Epuisement des gains de productivité ?

samedi 8 février 2014

Les effets de la division du travail signalés par Adam Smith peuvent être discutés.
- La rotation rapide du personnel, dans les industries qui travaillent en continu (les 3x8) autrefois ou dans la restauration rapide ou encore dans la grande distribution aujourd’hui, montre que le gain en habileté ne fait pas problème.
- Les temps morts liés aux changements d’outils peuvent être supprimés en organisant autrement le temps de travail consacré à chaque opération pour un même agent. La division du travail devient une division du temps.
- La mécanisation en revanche est d’une importance capitale, sous-estimée par Adam Smith, mais sur laquelle l’économiste américain Allyn Young (1876-1929) insistera beaucoup (1928). Il y voit la source principale des rendements croissants : le passage à une division élargie du travail accélère le recours à la mécanisation (certaines machines ne devenant rentable que pour des séries de production suffisamment longues)
Certains auteurs, en particulier Stephen Marglin (économiste américain contemporain) insistent sur les intentions affichées dès l’origine par les entrepreneurs qui vont utiliser la division du travail. Celle-ci permet de déqualifier la main-d’oeuvre, puisqu’il suffit de maîtriser un nombre limité de gestes simples, donc de recruter une main-d’oeuvre bon marché. Les patrons peuvent de ce fait beaucoup plus facilement contrôler le travail ouvrier, c’est l’application du principe "diviser pour régner". Bien entendu, il n’est pas question de nier que depuis ces initiatives du début du XIXe siècle, la division du travail a réellement apporté des gains d’efficacité.

La question des rendements d’échelle croissants est loin d’être réglée. S’il est certain que la taille des unités de production influence leur efficacité on ne peut pas conclure sans hésiter que la croissance de la dimension implique une hausse de la productivité. Il y a des activités à rendements d’échelle croissants, c’est le cas pour toutes celles qui peuvent être analysées comme des réseaux, mais il y a aussi pour de très nombreux domaines de production une taille optimale qui ne doit pas être dépassée sous peine d’entraîner une diminution de la productivité.

Les transformations du mode de vie qui découlent du progrès technique donnent le sentiment que « l’essentiel est fait » et qu’aucun progrès ne pourra avoir des effets aussi forts que la distribution de l’eau courante ou du chauffage central. C’est un point de vue qui mérite d’être discuté et de nombreux auteurs considèrent par exemple que le développement des réseaux d’information est d’une importance comparable. Il y a d’ailleurs parfois un délai assez long entre le moment où l’innovation se met en place et celui auquel ces conséquences se manifestent. La discussion des effets du développement des nouvelles techniques de l’information et la communication (NTIC) est un bon exemple de ce phénomène. Robert Solowa exprimé cette question sous la forme d’un paradoxe - le paradoxe de Solow - puisqu’il observe au milieu des années 80 qu’ « on voit les ordinateurs partout sauf dans la mesure des gains de productivité ». Ce paradoxe a été expliqué plus tard par le fait qu’entre le moment où l’on installe des ordinateurs et celui où l’ensemble du processus de production est adapté aux NTIC il s’écoule un temps assez long pendant lequel non seulement on ne voit pas d’augmentation de la productivité, mais, parfois elle est même réduite en raison des difficultés liées à l’apprentissage.

Un autre économiste américain, Robert Gordon, grand spécialiste de l’évaluation de la productivité, estime pour sa part que les NTIC ne sont tout simplement pas à l’origine d’une "révolution" technique.
Dans un document rédigé pour le NBER (National Bureau of Economic Research) [1] qui a lancé une polémique importante en 2012. Selon lui, la croissance va ralentir à cause de l’épuisement des stimulants de la productivité des trois révolutions industrielles successives, a machine à vapeur et le transport sur rail de 1750 à 1830 ; l’avènement de l’électricité, l’eau courante, le moteur à explosion ainsi que des avancées critiques dans les domaines de la chimie et des communications, de 1870 à 1900 ; finalement, la création et la généralisation de l’usage des communications sans fil, des ordinateurs et de l’Internet, après 1960.
Ce serait la fin de la période de croissance élevée des 250 dernières années, une situation exceptionnelle provoquée par ces trois révolutions industrielles.
Il ajoute que la troisième révolution industrielle peine à se traduire en croissance car les gains de productivité ne sont pas de la même nature dans nos économies tertiarisées d’aujourd’hui.
Même si de grandes avancées technologiques imprévues devaient se produire, Gordon a identifié six « vents contraires » qui en amoindriraient considérablement les effets : le plafond atteint par les gains en éducation, le vieillissement des populations, les crises énergétique et environnementale, la hausse de l’endettement des ménages et des États, ainsi que la hausse des inégalités.
Tout cela est développé simplement dans cet article La croissance aux USA, c’est fini ? et dans celui-là publié sur le blog "class éco" tenu par Alexandre Delaigue "La croissance économique reviendra-t-elle un jour ?".
La revue des critiques apportées à la thèse de Gordon se trouve dans ce billet du blog "D’un champ l’autre" sous le titre La grande stagnation.
Les réactions au pronostic de Gordon ont été nombreuses et variées allant même jusqu’à être reprises devant le FMI en novembre 201" par Lawrence Summers ex secrétaire d’Etat au Trésor (USA).
Certains auteurs considèrent que l’un des "vents contraires", la menace planétaire de la dégradation de l’environnement et du changement climatique pourrait être à l’origine d’une vague d’innovations radicales capable de mobiliser les technologies de l’information dans les industries de réseaux intelligents et la robotisation dans le recyclage généralisé. Il reste alors à trouver les moyens de faire redémarrer l’investissement productif.
Sur son blog du CEPII, Michel Aglietta répond dans un billet du 12 décembre 2013 intitulé Réviser la gouvernance du capitalisme pour relancer la croissance des pays occidentaux.

[1« Is U.S. Economic Growth Over ? Faltering Innovation Confronts the Six Headwinds ». NBER Working Papers Series, n° 18315.


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