Equilibres des marchés, équilibre général et efficacité économique

lundi 13 janvier 2014

Quel effet la modification d’un prix sur un marché a-t-elle sur les autres marchés ? L’équilibre sur chacun des marchés est-il possible simultanément ? Si cet équilibre existe est-il unique ? Y a-t-il une autorégulation par les prix qui permette de retourner à l’équilibre sur tous les marchés interdépendants ?

Toutes ces questions renvoient en fait à une seule et même interrogation générale : le marché est-il un mécanisme capable de rendre compatibles toutes les décisions prises de manière indépendante par les consommateurs et les producteurs de tous les produits ?
S’il existe une réponse positive à cette question alors elle signifie que le mécanisme du marché conduit à une situation d’équilibre général.
On fait souvent référence à Adam Smith et à la "main invisible" pour illustrer ce questionnement mais il faut aussi rappeler que le premier à avoir cherché à démontrer l’impossibilité d’un déséquilibre durable entre l’offre et la demande au plan global est Jean-Baptiste Say en affirmant que « l’offre crée sa propre demande » il rappelle simplement que lorsque la production est vendue, elle se transforme en revenus qui servent à acheter la production.

« C’est parce que la production des produits manquants a souffert, que les produits surabondants ne trouvent point de débit, et que leur valeur s’est altérée. En termes vulgaires, beaucoup de gens ont moins acheté, parce qu’ils ont moins gagné ; et ils ont moins gagné, parce qu’ils ont trouvé des difficultés dans l’emploi de leurs moyens de production, ou bien parce que ces moyens leur ont manqué. Aussi l’on peut remarquer que les temps où certaines denrées ne se vendent pas bien, sont précisément ceux où d’autres denrées montent à des prix excessifs ; et comme ces prix élevés seraient des motifs pour en favoriser la production, il faut que des causes majeures ou des moyens violents, comme des désastres naturels ou politiques, l’avidité ou l’impéritie des gouvernements, maintiennent forcément cette pénurie d’un côté, qui cause un engorgement de l’autre. Cette cause de maladie politique vient-elle à cesser, les moyens de production se portent vers les canaux vacants, et le produit de ceux-ci absorbe le trop-plein des autres ; l’équilibre se rétablit, et cesserait rarement d’exister, si les moyens de production étaient toujours laissés à leur entière liberté » J.B. Say « Traité d’économie politique » 1803.

C’est l’économiste français Léon Walras qui tentera la première démonstration de l’existence d’un équilibre général de marché en utilisant la formalisation mathématique. [1]
C’est en imaginant qu’un agent de marché, un commissaire priseur bénévole jouant le rôle d’un crieur de prix centralisant les réactions des offreurs et des demandeurs qu’il parvient à démontrer l’existence d’un équilibre général de marché. Il ne parvient pas cependant à montrer que cet équilibre est unique et stable.

Les questions laissées sans réponse par Walras seront reprises par les travaux de Kenneth Arrow et Gérard Debreu qui établiront 3 théorèmes fondamentaux [2]. : le théorème d’existence qui énonce que l’équilibre général existe et les deux théorèmes de l’économie du bien-être.
- Le premier théorème indique que pour toute dotation initiale, il existe un équilibre de marché en concurrence pure et parfaite, et que cet équilibre est tel qu’à partir de lui, on ne peut, l’espace des répartitions des biens, améliorer le sort d’un individu sans détériorer celui d’au moins un autre, c’est un optimum au sens de Pareto, concept qui est présenté plus bas dans cet article.
- Le second théorème indique que tout optimum de Pareto dans l’espace des répartitions des biens est atteignable en situation de concurrence pure et parfaite moyennant une redistribution forfaitaire des dotations initiales.
Ces théorèmes sont établis sous réserve que les conditions suivantes soient remplies.
- les marchés sont en concurrence pure et parfaite et sont complets (pour tous les biens présents mais aussi les biens futurs)
- chaque ménage dispose d’une dotation initiale qui lui permet de survivre sans faire d’échanges, par exemple il peut arbitrer librement entre travail et loisir (mathématiquement cela correspond à une fonction de demande bornée)
- la satisfaction peut toujours être étendue en consommant davantage (mathématiquement cette non saturation des préférences, correspond à des fonctions de préférences convexes et à fonction de demande d’être continue
- l’absence de coûts fixes donc de rendements d’échelle croissants, la production se fait seulement avec des rendements d’échelle constants ou décroissants (mathématiquement, la fonction d’offre est bornée et continue).

Pourtant il restait un point délicat car si la correspondance entre équilibre général de marché et optimum de Pareto est établie par le modèle Arrow-Debreu, la stabilité de cet équilibre ne l’est pas contrairement à ce qui se passe pour l’équilibre du marché d’un produit particulier (équilibre partiel).
La condition de stabilité est simple, il faut que l’offre et la demande soient "normales" : la demande d’un produit pour un consommateur est "normale" quand elle augmente si le prix diminue ; l’offre d’un produit par un producteur est "normale" si elle augmente quand le prix augmente.
Cette condition est facilement remplie en équilibre partiel dès qu’on impose une forme de rationalité particulière (comportement maximisateur ou principe d’économicité) et des hypothèses sur l’utilité (pour les demandeurs) et sur la fonction de production (pour les offreurs)
Mais, il n’en va pas de même lorsqu’on passe à l’équilibre général et aux fonctions d’offre et de demande globales. Le théorème de Sonnenschein, Mantel et Debreu (1973-1974) montre que de telles propriétés ne s’étendent pas aux fonctions d’offre et de demande globales issues de agrégation des offres et des demandes de marché (établies pour un produit).
Les interactions entre les choix individuels sont trop complexes, à l’image de ce qui se passe pour la demande d’un produit quand le prix augmente. Il y a en fait deux effets qui agissent sur sa demande : un effet de substitution qui pousse la demande à la baisse (le bien devient plus cher relativement à d’autres), et un effet de revenu, qui peut pousser cette demande à la hausse, du fait que le revenu des vendeurs du bien s’élève.

Le passage précédent fait référence à la notion d’optimum. Il était important pour les économistes de montrer que l’équilibre général non seulement existe mais en plus est une situation satisfaisante et mieux encore qu’elle est au moins équivalente à toutes les autres situations possibles. Elle serait ainsi la meilleure ou équivalente aux meilleures s’il y en a plusieurs.

Depuis Vilfredo Pareto on considère qu’une situation est optimale (la meilleure possible) si « à partir de cette situation on ne peut améliorer le sort d’un individu sans détériorer celui d’au moins un autre ».

Dans une société formée de deux individus A et B les distributions possibles des biens sont nombreuses et contenues dans un espace délimité par MA (la satisfaction de A est maximum parce que A reçoit tous les biens) et MB (c’est B qui reçoit tout).
En appliquant le critère de Pareto on voit que la distribution 2 doit être préférée à la distribution 1 puisque la stisfaction de A et celle de B sont plus élevées en 2 qu’en 1 en revanche 3 n’est pas meilleure (ou moins bonne) que 1 ou 2 puisque si la satisfaction de A est plus élevée celle de B est plus faible. Partant de 3 les seules distributions meilleures sont celles qui conduisent vers l’arc 4 - 5.
On en déduit que toutes les distributions situées sur la courbe rouge sont pareto-optimales y compris MA et MB.

Le critère de Pareto permet de classer les différents états possibles de l’économie en états optimaux et états sous-optimaux (non-efficients). Il admet un grand nombre d’états optimaux et il ne permet pas d’opérer un choix entre les différentes situations optimales ; elles sont toutes équivalentes. En revanche, il permet de définir des situations qui sont non-optimales, non-efficientes, et d’écarter ainsi les situations de gaspillage. La faiblesse du critère de Pareto est qu’il est conservateur, ne serait-ce que parce qu’il est extrêmement rare qu’absolument aucun individu ne perde lors d’une modification économique. De ce point de vue, par exemple, le passage au libre-échange ne peut être envisagé car même si les gains sont suffisants pour compenser les pertes constatées par certains on ne peut plus affirmer qu’il est avantageux à toute la collectivité d’effectuer ce choix.
Le critère de Pareto permet de justifier et de maintenir des situations qui ne paraissent pas équitables d’un point de vue social. Si Pareto a retenu cette définition c’est parce la comparaison des utilités (du bien-être) [3] des individus est impossible.

Nous venons de voir que certains économistes se sont efforcés de montrer que le mécanisme du marché, dans les conditions de la concurrence pure et parfaite conduit d’une part à un équilibre général de marché c’est-à-dire une situation dans laquelle il existe un système de prix tel que tous les marchés sont en équilibre simultanément et d’autre part que cet équilibre général est une situation optimale au sens de Pareto.

En utilisant les mêmes outils d’analyse, d’autres économises ont essayé entre les deux guerres de montrer qu’un système centralisé de planification intégrale, fixant toutes les quantités (et tous les prix) produites et échangées conduit lui aussi à une situation optimale au sens de Pareto. [4].

Sans discuter des qualités respectives des "démonstrations" utilisées par les uns et les autres il est facile de distinguer les avantages respectifs des deux systèmes proposés :
- l’avantage du mécanisme du marché est qu’il fonctionne en apparence sans intervention et sans coût, il est donc particulièrement flexible et conforme à l’exigence de liberté caractérisant les sociétés démocratiques
- l’avantage de la planification centralisée est qu’elle permet de choisir parmi toutes les distributions possibles de biens et services celle qui est le plus conforme à la justice sociale (le marché ne sert que les agents disposant des ressources monétaires leur permettant de transformer les besoins en demande solvable) mais il faut mettre en place un appareil statistique et administratif extrêmement lourd et forcément caractérisé par une forte rigidité.

L’effondrement des systèmes d’économie planifiée en Europe de l’Est et dans l’ex-URSS a montré, pour beaucoup d’économistes, que le marché est un instrument irremplaçable de coordination des activités économiques.
Il n’en connaît pas moins des limites : il lui est difficile de prendre en compte les externalités, conséquences des activités de production et de consommation des individus et de gérer des biens collectifs. Ces limites sont exposées dans l’article Les défaillances du marché

D’autres analyses mettent en cause le marché en affirmant que ses mécanismes sont défaillants, parce qu’ils ne prennent en compte que la dimension monétaire, laissant de côté tout ce qui échappe à la logique du profit. C’est cette caractéristique du marché qui, en plus des défaillances évoquées plus haut, justifierait l’intervention de l’Etat.

La théorie de l’équilibre général fait l’apologie du marché mais il existe d’autres analyses sur le comportement des marchés parmi lesquelles, les analyses institutionnalistes et celles des économistes de l’École autrichienne sont les plus riches.

Le courant institutionnaliste s’est développé aux États-Unis sous l’impulsion principalement de Thorstein Veblen, John Rogers Commons et Wesley Clark Mitchell, il connait son influence la plus forte dans les années 1920 et 1930. Pour les institutionnalistes le concept d’équilibre est sans intérêt car il est fondamentalement statique voire atemporel et sans lien avec le système institutionnel en transformation permanente. Comme pour l’institutionnalisme américain, toutes les écoles institutionnalistes refusent les hypothèses de base relatives au comportement de "l’homme économique" de la théorie de l’équilibre général. Poser ces hypothèses d’information parfaite, de rationalité maximisatrice paramétrique et d’égoïsme pour prouver que la libre coordination entre de tels agents conduit spontanément et automatiquement à un optimum économique est inacceptable. Même si la version étendue utilisant la théorie des jeux et une autre conception de la rationalité dite stratégique affaiblit les conclusions et reconnait que le marché permet d’atteindre au mieux des coordinations locales et des équilibres qui ne sont pas des optima de Pareto, pour les institutionnalistes, il n’y a pas de coordination viable durablement, c’est-à-dire effective, sans que les agents partagent plus ou moins certaines valeurs et sans une régulation politique.
La régulation par le seul marché est fondamentalement inefficace et s’il n’est pas question de passer à une économie entièrement soumise à l’État, il faut que celui-ci prenne toute sa place dans la théorie comme il le fait dans la réalité. L’intervention de l’État n’est pas le remède aux défaillances du marché, et le marché n’est pas davantage la solution aux problèmes rencontrés par la gestion publique de la production. La régulation passe forcément par les institutions au pluriel, c’est-à-dire, le marché, l’État et toutes les formes de relations sociales, locales, nationales ou supranationales. L’équilibre entre échange de marché, intervention publique, redistribution et réciprocité évolue en permanence parce que l’équilibre entre les divers groupes ou classes sociales, entre les sphères du privé, du commun et du public, comme entre les sphères nationale, régionale ou supranationale, se modifie en permanence.

Les économistes de l’école autrichienne, libéraux convaincus et pourfendeurs vigoureux de l’intervention de l’État considèrent que l’équilibre général est une construction imaginaire qui peut être utile pour l’étude de problèmes particuliers, mais qui ne décrit aucune situation réalisable. Pour eux, l’économie est en perpétuel déséquilibre, la notion même d’équilibre et plus encore la question de sa stabilité n’ont pas de sens. Le succès de la théorie de l’équilibre général serait entièrement dû au plaisir éprouvé par des économistes mathématiciens vérifiant qu’ils peuvent améliorer des démonstrations même si celles-ci reposent sur des hypothèses sans rapport avec le monde réel.

[1Éléments d’économie politique pure ou théorie de la richesse sociale (1874), la démarche de Léon Walras relève de l’économie normative, il dit ce qui doit être, et non pas de l’économie positive, il ne décrit pas la réalité observable.

[2Ces conclusions ont été établies par K. Arrow et G. Debreu : Existence of an Equilibrium for a Competitive Economy , Econometrica, vol. 22, 1954 ; Théorie de la valeur, G. Debreu, Dunod, 1959.

[3La littérature économique utilise alternativement utilité ou satisfaction ou encore, par référence à Pareto "ophélimité". Pourtant pour Pareto, l’ophélimité ne se confond pas avec l’utilité : le concept d’ophélimité est strictement économique, et désigne les satisfactions que l’individu retire de ses consommations en biens et services physiques et le concept d’utilité est social, elle concerne tous les types de satisfactions au delà de l’économie. L’utilité peut se révéler par d’autres moyens que le marché, par exemple le vote ce qui n’est pas le cas de l’ophélimité.

[4Ce groupe d’économistes, composé principalement d’Oskar Lange, H. D. Dickinson, Fred Taylor, Abba Lerner et E. F. M. Durbin, s’est fait appeler les « socialistes de marché »


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