Inégalités et efficacité économique

samedi 11 janvier 2014

Le principe même de la redistribution est critiqué par ceux qui pensent que loin de réduire les inégalités la redistribution les conforte parce qu’elle permet à certains de se satisfaire d’une position d’assisté.

La redistribution : frein ou stimulant

L’idée est ancienne et sa version moderne s’exprime dans le courant souvent qualifié d’ultra-libéral, particulièrement aux États-Unis ou au Royaume-Uni. Dans sa forme brutale elle reste minoritaire, en revanche, l’efficacité de la redistribution fait partout l’objet de discussions.
Dans la critique libérale des transferts sociaux il y a deux arguments essentiels :
- les prélèvements sont désincitatifs - c’est la fameuse courbe de Arthur Laffer résumée par le slogan “trop d’impôt tue l’impôt”
- les prestations sont désincitatives (situation d’assistance).
Dans les deux cas l’analyse des effets des transferts peut être conduite avec les outils habituels de la théorie économique, il suffit de les appliquer aux prélèvements et aux prestations.
Celle-ci distingue deux effets pour un prélèvement :
- un effet revenu (un prélèvement diminue le revenu ce qui conduit l’agent à accroître son offre de travail pour compenser la perte de pouvoir d’achat),
- un effet de substitution (le prélèvement réduit la valeur de l’heure de travail ce qui conduit à modifier le choix travail-loisir).
Les défenseurs de la courbe de Laffer considèrent que l’effet de substitution est nettement plus imporatnt que l’effet de revenu (sans en apporter la moindre vérification économétrique le plus souvent).

Pour les prestations il faut distinguer entre prestations forfaitaires et prestations dégressives. Dans le cas des premières (par exemple les allocations familiales) il n’y a pas d’effet de substitution, seul l’effet revenu va jouer ce qui doit entraîner une réduction de l’activité.
- Pour les prestations dégressives (allocation logement, RSA par exemple) il y a diminution du salaire marginal réel, puisque toute hausse de rémunération est compensée par une baisse de la prestation.
À l’effet revenu précédent il faut ajouter l’effet de substitution tendant également à décourager l’activité.
Pour décrire cette situation on parle de “trappe de pauvreté” : à certains niveaux de revenu, le bénéfice d’une augmentation de l’activité est presque entièrement annulé par la perte des avantages liés à la situation de pauvreté (allocation et droits divers).

Si le principal reproche fait à la redistribution des revenus est qu’elle comporte un effet négatif sur l’incitation à l’effort et à l’initiative économique, la thèse de John Rawls nuance cette affirmation en montrant que jusqu’à un certain niveau de transferts on peut espérer combiner la réduction des inégalités et l’efficacité économique, mais elle ne dispense pas pour autant d’une analyse de la position initiale.

Pour les économistes libéraux, l’acte d’épargne doit précéder la dépense d’investissement. Tout ce qui peut augmenter l’épargne est donc utile. Comme le taux d’épargne s’élève avec le niveau de revenu, pour accélérer l’accumulation il faut laisser un revenu élevé à ceux qui sont en situation d’épargner.
Il faut aussi prendre en compte la motivation de celui qui accumule du capital. Il construit un patrimoine avec la perspective de pouvoir le léguer à sa descendance. La redistribution pénalise ce comportement et les libéraux dénoncent la fiscalité du patrimoine en indiquant qu’elle nuit au développement, donc au bien être de tous.

Une autre manière de voir dans les inégalités une condition de croissance : une logique systémique.

Les inégalités, dynamisme économique et renouvellement infini des besoins

Si les mécanismes de redistribution ont échoué à corriger les inégalités, c’est pour certains auteurs, parce que les inégalités sont indispensables au fonctionnement d’une économie de marché : la “société de consommation” qui semble homogénéiser les pratiques sociales a pour moteur des mécanismes de différenciation (l’imitation n’est possible que s’il y a des des différences).
L’égalisation des conditions prévus par Alexis de Tocqueville, est un processus dynamique et dialectique. Le rapprochement des conditions ne fait pas disparaître l’envie ou le désir de se différencier en affirmant son individualité. Il faut alors comprendre les inégalités comme des écarts non résiduels participant à la reproduction de l’ordre social. cette reproduction peut être organisée au profit des producteurs ou être simplement le fonctionnement normal d’une économie “désenchantée” pour faire référence à Max Weber.

Pour certains auteurs les producteurs décident de ce qu’il faut produire et exercent une pression sur les consommateurs pour les convaincre de l’utilité de la dépense. Il y aurait alors “production des besoins” par des méthodes de commercialisation (publicité, crédit, grande distribution). De même ces auteurs dénoncent l’organisation systématique du gaspillage par accélération volontaire du vieillissement des produits et par la mise en place de phénomènes de mode. C’est l’économiste américain contemporain John Kenneth Galbraith qui est le porte parole le plus connu de ce courant, qui a donné naissance par ailleurs à des mouvements de défense des consommateurs.

D’autres comme Jean Baudrillard, vont plus loin en insistant sur le caractère ambivalent de la consommation lorsque le niveau de vie est élevé. L’élévation des aspirations serait accélérée par une consommation plus importante, la frustration ne se réduirait pas mais au contraire serait fonction croissante du niveau de consommation (comme pour la perception des inégalités envisagée par Tocqueville). c’est dans cet esprit qu’il faut replacer la discussion portant sur la société de consommation [1]. Elle doit être conduite à partir de remarques simples :
- les sociétés industrialisées d’aujourd’hui peuvent difficilement justifier la croissance rapide de la consommation par la seule découverte de nouveaux produits ou le perfectionnement des produits anciens
- la relativité des besoins est rappelée très souvent par les travaux des ethnologues et leur caractère profondément culturel est évident même pour des besoins présentés comme primaires ou physiologiques.

La réduction des inégalités est une source de croissance

À l’inverse des conclusions des analyses néoclassiques de l’épargne, les keynésiens pensent que l’épargne peut-être un frein à la croissance économique parce qu’elle réduit la demande adressée aux entreprises [2]. Les ménages ont un comportement de consommation stable décrit par « la loi psychologique fondamentale sur laquelle nous pouvons nous appuyer en toute sécurité, à la fois a priori en raison de notre connaissance de la nature humaine et a posteriori en raison des renseignements détaillés de l’expérience, c’est qu’en moyenne et la plupart du temps les hommes tendent à accroître leur consommation à mesure que leur revenu croît, mais non d’une quantité aussi grande que l’accroissement du revenu. », John Maynard Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, 1946).
Cette relation implique que le rapport de la consommation au revenu (la propension à consommer) diminue quand le revenu augmente ou ce qui est équivalent puisque l’épargne est la partie du revenu qui n’est pas consommée, que la part de l’épargne dans le revenu augmente quand le revenu augmente. de manière triviale cela devient : les riches épargnent proportionnellement plus que les pauvres.
Redistribuer du revenu des riches vers les pauvres est donc un moyen de stimuler la dépense et de réduire l’épargne au plan global. La redistribution peut être un outil pour soutenir la croissance lorsque celle-ci est ralentie.

Si on dépasse la dimension strictement économique, on peut ajouter que la réduction des inégalités scolaires ou de santé a un effet favorable sur l’efficacité de la main d’œuvre, la productivité du travail.

La productivité du travail est fonction de l’accès à la formation et des investissements en capital humain. Ceux-ci sont plus faibles lorsque le revenu est faible. Certes les "riches" peuvent faire des dépenses d’investissement en capital humain élevées ce qui pourrait compenser les conséquences de la faiblesse (l’absence) de la formation de capital humain des "pauvres", mais dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres en économie la loi des rendements décroissants s’applique : l’efficacité marginale des dépenses de formation décroit lorsque le niveau de ces dépenses augmente.
De même une société dans laquelle les inégalités sont fortes et la mobilité sociale faible est menacée d’instabilité [3]. Les citoyens "défavorisés" contesteront naturellement un ordre social qui les condamne à de faibles espoirs d’amélioration, ils ont une faible adhésion au modèle d’organisation économique qu’ils considèrent comme responsables des inégalités. Le maintien de la cohésion sociale conduit alors à mettre en place des dépenses "sécuritaires" coûteuses. C’est une forme de gaspillage puisque ces dépenses ont une très faible efficacité, mais c’est aussi une régression par rapport à l’idéal démocratique.

Trois approches pour cette question

Relancée au début des années 1990, l’analyse théorique et empirique de l’impact de la distribution des revenus sur la croissance s’est progressivement diversifiée en trois grandes approches de la question. Ces trois approches sont cependant centrées sur un même déterminant de la croissance : l’investissement.

Une première famille de théories regroupe les travaux qui ont cherché à montrer que l’impact des inégalités sur la croissance transite essentiellement par le canal des imperfections du marché du crédit, le rationnement du crédit freine l’investissement.

Un second ensemble théorique rassemble les études qui se sont concentrées avant tout sur les mécanismes d’économie politique susceptibles d’expliquer l’impact macroéconomique des inégalités sur la croissance, l’idée centrale de cette littérature étant que l’inégalité des revenus, en diminuant le revenu de l’électeur médian, accroît la demande de redistribution, qui elle-même décourage l’investissement, ce qui réduit la croissance.

Une troisième approche met davantage l’accent sur le rôle du conflit social dans l’analyse de la relation unissant inégalités et croissance. Dans sa version élémentaire, cette approche cherche à mettre en évidence une double relation de causalité : les inégalités économiques accroissent l’instabilité politique, et celles-ci pénalisent l’investissement et donc la croissance économique. Le premier modèle retenant cette liaison a été proposé en 1998 par Dani Rodrick.

Les vérifications empiriques assez décevantes des liens évoqués ci-dessus ont conduit une partie des économistes travaillant sur ce sujet à mieux prendre en compte une source de biais considérable dans l’analyse : les institutions. Sous l’influence des travaux de Douglas North, l’analyse du rôle du conflit social comme canal privilégié de l’impact des inégalités sur la croissance s’oriente aujourd’hui en direction d’une plus grande prise en compte du rôle des institutions en tant que structures de régulation des conflits. Si les niveaux de violence, mesurer à partir du taux d’homicide, ont explosé dans les régions les plus inégalitaires du globe (Amérique latine et Afrique sub-saharienne) aussi bien que dans les pays où les inégalités ont le plus augmenté au cours des dernières années (Europe centrale et orientale, Russie, Asie centrale) cela explique en partie les faibles performances en terme de croissance de ces régions du monde. La violence entraîne des coûts tant directs (décès, soins médicaux) qu’indirects (ressources consacrées à la lutte contre la criminalité au détriment du secteur productif) qu’elle inflige à la société.

La redistribution des revenus doit permettre de réduire les inégalités.

Le mécanisme de la redistribution mis en place après la seconde guerre mondiale dans les pays développés à économie de marché répondait à deux préoccupations : réduire les inégalités dans un souci de justice sociale, soutenir la demande de produits en garantissant une distribution régulière des revenus. Pour les partisans de l’extension de l’État providence, ces deux perspectives ne s’opposent pas, elles se complètent plutôt, puisqu’une croissance forte et régulière du revenu moyen par habitant est un facteur favorable à la réduction des écarts (le partage est d’autant plus facile à accepter que la taille du revenu total à partager est grande). Certains auteurs considèrent que cette complémentarité est discutable et les difficultés économiques rencontrées depuis le milieu des années soixante-dix ont donné un tour nouveau à la discussion. La faible croissance des économies des PDEM caractérisées par l’augmentation du nombre des chômeurs et confrontées au vieillissement de leur population, s’accompagne d’une forte augmentation des prélèvements obligatoires, ce qui a conduit à poser le problème des limites de cette stratégie.

[1Selon Jean Baudrillard, la consommation doit s’analyser comme une langue, elle contient toujours deux registres : le premier est explicite, je consomme pour satisfaire un besoin, le second est masqué, je consomme pour signifier (donner du sens). La consommation serait un moyen d’expression par lequel chacun s’efforcerait d’entrer en communication avec ceux qu’il considère comme ses semblables. La logique de l’imitation et de la différenciation serait l’explication principale de la dynamique de la consommation. Le développement des besoins peut alors s’interpréter comme une réponse au renforcement de l’individualisation.

[2Les indications de Keynes valent surtout pour les périodes de crise économique. C’est dans ces circonstances de faible croissance et de chômage important qu’il faut dépenser et non pas épargner. Tout effort d’épargne supplémentaire aggrave la situation selon Keynes ce qui explique ses exhortations répétées sur les antennes de la BBC au changement d’attitude des ménages : dépensez pour sauver l’emploi !

[3Voir : Cohésion sociale emploi et compétitivité, Notes de la DARES N° 58, Août 2002.


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