Flux d’emplois et de main d’œuvre

mardi 21 janvier 2014

En France, chaque année, pour 100 personnes en emploi, on observe au moins 40 entrées dans l’emploi et autant de sorties. Ce chiffre très élevé ne signifie pas que 40% des individus changent d’emploi ou perdent leur emploi chaque année. À peu près 80% des individus qui sont dans un emploi une année donnée sont toujours dans le même emploi l’année suivante. Les mouvements se concentrent sur les 20% restants, qui connaissent souvent plusieurs entrées-sorties d’emploi au cours de la même année, accompagnées de passages par le chômage.
Un recrutement ne correspond pas nécessairement à une création d’emploi et une fin de contrat de travail ne correspond pas nécessairement à une destruction d’emploi. Une partie des flux de main-d’oeuvre se fait en effet sur des emplois existants. Mesurer les créations et destructions d’emplois suppose donc un calcul séparé. Le chiffre qu’on obtient est plus faible que celui des mouvements demain-d’œuvre puisqu’une part importante de ceux-ci se fait sur des postes conservés. Mais il reste tout de même important : pour 100 emplois, on observe à la fois environ 7 créations et 7 destructions en année moyenne, ce qui représente un peu plus d’un million de créations et destructions annuelles.
De même pour les entrées et les sorties du chômage, Pôle emploi fournit les données mensuelles pour les actégories A, B et C, présentées dans le graphique suivant (en milliers).

Ainsi en octobre 2013 : 490 000 nouveaux demandeurs se sont inscrits alors que 448 000 inscrits sortaient du chômage ces flux représentant chacun plus de 15 % de l’ensemble des chômeurs inscrits.

La présentation de la courbe de Beveridge dans cet article a mis par ailleurs en évidence le fait que les vacances d’emplois coexistent avec le chômage.

Flux et appariements entre offre et demande de travail

Comme les emplois et les travailleurs sont hétérogènes et que l’information disponible pour les salariés et les employeurs est imparfaite, certains salariés cherchant un emploi n’en trouvent pas, ils sont chômeurs, certains employeurs cherchant un salarié ne le trouvent pas non plus. Les économistes considèrent cette situation comme la traduction de coûts de transaction. Depuis l’article pionnier de Christopher Pissarides et ses développements [1] ces coûts de transaction sont représentées par une fonction d’appariement.

La présentation retenue ici est largement inspirée par la lecture croisée de deux manuels : Le marché du travail, Cahuc et Zylberberg [2] et Politiques économiques, Agnès Bénassy-Quéré, Benoit Cœuré, Pierre Jacquet, Jean Pisani-Ferry [3].

Cette fonction établit un lien entre nombre d’embauches, généralement noté M, le nombre d’emplois vacants noté V comme dans la courbe de Beveridge, et le nombre des chômeurs noté traditionnellement U.

Les observations empiriques montrent que les institutions du marché du travail rendent plus ou moins urgent le retour à l’emploi. La recherche d’emploi entraîne des dépenses en temps et en argent plus ou moins importantes suivant les obligations imposées aux chômeurs [4].

Si on appelle e le coefficient mesurant l’effort consenti par les chômeurs alors, le nombre d’embauches dans une période est une fonction croissante du nombre d’emplois vacants, du nombre de chômeurs et de ce coefficient (appliqué au nombre des chômeurs).

M = M(V, eU)

Le nombre d’embauches pendant la période croit avec le nombre d’emplois vacants parce que plus il y a de postes à pourvoir plus il y a de raisons d’embaucher.
Il croît avec le nombre de chômeurs parce que plus il y a de chômeurs plus les salariés susceptibles d’être embauchés sont nombreux et ils le sont d’autant plus facilement que l’effort qu’ils consentent pour retrouver un emploi est plus élevé.

Pour un chômeur la probabilité de retrouver un emploi est égal au nombre d’embauches rapporté au nombre de chômeurs.

M(V, eU) / U (1)

Le rapport V / U est un indicateur des tensions sur le marché du travail. S’il est élevé cela signifie qu’il y a beaucoup d’emplois vacants pour peu de chômeurs et inversement. Cet indicateur est généralement noté θ

On peut transformer facilement l’expression (1) en multipliant en haut et en bas par V

V / U x M(V, eU) / V

et si on écrit M(V, eU) / V = m(θ)

alors la probabilité de retrouver un emploi est donc égale à θ m(θ)

Cela signifie que la probabilité pour un chômeur dépend de l’indicateur de tension du marché du travail ce qui est assez logique.

Comment déterminer le nombre de chômeurs nouveaux dans la période ?

Il faut distinguer ceux qui étaient inactifs et deviennent demandeurs d’emplois et ceux qui avaient un emploi qu’ils ont quitté soit volontairement (démission) soit le plus souvent involontairement (licenciement).
Les économistes appellent taux de séparation la part s (en pourcentage) de travailleurs (l’emploi total est noté L) qui perdent leur emploi pendant la période.
Si on appelle NA les nouveaux entrants dans l’activité alors le nombre de chômeurs supplémentaire est
∆U = NA + s L - θ m(θ) U
Pour que le chômage n’augmente pas il faut et il suffit que
M = NA + s L - θ m(θ) U

Les comportements des offreurs et des demandeurs de travail sont analysés comme des arbitrages dans le cadre habituel des raisonnements microéconomiques.

L’employeur compare ce que lui rapporte un emploi occupé et ce que lui coûte un emploi vacant.
Un emploi occupé rapporte l’écart entre la productivité du travail et le coût salarial. Mais ce gain doit être corrigé par la probabilité que l’emploi pourvu devienne vacant (c’est le coefficient s des raisonnements précédents )
Un emploi vacant représente un manque à gagner. Il doit être corriger par la probabilité que l’embauche soit réalisée et nous avons vu que cette probabilité dépend de l’indicateur de tension du marché du travail θ.

Le travailleur doit prendre en compte l’écart entre le salaire et le revenu de remplacement, mais aussi les probabilités de perdre l’emploi s et de retrouver un emploi, fonction de l’indicateur de tension du marché du travail.

Comme ces analyses souhaitent rendre compte le mieux possible du fonctionnement réel du marché du travail elles font de la négociation salariale un marchandage entre organisations représentant les salariés et les employeurs.

On peut alors construire une représentation d’un pseudo-marché du travail avec une courbe de salaire faisant du salaire une fonction croissante de la tension sur le marché et une courbe de demande de travail faisant du salaire une fonction décroissante de ce même indicateur. C’est un modèle semblable à celui qui associe les courbes WS et PS (wage setting, price setting).
On comprend sans difficulté que le salaire augmente quand les tensions sur le marché du travail s’élèvent. Pour la courbe de demande de travail c’est un peu plus compliqué. Il faut penser que le coût d’un emploi vacant augmente quand l’indicateur de tension augmente parce qu’il devient plus improbable de combler cette vacance, alors que dans le même temps le gain espéré si cet emploi était pourvu diminue quand le salaire réel augmente (l’écart salaire productivité pour une productivité donnée diminue quand le salaire augmente.

Les conclusions

Ce modèle des appariements permet de montrer que la variation du chômage est commandée par de nombreux facteurs :
- le taux de croissance de la population active (son augmentation a des effets négatifs sur le chômage)
- le taux de séparation qui peut être interprété comme un taux de rotation de la main d’œuvre ou un taux de destruction des emplois (plus il est faible et plus c’est favorable pour l’emploi)
- l’indicateur de tension du marché du travail.
- le coefficient d’effort de recherche d’emploi qui est déterminé par les règles et les conditions de l’indemnisation du chômage et plus généralement les revenus de remplacement (toute amélioration de ce coefficient est favorable à l’emploi)
- le pouvoir de négociation des salariés (son augmentation est défavorable à l’emploi).
- la productivité (son augmentation est favorable à l’emploi).

Ce modèle complète les analyses du type WS-PS en réintégrant des éléments d’explication qui en étaient exclus. On ne perdra pas de vue qu’il s’agit d’expliquer le chômage structurel et uniquement celui-ci.

Pour en revenir au titre provocateur du livre de Cahuc et Zylberberg, le chômage fatalité ou nécessité, la réponse est désormais établie : le chômage est socialement utile, lorsqu’il permet l’adaptation du tissu productif. Il est inévitable dans une économie caractérisée par la destruction créatrice. Mais il se transforme en fatalité s’il prend la forme d’une file d’attente, dans laquelle les moins qualifiés se font sans cesse dépasser par les plus diplômés, derniers licenciés et premiers recrutés.
En reliant cette analyse aux nombreuses études, menées notamment par l’OCDE, il est tentant d’attribuer le dysfonctionnement du marché du travail à une trop forte rigidité du marché du travail. Mais les modèles d’appariements montrent aussi que les aménagements doivent aller dans les deux sens, il faut certainement flexibiliser le marché du travail (déplacer la courbe de Beveridge vers la gauche), mais il faut aussi protéger les travailleurs soumis à un taux de séparation élevé sous l’effet des mutations technologiques et sécuriser leur parcours professionnel. Pour que le chômage n’apparaisse pas comme une injustice, il faut qu’il ne dure pas trop longtemps, que les indemnités soient suffisamment généreuses, et qu’il ne débouche pas sur un emploi déqualifié ou précaire.
L’amélioration du processus d’appariement sur le marché du travail, est à ce prix comme le rappelle justement Christine Afriat, du Centre d’analyse stratégique.

[1Christopher Pissarides, Job matching with state employment agencies and random search, Economic Journal, 1979.
Mortensen et Pissarides, Job creation and job destructionin the theory of unemployment, Review of economic studies, 1994 et Pissarides, Equilibrium employment theory, MIT Press, 2000

[2Le chômage fatalité ou nécessité ?, Champs, Flammarion, 2004. Ce livre met à la disposition du grand public les analyses présentées dans un autre livre, Le marché du travail, De Boeck, 2001 (une nouvelle édition a été publiée mais en anglais, Labor Economics, MIT Press, 2004).

[3De Boeck, 2004

[4Les réformes du système d’indemnisation menées dans plusieurs pays d’Europe alourdissent ces obligations. L’Allemagne a largement modifié son système avec les lois Hartz, la France le fait avec la référence à l’emploi raisonnable.


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