Inégalités des revenus primaires

dimanche 1er septembre 2013

La diversité des indicateurs nécessaires au repérage des inégalités (patrimoine, salaire, revenu, consommation, pratiques culturelles, diplôme, réseau relationnel, état de santé, etc.) est telle que l’ambition de construire un lien scientifiquement établi (et non pas seulement subjectivement) entre inégalités et différenciation sociale semble démesuré. Selon Louis Chauvel en effet « La classe sociale ne se réduit pas en effet à un seul indicateur mais se repère par le croisement de tout un ensemble de dimensions complémentaires ». Pourtant si on associe inégalités et stratification sociale, c’est tout simplement parce que l’existence de groupes hiérarchisés se voit à travers les inégalités qui les caractérisent.

Les inégalités de revenu et de patrimoine

La distinction s’opère d’abord par les salaires, mais aussi - plus on s’élève dans la hiérarchie des niveaux de vie - via les revenus du patrimoine. Impôts et prestations sociales corrigent en partie les écarts, mais ceux-ci restent considérables. Ils le sont encore plus si l’on s’intéresse au patrimoine lui-même, bien plus inéquitablement réparti que les revenus.

données plus récentes (Economie et statistique, n°414, 2008)

Champ : ménages dont la personne de référence n’est pas étu-
diante et dont le revenu déclaré est positif ou nul.
Sources : enquête Revenus fiscaux 2003, Insee-DGI pour le
revenu disponible et enquête Patrimoine 2004, Insee, montants
de patrimoine financier recalés sur les données de la Comptabilité
nationale.

Pour en savoir plus sur la courbe de Lorenz et le coefficient de Gini consulter l’article Mesurer et représenter la dispersion et la concentration des revenus ou du patrimoine..

La distribution des revenus en France est loin d’être égalitaire. Les 10 % les moins bien lotis ne perçoivent que 2 % de la masse totale des revenus et les 10 % les mieux lotis en reçoivent 28 %. Au total, les 4 dixièmes de la population aux revenus les plus bas ne touchent que 16 % de l’ensemble des revenus. Il s’agit ici de revenus déclarés au fisc et non des niveaux de vie (revenus disponibles après impôts et prestations sociales). Mais intégrer les prélèvements ne change pas radicalement la donne. D’après l’INSEE, le dixième le moins doté perçoit alors 3 % de l’ensemble et le dixième le mieux loti 24 %. Il ne prend pas non plus en compte l’ensemble des revenus du patrimoine, qui s’accroissent quand on s’élève dans la hiérarchie des niveaux de vie.

La prise en compte du patrimoine renforce les inégalités de revenus pour plusieurs raisons, la plus évidente étant que les personnes qui sont propriétaires de leur logement disposent d’un avantage non négligeable. On constate sans surprise que la propriété du logement est d’autant plus fréquente que le ménage est plus riche.

Source : Les conditions de logement des ménages à bas revenus en 2010. Commissariat général au développement durable. Chiffres et statistiques n° 291 Février 2012

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Source : France portrait social 2012

Pourtant il est incontestable que l’évolution à long terme des inégalités de revenus en France est caractérisée par une réduction sensible, qui peut être résumée par 4 constatations :
- Les inégalités de revenus se réduisent significativement sur la longue période.
- Ce mouvement de réduction des inégalités est irrégulier, des phases de réduction des inégalités sont suivies de phases de creusement des inégalités.
- L’essentiel du mouvement de réduction des inégalités a eu lieu durant la première moitié du XXème siècle.
- La réduction des inégalités des revenus est à mettre au crédit de la disparition des très hauts revenus.

Le premier constat fait référence à la "loi de Kuznets" qui comme souvent n’a de loi que le nom puisqu’elle est fortement discutée. Dans un article publié en 1955 à partir de l’analyse de l’évolution historique des inégalités au cours du processus de développement de deux économies industrielles (Allemagne et Royaume-Uni), Simon Kuznets a proposé une loi générale qui peut se résumer comme suit : dans les premières étapes du développement, les inégalités augmentent pour diminuer dans les étapes suivantes.

Il y a en fait deux manières différentes d’interpréter la liaison statistique :
- dans la perspective de Kuznets, c’est l’influence de la croissance économique sur l’évolution des inégalités qui est testée, et le plus souvent les résultats confirment l’hypothèse,
- l’hypothèse inverse d’une liaison causale allant des inégalités vers la croissance est en revanche rarement validée et elle apparaît extrêmement fragile.
Dans les deux cas cependant, les stratégies de développement nationales et les configurations structurelles et historiques de chaque société conservent une place très large pour déterminer les évolutions conjointes du revenu et de sa répartition.

Le second constat dépend de l’indicateur d’inégalité retenu. Mais pour un indicateur large, par exemple le coefficient de Gini on peut montrer que les inégalités de revenu ont fortement diminué entre 1960 et 1980 et que depuis cette date, les écarts ne se réduisent plus. L’explication proposée est d’ailleurs assez solide pour emporter la conviction. C’est la lenteur de la croissance des revenus du travail relativement au rythme de croissance des revenus du patrimoine qui a conduit au blocage du processus de réduction des inégalités. Dans ces conditions il est normal que les inégalités de patrimoine se soient fortement accrues depuis 1980. Ceux qui possèdaient un capital important ont bénéficié plus que les autres de ce décalage.

Cela s’explique par deux évolutions :
- d’une part les prix des valeurs mobilières (les actions, les obligations) [1] et ceux des immeubles ont connu une appréciation forte (par exemple, du début des années 1980 jusqu’au printemps 2008, le prix du mètre carré dans l’immobilier a progressé 4 à 5 fois plus vite que le salaire moyen), donc la valorisation du patrimoine augmente rapidement
- d’autre part les revenus tirés du patrimoine ont eux aussi augmenté beaucoup plus vite que les revenus du travail (les dividendes par exemple, mais aussi les loyers).

- Le troisième constat, indique que la réduction des inégalités est intervenue principalement avant la seconde guerre mondiale, et qu’elles sont relativement stables depuis, et cela alors que revenu par ménage a considérablement augmenté. Il y a donc un contraste saisissant entre l’évolution des inégalités et celle du revenu comme le montrent les deux graphiques ci-dessous (rapport du CAE [2] et Thomas Piketty, L’économie des inégalités, La découverte, 1997 et 2002).

Enfin le dernier constat est la thèse défendue par Thomas Piketty : la réduction des inégalités est largement explicable par la baisse de la part des revenus allant aux plus riches principalement sous l’effet de l’existence de l’impôt progressif sur le revenu. Les rentiers les plus fortunés du début du XXème siècle ne sont pas réapparus à la fin de ce même siècle.
L’explication la plus convaincante pour cette non-reconstitution des rentiers du début du siècle est liée au développement de la fiscalité progressive (impôt sur le revenu et impôt sur les successions) et à son impact à long terme sur l’accumulation de patrimoines importants.

Cette vidéo proposée sur Canal U, donne l’occasion à Thomas Piketty de présenter les principaux résultats de son travail mettant en perspective historique les inégalités au XXe siècle en France.

Les évolutions récentes conduisent à relativiser cette conclusion.
Le récent rapport intitulé Le partage des fruits de la croissance en France et le rapport sur Le partage de la valeur ajoutée confirment les principaux résultats mis en évidence par Camille Landais dans Les hauts revenus en France(1998-2006) : Une explosion des inégalités ?.
Camille Landais en prolongeant le travail de Thomas Piketty montre que contrairement aux observations précédentes, il y a entre 1998 et 2005 (il indique plus loin que tout porte à croire que cela est confirmé depuis cette date) un fort accroissement des inégalités de revenus, du fait d’une augmentation très forte des revenus des foyers les plus
riches, tandis que les revenus moyen et médian croissent très modestement sur la période. Selon lui, cette explosion des hauts revenus est essentiellement concentrée au niveau des foyers du dernier centile, qui voient leur part dans les revenus totaux considérablement augmenter entre 1998 et 2005. En particulier, les 0.01% des foyers les plus riches ont vu leur revenu réel croître de 42.6 % sur la période, contre 4.6 % pour les 90% des foyers les moins riches. L’explication est double : d’une part c’est la conséquence de la forte croissance des revenus du patrimoine (les hauts revenus ont un patrimoine plus important) et que les autres foyers compos¶es de ce type de revenus et d’autre part les inégalités entre les salariés se sont creusées. Ainsi, de 1997 à 2005, la part du plus haut décile dans l’ensemble des salaires (y compris primes, participation, intéressement
et bonus) est passée d’environ 27 à 28 % et celle du plus haut centile de 6 à
6,75 %. Cette rupture par rapport aux évolutions observées sur les trois précédentes décennies, rapproche maintenant la France des États-Unis et du Royaume-UNI. C’est un changement important de la norme sociale qui prévalait quant à la fixation des hauts salaires avec, une plus grande part faite aux primes et à l’intéressement et l’acceptation (contrainte ou choisie) d’une hiérarchie salariale plus forte.


Vous pouvez voir la vidéo ou écouter la bande son d’un entretien (22 minutes) accordé par Camille Landais en février 2008 à "La vie des idées".

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Expliquer les inégalités de revenus

Pour des développements plus complets voir Comment expliquer les inégalités des revenus et Analyses théoriques de la répartition des revenus

A. Quelques explications économiques

La mondialisation peut expliquer une augmentation des inégalités de revenus en particulier entre les travailleurs qualifiés et les non qualifiés puisque le coût du travail dans les pays concurrents en développement est plus faible (écarts dans le niveau de salaire minimum, la durée légale du travail, le paiement de charges sociales). Cela accroît mécaniquement les inégalités entre revenus des travailleurs à haute qualification et revenus des travailleurs peu qualifiés.
Mais cette explication peut être contestée, parce que les emplois peu qualifiés ne sont pas forcément des emplois soumis à la concurrence mondiale. Ils sont majoritairement dans les activités de services du secteur abrité de la compétition internationale (services rendus aux ménages et de proximité).
Pour certaines branches d’activités traditionnelles l’effet est cependant indéniable.

Le progrès des techniques est souvent accusé de creuser les inégalités, parce qu’il "déclasse" les travailleurs peu qualifiés (les nouvelles technologies rendent souvent leur travail inutile et ils souffrent de handicaps de formation les empêchant de s’adapter rapidement).
Les qualifications associées aux nouvelles technologies sont au contraire très recherchées et les salariés qui les maîtrisent bénéficie d’augmentations salariales. Cette explication ne vaut à l’évidence que pour un petit nombre de salariés.

Les modifications dans l’organisation des entreprises et du travail renforcent les inégalités de salaires.
- le développement de la sous-traitance et la multiplication des petites unités de production, car cela réduit la capacité du salariat de négocier collectivement les conditions de rémunération ;
- la prise en compte grandissante des performances individuelles dans l’évolution de la rémunération
- l’affaiblissement des syndicats (faiblesse du taux de syndicalisation en France) qui diminue leur pouvoir de négociation salariale dans l’entreprise.
- Les emplois atypiques conduisent à l’émergence de "travailleurs pauvres" c’est à dire des salariés qui ne gagnent pas assez pour échapper à la pauvreté.

Les écarts dans la dotation en capital humain jouent un rôle important.
Le capital humain est constitué de connaissances et de qualifications acquises en famille, à l’école, au cours des études supérieures et pendant la vie professionnelle, mais aussi de l’état de santé et des informations accumulées sur le système économique. Il influence la formation des salaires de deux manières au moins.
- Les investissements en capital humain doivent assurer un "retour sur investissement" suffisant sinon le temps de formation n’est pas rentable et ne sera pas mis en œuvre.
- Si le salaire est lié à la productivité et si la formation influence la productivité alors il est normal qu’il existe une relation positive entre accumulation de capital humain et rémunération du travail.

Les revenus du patrimoine et ceux du travail n’évoluent pas au même rythme.

Les revenus du patrimoine ont connu une croissance rapide ce qui profite évidemment à ceux qui en possèdent un et surtout à ceux qui ont des patrimoines importants.
Comme les patrimoines sont beaucoup plus inégalement répartis que les revenus du travail,
l’augmentation beaucoup plus rapide des revenus du patrimoine va mécaniquement aggraver les
inégalités matérielles.

Les transferts sociaux ont été réduits et par exemple les conditions d’indemnisation du chômage se sont considérablement détériorées.

B. Quelques explications sociales

Le corporatisme et la montée de l’individualisme sont associés paradoxalement pour expliquer le renforcement des inégalités.
- Le corporatisme désigne la défense des intérêts propres à une catégorie professionnelle. Lorsqu’il est efficace, il permet de maintenir ou d’améliorer la position du groupe concerné lorsque celle des autres groupes se détériore ou s’améliore lentement.
Le ralentissement économique, l’inquiétude liée à la stagnation économique et au chômage croissant renforcent le repli sur des intérêts catégoriels.
- L’individualisme se manifeste par un moindre engagement collectif (déclin des adhésions aux partis politiques et aux syndicats), le déclin de la participation électorale, la progression d’un courant d’idées qui met l’accent sur la responsabilité individuelle (exemple : le discours sur l’effet désincitatif des minima sociaux et le chômage volontaire).

Les inégalités scolaires se maintiennent malgré la progression du niveau scolaire général car la sélection s’opère par l’intermédiaire des différentes filières qui offrent des perspectives d’insertion sociale tout à fait inégales.
Les familles transmettent un capital culturel à leurs enfants. Ce transfert du capital culturel familiarise les enfants des parents déjà bien dotés en ressources économiques et culturelles, avec des connaissances et un type d’expression orale et écrite qui seront ceux exigés par le système
scolaire.

[1Cette évolution n’est pas annulée par et les crises boursières de 1987 et 2000 ni même la crise actuelle (2008-2009).

[2Inégalités économiques, rapport au Conseil d’Analyse Economique n°33, Tony Atkinson, Michel Glaude et Lucile Olier,Thomas Piketty, juin2001. Pour télécharger le rapport


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