Expliquer les inégalités des revenus

dimanche 1er septembre 2013

Dès sa naissance à la fin du XVIIIe siècle, l’analyse économique, s’est préoccupée de la distribution et de la répartition des revenus. Il s’agissait alors d’expliquer comment la richesse créée allait être partagée entre les salaires, la rente et le profit. Cette question a reçu des réponses nombreuses mais les transformations observées dans le fonctionnement récent des économies de marché conduisent à distinguer des explications "traditionnelles" et des explications "nouvelles".

Les explications traditionnelles des inégalités des revenus

La répartition des revenus doit être envisagée comme le partage du revenu engendré par la production.

La formation des revenus peut prendre deux formes :
- la répartition fonctionnelle des revenus qui concerne les revenus des facteurs - salaire et profit dans la définition classique,
- la répartition personnelle des revenus - forme de la distribution statistique des revenus dans la tradition de Vilfredo Pareto.

Les auteurs qui ont cherché à donner une présentation assez complète de ces questions ont adopté des plans variés :

- Olivier Favereau (Inflation et répartition, article dans l’Encyclopédie économique, Economica, 1990), propose de conduire l’étude de la formation-répartition des revenus en distinguant trois paradigmes : celui des classes, celui des marchés et celui des organisations.
Le premier paradigme est celui des fondateurs de l’analyse économique, les physiocrates d’abord et plus encore les classiques de Adam Smith à David Ricardo, enrichi par Karl Marx il sera repris par les économistes de Cambridge et une partie des théoriciens de la régulation.
La seconde approche est celle des économistes néoclassiques et des prolongements de la théorie du déséquilibre.
La troisième est institutionnaliste et emprunte aux théories de la segmentation du marché du travail et aux travaux sur l’entreprise menés par Herbert Simon, Oliver Williamson et Ronald Coase.

- Christian Ottavj [1], propose une autre présentation reposant sur la distinction entre trois approches théoriques.
La première est celle qui traite la répartition des revenus comme le résultat de l’activité productive, envisagée du point de vue de la technique de production.
La seconde, analyse les modalités de la répartition des surplus réalisés.
La troisième fait de la demande le facteur déterminant de la répartition.
On reconnaît facilement ici l’opposition entre 3 approches.
L’approche marginaliste et néoclassique qui décrit la répartition des revenus dans le modèle d’équilibre général et qui traite les revenus uniquement comme des coûts de facteurs de production. L’approche classique (conflits dans la répartition entre profit et rente) et marxiste (conflits dans la répartition entre profit et salaire). L’approche keynésienne (et l’apport original de Michal Kalecki) qui sera prolongée par les économistes de l’école de Cambridge Nicholas Kaldor et Joan Robinson en particulier).

- René Sandretto [2] retient un plan plus respectueux d’une perspective d’histoire de la pensée économique en présentant successivement les "fondements" de l’analyse de la répartition des revenus et les "théories contemporaines".
Dans les fondements on retrouve la théorie ricardienne et la théorie marxiste, l’analyse néo-classique, les théories de la répartition de Keynes et Kalecki.
Pour les théories contemporaines quatre présentations sont retenues : le modèle de Pierro Sraffa qui prolonge et renouvelle David Ricardo et Karl Marx dans une sorte de réponse au modèle d’équilibre général néo-classique, les développements de la "nouvelle micro-économie néo-classique", l’analyse "cambridgienne" s’inscrivant dans la perspective keynésienne, enfin des analyses renouvelées par l’utilisation de la théorie des jeux pour traiter les problèmes de conflits avec ou sans coopération.

Cet énoncé peut paraître fastidieux mais il constitue un préalable utile parce qu’il met bien en évidence la difficulté d’une présentation synthétique.
La solution est peut-être de chercher à enrichir une discussion mettant l’accent sur un modèle de répartition (opposition entre des paradigmes), par la prise en compte des apports théoriques successifs pouvant s’inscrire dans chacun des paradigmes.

Si vous souhaitez lire une présentation suivant cette démarche vous pouvez vous reporter à l’article Formation et répartition des revenus : analyses théoriques.

L’essentiel ici est de retenir que l’activité économique engendre spontanément des inégalités entre les types de revenus (revenus du travail et revenus du capital) et entre les agents pour une même catégorie de revenus (écarts de salaires par exemple).
Ces inégalités sont le résultat d’une rémunération des facteurs réalisée sur le principe de la mesure des contributions à la création de richesse : chaque unité de facteur de production (chaque heure de travail ou chaque euro de capital) donne droit à une contrepartie monétaire égale au supplément de valeur qu’elle apporte. Les facteurs de production sont rémunérés conformément à leur productivité marginale. Les productivités marginales étant différentes d’une unité de facteur à une autre il est fatal (les libéraux disent plus souvent "naturel") que les inégalités de revenus apparaissent.
Les mécanismes du marché et le jeu de la concurrence entre offreurs et demandeurs de facteurs de production interdisent tout écart durable relativement à cette norme de partage. Si une heure de travail est payée au dessus de sa productivité marginale, l’employeur perd de l’argent et si elle payée en dessous un autre employeur fera une offre un peu plus intéressante pour récupérer l’écart qu’il constate dans la relation précédente....
Des agents libres n’ont aucune raison de signer un contrat dans lequel ils sont perdants...on retrouve le raisonnement habituel justifiant l’efficacité de l’échange marchand.
Les analyses de la formation des revenus reviennent donc toujours à défendre ou au contraire dénoncer cette argumentation en montrant si oui ou non l’échange marchand parfaitement concurrentiel est bien la méthode qui prévaut pour les biens particuliers que sont le travail et le capital.

Des causes nouvelles pour les inégalités des revenus

Certaines transformations de l’organisation économique et/ou sociale sont régulièrement invoquées pour expliquer l’inversion de la tendance séculaire à la réduction des inégalités qui était observée jusqu’au début des années 80 (premier chapitre de ce dossier).
La recherche des explications prend alors souvent la forme d’une accusation : les conditions nouvelles du partage de la valeur ajoutée, le développement des marchés financiers et leur dynamisme, la concurrence déloyale des travailleurs des pays pauvres et les délocalisations, le développement de technologies nouvelles et la référence à la "destruction créatrice" ou aux conséquences de la "nouvelle économie", le ralentissement de la croissance économique (plus faible croissance démographique et/ou diminution des gains de productivité) entraine mécaniquement une augmentation du rapport richesse totale / PIB et comme la richesse est inégalement répartie initialement les écarts se creusent....
Il y a cependant des regroupements possibles et par exemple les trois premiers accusés cités ci-dessus relèvent d’une même transformation globale : l’ouverture des économies aux échanges de produits et de facteurs. C’est la mondialisation qui est mise en cause. L’autre accusé est un habitué de ces discussions même s’il enfile les habits neufs de la « nouvelle économie », puisque c’est le progrès technique [3].

Accusé n°1 - La mondialisation.

La mondialisation [4] c’est aujourd’hui, à la fois :
- un processus touchant des nations de moins en moins capables d’assurer des régulations économiques et/ou sociales autonomes parceque les économies nationales sont de plus en plus interdépendantes parce que le marché n’a plus de frontières
- une nouvelle organisation des entreprises confrontées à des marchés élargis et intégrés pour lesquels la référence n’est plus nationale mais mondiale.

Deux registres donc : macroéconomique pour le changement des relations entre économies nationales et microéconomique pour la transformation des entreprises, mais cette distinction n’a pas beaucoup d’intérêt. L’essentiel est ailleurs : la première forme porte principalement sur le marché des biens et services et se situe dans ce que les marxistes appelleraient la réalisation de la valeur (la vente des produits) alors que la seconde porte sur l’organisation de la production et le marché des facteurs de production ou pour rester dans la même terminologie, la production de la plus-value.
Les entreprises "globales" sont différentes des firmes multinationales traditionnelles et elles sont avec les entreprises "nomades" la partie la plus dynamique du processus de mondialisation.
Une entreprise "nomade" se déplace en fonction des conditions de production ou de commercialisation des produits. Une entreprise "globale" est un centre de coordination d’un réseau d’entreprises participant à l’élaboration et la commercialisation d’un produit.
Dans les années 1980, le renforcement du processus de mondialisation coïncide avec la montée des inégalités salariales et du chômage dans les pays développés. La théorie économique traditionnelle de la spécialisation sectorielle du commerce international ne permet pas d’expliquer cette coïncidence.
Certes, elle décrit les changements dans la spécialisation sur la base des dotations factorielles ce qui explique que les travailleurs non qualifiés des pays à salaires élevés voient leur position se dégrader mais l’accroissement des inégalités entre travailleurs qualifiés et non qualifiés, que ce soit en termes d’emplois ou de salaires va très au delà de cette description (des différents tests réalisés sur la base de cette explication théorique, les économistes retiennent que 20 % - ce qui est déjà beaucoup - de ces inégalités relèvent de cette explication, alors que 80 % s’expliquent par des mouvements intra-sectoriels et ne peuvent donc résulter d’une évolution de la spécialisation intersectorielle).
Une autre analyse vient donc compléter la traditionnelle référence aux différences de coûts de production.
La mondialisation affecte les marchés du travail via les réactions des entreprises de l’ensemble des secteurs. Face à la concurrence croissante sur la plupart des marchés, les firmes adoptent des stratégies de réduction des coûts (innovation, délocalisation) et de différenciation de leur offre. Pour mettre en œuvre ces stratégies, les entreprises se spécialisent sur les tâches intensives en travail qualifié, souvent situées en amont (conception, création...) et en aval (marketing, commercialisation...) du processus productif (c’est "l’entreprise sans usine") [5].
Les entreprises orientent donc systématiquement leur demande de travail vers les travailleurs qualifiés.
On peut ainsi opposer deux catégories d’entreprises (d’activités) selon qu’elles sont protégées (services aux personnes ou aux entreprises pour lesquelles la concurrence internationale est faible ou inexistante) ou exposées - et deux catégories de travailleurs selon qu’ils sont compétitifs ou non (la compétitivité d’un travailleur est ici un concept dynamique : non seulement il a une productivité élevée parce qu’il a des compétences, mais en plus il est capable d’innover et d’imiter).

Secteurs exposés
Secteurs abrités
Travailleurs compétitifs
Salaires élevés pour conserver les salariés et les motiver.
Tout dépend de l’importance des licenciements dans les secteurs exposés et de la politique d’embauche des secteurs abrités. Celle-ci dépend de la demande des slariés compétitifs exposés et des entreprises compétitives, or cette demande dépend des prix (donc des salaires) pratiqués dans les secteurs abrités. Les salaires de ces secteurs devraient stagner ou baisser.
Travailleurs non compétitifs
Salaires faibles et précarité élevée

Les salariés des secteurs protégés ne sont eux mêmes à l’abri que dans la mesure ou les gains réalisés par les salariés compétitifs des secteurs exposés sont suffisants pour entretenir un niveau élevé de demande des services fournis par les secteurs protégés. On peut penser que cette espérance sera déçue et il n’est pas étonnant alors de rendre la mondialisation responsable d’une aggravation des inégalités de revenus.
Ainsi, le mécanisme pertinent de diffusion des effets sociaux de la mondialisation passe certainement davantage par la spécialisation intra-entreprise - spécialisation sur des tâches intensives en travail qualifié situées souvent en amont et en aval du processus productif - que par la spécialisation intersectorielle.
Les réactions des entreprises des pays développés confrontées à la mondialisation dans les années 1980 et 1990, répondent à un double problème :
- un accroissement des normes de rentabilité exigées par un actionnariat qui s’internationalise de plus en plus ;
- une concurrence par les prix accrue du fait de l’exploitation très poussée des avantages comparatifs, des pays et même des régions, à travers la diffusion des processus productifs et de l’exploitation des économies d’échelle liées à l’élargissement des marchés, entrainant parfois une course à la taille spectaculaire.
Cette concurrence des pays à bas salaires n’émane pas uniquement des entreprises du Sud. Les entreprises du Nord se livrent également à une sévère concurrence par des politiques de localisation dans les zones à bas salaires et par une extrême fragmentation de leur processus productifs.
Il existe deux grandes façons de réagir à une telle modification de l’environnement économique, qui induisent deux types de réactions stratégiques :
- fuir la concurrence par les prix par une stratégie de différenciation des produits, qui justifie un prix relativement plus élevé que les concurrents ;
- affronter la concurrence et comprimer ses coûts, à travers notamment des stratégies de délocalisation et d’innovation.
Or ces deux stratégies de différenciation verticale et horizontale [6], conduisent à des politiques salariales nettement défavorables au travail non-qualifié et reposant souvent sur une surenchère salariale pour les travailleurs les plus recherchés [7].
Les délocalisations peuvent entrer dans un processus dynamique par un "effet d’agglomération", la présence d’entreprises dans une région constitue un signal entraînant d’autres installations (d’autres délocalisation) dans l’espoir de bénéficier de synergie et d’effets externes d’apprentissage par exemple.

Si on revient à la définition de la mondialisation proposée plus haut il faut aussi prendre en compte la perte d’autonomie des politiques nationales en matière de protection sociale. La mondialisation à travers la référence aux "lois du marché" est souvent invoquée par les pouvoirs publics ou/et les entreprises pour justifier des réformes des systèmes de protection sociale. L’alignement vers le bas (le moins disant social) a fatalement un effet d’amplification des inégalités puisque les systèmes de protection sociale ont entre autres objectifs celui de réduire les inégalités.

Accusé n°2 - Le progrès technique.

Une lecture attentive des effets de la mondialisation sur les inégalités met en évidence la place de l’innovation et des écarts de qualification. Il y a indéniablement un "biais technologique en faveur du travail qualifié". Il n’y a pas à le regretter par principe, une meilleure qualification offre un salaire plus élevé mais aussi un travail plus enrichissant et souvent moins pénible. En revanche il faut bien constater que pendant la "transition" entre les deux modèles d’emplois (en supposant que tous les travailleurs puissent accéder à une meilleure qualification) les inégalités se creusent.
La solution politique serait alors une politique audacieuse en matière de formation des travailleurs non qualifiés certainement plus efficace à moyen et long terme qu’une politique subventionnant par des allègements de charges les emplois peu qualifiés.
Dans le contexte de la mondialisation, la concurrence des pays à bas salaires ne joue pas un rôle fondamental et le chômage élevé et l’insécurité professionnelle des travailleurs peu qualifiés sont bien davantage à mettre en relation avec la diffusion des nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC) et avec la réorganisation de l’entreprise que celle-ci a induite depuis une dizaine d’années [8]
On comprend que ces évolutions ont accru la demande d’emplois hautement qualifiés mais elles ont eu un autre effet moins souvent mentionné : les TIC, en permettant d’automatiser certains traitements, de stocker et de manipuler de grandes quantités d’information, ont diminué la valeur et l’intérêt de l’expérience professionnelle tout en accroissant la substituabilité entre anciens et nouveaux employés au sein de l’entreprise. En conséquence, c’est dans les secteurs (lorsqu’ils sont exposés à la concurrence ce qui sera le cas bientôt pour de nombreux services financiers qui rejoindront alors l’industrie exposée) où l’usage de l’informatique et d’Internet s’est répandu le plus rapidement que la sécurité de l’emploi a connu sa plus forte dégradation.
Dans un premier temps les travailleurs qualifiés sont rares aussi bien dans l’entreprise (insiders) que sur le marché du travail (outsiders). La promotion interne et les primes sont utilisées pour récompenser ceux qui se forment ou qui sont déjà formés : les inégalités se développent à l’intérieur de l’entreprise. Ensuite lorsque la formation initiale est développée, l’opposition se fait entre anciennes et nouvelles qualifications aux dépens des anciennes. La généralisation de l’utilisation des TIC accentue la segmentation du marché du travail.
Par ailleurs, les entreprises innovantes sont caractérisées par une incertitude plus grande, elles doivent donc aménager leur politique salariale. C’est pour cela qu’elles sont celles qui se tournent le plus facilement vers les nouvelles formes de relations salariales, en particulier l’opposition insiders-outsiders et le salaire d’efficience [9].

Accusé n°3 - Les transformations de l’organisation du travail et des entreprises

Les changements récents intervenus dans les "business model" renforcent les inégalités de salaires.
- Le développement de la sous-traitance et la multiplication des petites unités de production, réduisent la capacité du salariat de négocier collectivement les conditions de rémunération ;
- La prise en compte grandissante des performances individuelles dans l’évolution de la rémunération creuse les écarts de salaires ce qui s’ajoute aux différences liées aux systèmes d’intéressement et de participation qui ne concernent pas tous les salariés de la même manière.
- L’affaiblissement des syndicats diminue leur pouvoir de négociation salariale dans l’entreprise.
- Les emplois atypiques conduisent à l’émergence de "travailleurs pauvres" c’est à dire des salariés qui ne gagnent pas assez pour échapper à la pauvreté.

Dans ces conditions, les écarts dans la dotation en capital humain et la densité du réseau social jouent un rôle plus important qu’avant.

Le capital humain est constitué de connaissances et de qualifications acquises en famille, à l’école, au cours des études supérieures et pendant la vie professionnelle, mais aussi de l’état de santé et des informations accumulées sur le système économique. Il influence la formation des salaires de deux manières au moins.
- Les investissements en capital humain doivent assurer un "retour sur investissement" suffisant sinon le temps de formation n’est pas rentable et ne sera pas mis en œuvre.
- Si le salaire est lié à la productivité et si la formation influence la productivité alors il est normal qu’il existe une relation positive entre accumulation de capital humain et rémunération du travail.
Or, les inégalités scolaires se maintiennent malgré la progression du niveau scolaire général car la sélection s’opère par l’intermédiaire des différentes filières qui offrent des perspectives d’insertion sociale tout à fait inégales.

La densité du réseau social conditionne fortement aujourd’hui la position professionnelle en particulier pour l’accès à l’emploi et pour les promotions.

Le corporatisme et la montée de l’individualisme sont associés paradoxalement pour expliquer le renforcement des inégalités.
- Le corporatisme désigne la défense des intérêts propres à une catégorie professionnelle. Lorsqu’il est efficace, il permet de maintenir ou d’améliorer la position du groupe concerné lorsque celle des autres groupes se détériore ou s’améliore lentement.
Le ralentissement économique, l’inquiétude liée à la stagnation économique et au chômage croissant renforcent le repli sur des intérêts catégoriels.
- L’individualisme se manifeste par un moindre engagement collectif (déclin des adhésions aux partis politiques et aux syndicats), le déclin de la participation électorale, la progression d’un courant d’idées qui met l’accent sur la responsabilité individuelle (exemple : le discours sur l’effet désincitatif des minima sociaux et le chômage volontaire).

Accusé n°4 - L’inégale distribution du patrimoine et les plus values boursières et immobilières dans un climat d’affaiblissement des transferts sociaux et de faible croissance de la production.

Les revenus du patrimoine et ceux du travail n’évoluent pas au même rythme.

Les revenus du patrimoine ont connu une croissance rapide ce qui profite évidemment à ceux qui en possèdent un et surtout à ceux qui ont des patrimoines importants.
Comme les patrimoines sont beaucoup plus inégalement répartis que les revenus du travail, l’augmentation beaucoup plus rapide des revenus du patrimoine va mécaniquement aggraver les inégalités matérielles.

Pour réduire les déficits du système de protection sociale, les transferts sociaux sont encadrés et les prestations augmentent généralement moins vite que les revenus d’activité. Les différentes réformes de l’indemnisation du chômage sont une illustration de cette évolution. [10]

Le ralentissement de la croissance renforcent les inégalités

Cette analyse repose sur l’utilisation des conclusions des modèles de croissance de ? Roy Harrod] et Evsey Domar d’un part et de Robert Solow d’autre part.
Le modèle Harrod-Domar (1939) d’inspiration keynésienne établit que la condition d’une croissance équilibrée de long terme est telle que le taux de croissance de l’économie, noté g est égal au rapport du taux d’épargne (épargne / PIB) noté s au coefficient de capital (stock de capital / PIB) noté k soit g = s ÷ k.
La conclusion du modèle de Solow (1956) qui est retenue ici est que le taux de croissance de l’économie ne dépend que de l’évolution du progrès technique (qui modifie la productivité) noté pt et de la croissance démographique notée n.
Plus de produit ne peut provenir que de plus de travail ou d’un travail plus efficace soit
g = n + pt.

Thomas Piketty en publiant en 2013 "Le capital au XXIe siècle" [11] livre les résultats de son travail sur les inégalités de revenus et de patrimoine et sa conclusion est la suivante : naturellement, le système tend à favoriser le rendement du capital sur le fruit du travail, résume l’économiste. Au fil du temps, il génère donc un accroissement inexorable des inégalités.
Il constate par des observations de long terme que la rente du capital (intérêts, dividendes, loyers, plus-values…) rapporte, en net, 4-5 % par an (par exemple, si un appartement valant 100 000 euros a une valeur locative de 4 000 euros par an, le rendement est de 4 %), et peut atteindre 7-8 % par an pour les actions et les patrimoines les plus élevés et les mieux diversifiés,. Ainsi il dépasse durablement la croissance économique, qui, dans les pays avancés, reste inférieur à 2 % l’an et que de ce fait les patrimoines, issus des revenus du passé, grossissent plus rapidement que la progression, lente, des nouveaux revenus, et les héritiers s’enrichissent de manière exponentielle par rapport aux travailleurs.

Pour expliquer cette évolution "naturelle" il reprend l’équation déduite des modèles de Harrod Domar et Solow. Cette équation indique que tutes choses égales par ailleurs, le ralentissement de la croissance conduit mécaniquement à l’augmentation du rapport Patrimoine / Revenus.
Le rapport stock de capital / revenu national est égal à celui du taux d’épargne au taux de croissance. C’est l’équation de Harrod Domar écrite autrement.
Avec un taux d’épargne de 15 % et un taux de croissance de 3 % le rapport Patrimoine / Revenu national est égal à 3 : la richesse privée est 3 fois plus grande que le revenu produit dans l’année. Si le taux de croissance tombe à 1 % le rapport s’élève désormais à 15.
Pour ce qui concerne les inégalités de patrimoines et de revenu, les conséquences de ce qui précède sont facilement déduites :
- puisque le patrimoine a pour origine, l’épargne ou/et l’héritage, lorsque le taux de croissance du revenu diminue, le rôle de l’épargne dans la constitution du patrimoine recule et celui de l’héritage augmente (il est plus difficile de "devenir" riche en accumulant le revenu). La place des "héritiers" est confortée : les inégalités de patrimoines augmentent.
- en période de faible croissance, si le rendement du capital est constant, le partage de la valeur ajoutée entre travail et capital (mesuré par exemple par le taux de marge) se fait en faveur du capital (le taux de marge augmente).
Le rendement du capital est le rapport de l’EBE au stock de capital EBE / K.
Le taux de marge c’est le rapport de l’EBE à la valeur ajoutée EBE / PIB.
Si le rapport richesse totale (stock de capital) au PIB, K / PIB augmente alors si EBE / K est contant on voit bien que le taux de marge augmente aussi et au même rythme.

Pour que les inégalités se réduisent il faut donc soit que la croissance soit plus forte soit que le taux d’épargne soit plus faible. D’où l’idée d’une réforme fiscale pénalisant plus fortement la richesse.

[1La répartition des revenus, pratiques et théories, LITEC, 1991

[2Rémunération et répartition des revenus, Hachette sup 1994

[3On retrouve ici le plan d’un article de Denis Clerc Les origines des inégalités mondiales, Alternatives économiques n°214, mai 2003, renvoyant à deux sources principalement : Pierre-Noël Giraud, L’inégalité du monde, Folio Gallimard 1996, et Daniel Cohen, Richesse du monde, pauvreté des nations, Flammarion 1997.
Le contenu de cet article est très proche de celui du n°49 des Notes de l’IFRI, Février 2003, Réactions et réponses à la mondialisation : 4 )Mondialisation, innovation et emploi, contenant deux articles respectivement d’Éric Maurin (qui a aussi publié L’égalité des possibles, Le Seuil, coll. « La République des idées », 2002) et Jean-Marie Cardebat (auteur par ailleurs de La Mondialisation et l’emploi, La Découverte, coll. « Repères », 2002).

[4La distinction entre mondialisation et globalisation est inutile les deux termes sont synonymes (le mot "globalisation" n’existe pas en français c’est un anglicisme dont l’usage s’est répandu et en anglais "global" est synonyme de "mondial").

[5Voir le remarquable article de Jean-Luc Gaffard, Coordination, marché et organisation, Revue de l’OFCE avril 2003 en ligne sur le site de l’OFCE.

[6Différenciation horizontale ou verticale.
Pour une entreprise, choisir une stratégie de différenciation horizontale, signifie s’attacher aux préférences plus qu’aux revenus. L’offre du produit nouveau repose uniquement dans ce cas sur une logique de goût ;
- Dans le domaine des pulls, de nombreuses marques s’adressent à des personnes qui ont toutes, sensiblement, le même niveau de richesse et les " créneaux " se définissent en fonction des styles.
- Dans le domaine de la Haute Couture où la clientèle est toujours aisée, la différenciation se fait par le style et la renommée du couturier.
- Dans le cas de biens de grande consommation, la différenciation fait surtout appel aux techniques de la mercatique (publicité essentiellement). C’est le cas des déodorants, détergents, poudres de lavage...
A l’inverse, les entreprises qui recherchent une différenciation verticale "segmentent" la clientèle en fonctions de critères économiques (de revenu).
- Fromages de qualité AOC contre fromages "industriels" ;
- Marques de grands couturiers présentes aussi sur le marché du prêt-à-porter ;
- Certains constructeurs d’automobiles "haut de gamme" (Mercedes, Audi) ont récemment dû étendre leur gamme vers le bas en proposant des modèles épurés moins coûteux.

[7Pour la différenciation verticale on prend souvent comme référence l’application du modèle O-ring proposé par l’économiste américain Kremer (1993) qui repère une relation positive entre la qualité des biens et la qualification des travailleurs (le composant O-ring appartenait à la navette spatiale qui a explosé en 1987.
Parmi des milliers de composants, c’est le dysfonctionnement de ce seul petit élément qui fut responsable de l’accident. Sa mauvaise qualité a rendu l’ensemble du produit final dramatiquement défaillant. Une politique de montée en gamme impliquant un accroissement du nombre de tâches renforce la possibilité de dysfonctionnement du produit et le coût associé à un échec sur une tâche car c’est l’ensemble du produit qui est défaillant. L’emploi de personnel très qualifié permet de minimiser ce risque car plus un travailleur est qualifié plus sa probabilité de réussir une tâche est élevée. La résolution du modèle montre que les firmes qui produisent des biens de haute qualité, avec des techniques complexes (nombre élevé de tâches) maximisent leur profit lorsqu’elles emploient des travailleurs hautement qualifiés. ce modèle ne vaut que pour des biens contenant beaucoup de valeur ajoutée ou incorporant des matériaux coûteux.
Pour la différenciation horizontale l’entreprise va tenter d’offrir une plus grande diversité de produits que les concurrents, d’accélérer leur renouvellement, ou encore de personnaliser le service qui les entoure. Il s’agit de coller en permanence aux évolutions du marché. Pour être réactive, et flexible l’entreprise a le choix entre introduire des innovations techniques (entrée massive de l’informatique et du numérique dans les processus productifs faisant alors appel à une substitution d’emplois qualifiés aux emplois non qualifiés et s’accompagnant souvent de suppression d’emplois non qualifiés) et la délocalisation (qui détruit des emplois non qualifiés)

[8La référence est le rapport du Conseil d’Analyse Économique, La nouvelle économie, Daniel Cohen et Michèle Debonneuil, la documentation française 2000.

[9Voir dans le cours sur le marché du travail le développement consacré au renouvellement des analyses.

[10Pour des comparaisons internationales voir Chronique de l’IRES, N°115 novembre 2008 - Indemnisation du chômage : débats sur les réformes. Pour une présentation de la dernière convention (2009) voir sur le site de l’Unedic Zoom sur la nouvelle convention.

[11Aux éditions du Seuil, en août 2013 (970 pages !) .Voir aussi l’article publié avec Gabriel Zucman dans Vox (en anglais) "Rising wealth-to-income ratios, inequality, and growth" (26-09-2013)


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