de valeurs sociales changeantes.
Plus qu’un déterminisme social c’est un appel à la reconnaissance de l’enchâssement social du comportement économique - l’encastrement de Karl Polanyi - conduisant à remplacer l’individu rationnel par un individu raisonnable dont l’action est toujours médiatisée par sa relation aux autres et par son contexte. Ce qui conduit à récuser l’idée selon laquelle le "choix libre" produirait par lui-même un ordre parce que ce choix ne peut s’effectuer sans les règles collectives qui le rendent possible et assurent la compatibilité mutuelle des conduites.

Influence de l’institutionnalisme

L’hétérodoxie influence l’économie dominante en l’obligeant à répondre aux critiques. Pour que l’idéal de l’équilibre des marchés soit réalisé il faut un système complet de marchés - qui non seulement n’existe pas - mais qui ne peut pas exister à cause de l’incertitude irréductible liée au temps.

Puisque ce n’est pas le chaos généralisé c’est que d’autres formes de coordination que le marché existent.

Kenneth Arrow (1974) pourtant habitué aux raisonnements normatifs de la théorie de l’équilibre général énumère trois instruments de coordination à l’œuvre dans les économies d’aujourd’hui :
- les décrets de la puissance publique
- les valeurs morales
- les règles internes aux firmes.

Il déconseille l’étude des deux premiers qui relèvent d’autres disciplines et ouvre le programme de recherche sur les contrats qui neutralisent les effets pervers des asymétrie d’information. Depuis cette proposition toute l’analyse économique dominante a été reconstruite à partir de cette idée.

La catégorie fondamentale a changé, ce n’est plus la marchandise c’est le contrat, et les outils d’analyse se sont adaptés, le calcul différentiel est remplacé par la théorie des jeux.

Depuis 1990 le prix Nobel d’économie a récompensé :

- R.H Coase (1991) pour sa découverte des coûts de transaction et des droits de propriété et de leurs effets sur la structure institutionnelle et le fonctionnement de l’économie.
- G. S. Becker (1992) pour avoir étendu le domaine de l’analyse microéconomique à l’ensemble des comportements humains et de leurs relations.
- R. W. Fogel et D. C. North (1993) pour avoir renouvelé la recherche en histoire économique en appliquant la théorie et les méthodes quantitatives dans le but d’expliquer le changement économique et institutionnel.
- J. C. Harsanyi, J. F. Nash, R. Selten (1994) pour leurs analyses des équilibres dans la théorie des jeux non coopératifs.
- J. A.Mirrlees, W. Vickrey (1996) pour leurs contributions à la théorie économique des incitations en asymétrie d’information.
- A. K. Sen (1998) pour sa contribution à l’économie du bien-être.
- G. Akerlof , M. Spence, J. Stiglitz (2001) pour leurs travaux sur les marchés avec asymétrie d’information
- Daniel Kahneman et Vernon L. Smith (2002) pour leurs travaux précurseurs en matière de la neuroéconomie et de l’Économie expérimentale
- Robert J. Aumann et Thomas C. Schelling (2005) pour avoir fait progresser la compréhension des conflits et de la coopération par le biais d’analyses utilisant la théorie des jeux
- Leonid Hurwicz, Eric Maskin et Roger Myerson (2007) pour les développements de la théorie des incitations
- Elinor Ostrom et Oliver Williamson (2009) pour leur contribution à la théorie des organisations et de la gouvernance économique.
- Peter Diamond, Dale Mortensen, Christopher Pissarides (2010) pour leurs travaux sur les marchés avec des coûts de recherche

La confusion entre ces travaux qui relèvent le plus souvent du souci de corriger certains défauts de l’analyse dominante (orthodoxe) sans remettre en cause l’ensemble de la doctrine et le programme de l’institutionnalisme qu’il soit américain ou inscrit dans les courants critiques des années 70 et 80 - approche des coûts de transaction (Coase), théorie de la régulation (Boyer..), néo-institutionnalisme (Williamson), économie des conventions (Favereau), évolutionnisme, socio-économie, est facile.

Lla prise en compte des règles d’organisation

Constitue le point commun entre les différents courants évoqués ci-dessus.
La différence est cependant radicale : l’économie dominante pense les institutions comme des relations contractuelles optimales alors que les courants constituant la nouvelle “hétérodoxie” privilégient une méthodologie de la compréhension. Les agents économiques qui animent les institutions et les organisations font preuve d’une capacité d’interprétation allant bien au delà du calcul et prenant en compte la justice, la légitimité, l’identité, la considération...dans la coordination.

Un exemple de la confusion des projets :

Robert Solow extrait de la postface à “Institutions et croissance”  [3] « Pour qu’un discours sur les institutions et la croissance potentielle en Europe soit sensé et utile, il doit développer une partie quantitative ou être au moins relié aux modèles de croissance élaborés par l’économie standard. »

...Hors de la matrice, pas de salut...
L’institutionnalisme est pourtant présent dans toutes les sciences sociales mais il souffre d’une trop grande diversité dans la manière de concevoir l’institution. On peut considérer qu’il y a trois grands courants centrés sur l’étude des institutions :

Des rapprochements s’opèrent entre EC et TR celle-ci s’éloignant du marxisme alors que l’EC se tourne vers les dynamiques d’apprentissage, mais ils restent limités. La TR s’appuie plutôt sur des fondements microéconomiques reposant sur un “système symbolique” faisant une place à la domination comme chez Pierre Bourdieu que sur un “dispositif cognitif collectif” et elle continue de faire de l’action collective le creuset des institutions en rejettant l’inter-actionnisme de l’EC. De même, la NEI connaît avec D.C. North une réorientation avec le souci d’endogénéiser les préférences individuelles (elles sont dépendantes des institutions) et de réévaluer le rôle du critère d’efficacité dans la sélection des institutions (influence de l’idéologie dans les procédures de choix individuels).
Il y a une sorte de convergence vers le modèle ancien de l’ancienne économie institutionnelle AEI de J.R. Commons : l’institution est ce qui permet aux transactions de s’opérer et de se reproduire dans le temps en maîtrisant la contradiction qui est à son origine : le conflit et la coopération. Les institutions sont des contraintes collectives, des cadres cognitifs susceptibles de libérer l’action individuelle et des structures d’incitation qui peuvent susciter le changement.

[1Auto-régulé par le système de prix, il assure, indépendamment de toute structure sociale, la coordination optimale des actions individuelles

[2On retrouve cette idée dans un petit livre imporatnt "Le mystère du capital : Pourquoi le capitalisme triomphe en Occident et échoue partout ailleurs", Hernando de Soto, Flammarion (mars 2005).

[3L’ouvrage reprend les communications au colloque du Centre Saint-Gobain du printemps 2001 - Albin Michel novembre 2001.


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