Innovations : de quoi s’agit-il ?

samedi 8 février 2014

La croissance économique est mesurée par l’augmentation du PIB par habitant mais ses effets se manifestent aussi par les innovations qui l’accompagnent et qui en sont à la fois la cause et la conséquence.

Qu’est-ce que l’innovation ?

On utilise souvent cette définition pour distinguer l’innovation de l’invention : une innovation est une application industrielle et commerciale d’une invention.
L’enchainement suggéré est alors le suivant : recherche fondamentale, découverte scientifique, recherche appliquée, invention technique, innovation (mise au point et commercialisation).

Les innovations se traduisent par une amélioration de la qualité des produits, une baisse de leurs coûts de production ou l’apparition d’un nouveau produit.
Dans les trois cas il y a de toute évidence un progrès et il est technique. Mais, fonder la définition du progrès technique sur l’innovation ce n’est pas régler le problème, c’est simplement le déplacer.

Innover c’est introduire une nouveauté relativement à une situation donnée. L’innovation est donc fondamentalement un processus dynamique (elle se déroule dans le temps et modifie l’état initial).

**Innovation n’est pas synonyme d’invention

Inventer, c’est découvrir un principe, imaginer une idée nouvelle. Innover, c’est traduire cette invention dans les faits : en tirer de nouveaux produits ou services proposés au public, l’appliquer à des procédés de production, ...

La capacité à innover peut faire défaut à l’inventeur. L’invention est le fait du chercheur ; l’innovation est le fait de l’entrepreneur : c’est lui qui prend le risque de la mise en œuvre en réunissant les moyens nécessaires pour réaliser l’innovation. Il y a un risque parce qu’il n’est pas certain que l’innovation produira les effets économiques attendus : une recette plus grande que les dépenses engagées. S’il est clair que les inventions sont une condition nécessaire de l’innovation, elles ne sont pas une condition suffisante. Pour passer de l’invention à l’innovation il faut une démarche spécifique, un comportement, une attitude face au risque.

Joseph Schumpeter a insisté sur ce caractère essentiel de la fonction d’entrepreneur : l’entrepreneur innovateur est à l’origine des transformations de l’économie. Il considère que l’entrepreneur innovateur n’est pas le plus représenté dans la population des entrepreneurs, les plus nombreux se contentent de reproduire les méthodes qui ont fait leurs preuves, ils ont un comportement routinier.

Ainsi l’innovation s’oppose à la routine.

Cet article de Cristophe Foraison sur son blog SOS SES est une illustration de ce qui précède. N’hésitez pas à lire C’est un post ...qui m’a scotché... .

En se diffusant, l’innovation devient progrès technique.
Dans le vocabulaire des économistes, le progrès technique peut ainsi se définir comme l’effet économique de la mise en oeuvre des innovations. Il constitue un facteur majeur de la croissance parce qu’il améliore l’efficacité du travail et du capital disponibles pour produire.
Cela ne règle pas pour autant la question de l’équivalence entre progrès technique et bonheur car il est clair que le progrès technique est un progrès qui se manifeste matériellement mais qui peut s’accompagner d’une détérioration de l’environnement ou/et des relations sociales.

Si on veut définir l’innovation de manière plus rigoureuse il faut s’appuyer sur les distinctions introduites par Joseph Schumpeter. Elles seront ensuite éclairées par le commentaire de François Perroux.

**Le point de vue de Schumpeter

En fait, l’impulsion fondamentale qui met et maintient en mouvement la machine capitaliste est imprimée par les nouveaux objets de consommation, les nouvelles méthodes de production et de transport, les nouveaux marchés, les nouveaux types d’organisation industrielle - tous éléments créés par l’initiative capitaliste (...)
(...) de telles révolutions remodèlent périodiquement la structure existante de l’industrie, en introduisant de nouvelles méthodes de production - l’usine mécanisée, l’usine électrifiée, la synthèse chimique et ainsi de suite, de nouveaux biens - tels que les services ferroviaires, les automobiles, les appareils électriques, de nouvelles formes d’organisation telles que les fusions de sociétés ; de nouvelles sources d’approvisionnement - laine de la Plata, coton d’Amérique, cuivre du Katanga de nouvelles routes commerciales et de nouveaux marchés pour les achats ou pour les ventes.

Source : Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie Petite Bibliothèque Payot, 1974

Commentaire de François Perroux

Tous les cas concrets désignés par là se rangent sous cinq catégories :
1° La fabrication d’un bien nouveau, c’est-à-dire qui n’est pas encore familier au cercle de consommateurs, à la clientèle considérée (I).
2° L’introduction d’une méthode de production nouvelle, c’est-à-dire qui est encore pratiquement inconnue dans la branche d’industrie ou de commerce considérée (II).
3° La conquête d’un nouveau débouché. Là encore on introduira une restriction analogue aux précédentes. Peu importe que le marché ait existé ou non avant que l’entrepreneur intervienne. Il suffit qu’il s’agisse d’un marché où, en fait, l’industrie intéressée n’avait pas encore pénétré (III).
4° La conquête d’une source nouvelle de matières premières en entendant toujours le qualificatif « nouveau » dans le même sens (IV).
5° La réalisation d’une nouvelle organisation de la production ; le fait, par exemple, de créer un trust pour une industrie qui jusque-là avait fonctionné sous le régime de la libre concurrence (V).
Si par cette énumération on sait assez exactement ce qu’il faut comprendre par une combinaison nouvelle, on peut se demander ce que Schumpeter entend par la « réalisation » de telles combinaisons.
L’entrepreneur, pour lui, n’est pas l’inventeur qui fait une découverte, mais l’individu qui saura l’introduire dans l’industrie. Ce n’est pas Denis Papin ou Watt, mais Boulton qui a donné la victoire, dans l’ordre industriel, à l’idée de Watt et a fondé la fabrication des machines anglaises. La fonction spécifique de l’entrepreneur consiste donc à vaincre une série de résistances. Des résistances d’ordre objectif qui tiennent à la nature même de l’œuvre entre prise. Quand on réalise une combinaison nouvelle, commerciale ou industrielle, les prévisions sont moins parfaites, la marge d’approximation est plus large que lorsqu’on ne sort pas des chemins battus. Le temps et l’habitude créent un automatisme économique que l’entrepreneur doit rompre. Des résistances d’ordre subjectif ensuite. L’entrepreneur doit faire effort pour s’évader hors de l’accoutumée. L’habitude dispense de penser ; elle a la vie même pour complice. Des résistances d’ordre social enfin, car cette combinaison que l’entrepreneur lui-même a eu peine à former, il éprouvera encore beaucoup plus de difficultés à la faire accepter de ses collaborateurs et des consommateurs, sans même parler des réactions trop naturelles des concurrents menacés par la nouveauté. La société s’efforce d’éliminer tout non-conformisme. Toutes ces résistances peuvent être étudiées avec un fort grossissement aux origines du capitalisme ; moins apparentes, elles subsistent aujourd’hui.

Source : François Perroux, Marx Keynes, Schumpeter, Editions des Presses Universitaires de Grenoble, 1993 pages 145, 146

On voit clairement se dessiner trois formes principales d’innovations suivant qu’elles s’appliquent aux produits, aux procédés ou à l’organisation de la production.

Une illustration : deux entrepreneurs créent leur société de valorisation des déchets en recyclant une découverte vieille de plus de deux siècles !


Naskéo : Création d’une entreprise dans l’environnement
Une vidéo du Canal Educatif à la Demande



Les formes de l’innovation

**Innovation de produit et de procédé sont des innovation technologique.

L’innovation technologique concerne donc des produits ou procédés nouveaux, ou des modifications importantes à des produits et procédés. Une innovation naît lorsqu’un produit nouveau a été introduit sur le marché ou lorsqu’un procédé de production a été amélioré.
Mais l’innovation technologique est un processus et à ce titre elle ne peut se réaliser qu’à partir d’une série d’activités scientifiques, technologiques, financières, commerciales et organisationnelles. [1]

**L’innovation organisationnelle

Elle concerne :
- l’organisation du travail (groupes de travail autonomes, cercle de qualité...),
- l’organisation de la production (juste à temps, qualité totale, changement d’approvisionnement...),
- l’organisation des relations professionnelles (individualisation des salaires, adoption ou rejet des conventions collectives, conventions du type contrats implicites...)
- l’organisation des relations inter-entreprises (concentration et restructuration, structure du marché...)
- l’organisation des relations avec les clients (nouveaux débouchés, nouvelles politiques commerciales...)

**Les conditions favorables et la stimulation des innovations

Dans la mesure où l’innovation va modifier l’ordre productif elle est rarement acceptée sans difficulté. Les conditions idéales de développement d’une innovation sont les suivantes :
- qu’elle s’intègre au système technique en place
- qu’elle soit socialement acceptable
- qu’elle puisse se diffuser librement (ce qui n’est pas le cas lorsque l’entreprise innovante protège son innovation où lorsqu’elle retarde son application pour ne pas mettre en danger d’autres sources de profit). C’est pour ces raisons que les innovations sont très souvent lentes à se diffuser. Mais on peut considérer que l’intensité de la concurrence est un excellent stimulant de la diffusion des innovations.

Une innovation est souvent une simple modification de la technique de production mais elle est parfois une nouvelle manière de penser les relations entre les facteurs de production. De ce point de vue l’introduction des méthodes fordistes par exemple constitue un progrès technique. Le progrès technique est aussi présent dans l’organisation de la production. Le progrès technique devient donc l’amélioration de l’efficacité de la technique de production.

Ce glissement de l’innovation vers le progrès technique pose des problèmes conceptuels importants parce que la mesure du progrès technique est délicate.

Logiquement le progrès technique est à l’origine de la partie de la croissance de la production qui n’est pas le résultat de l’utilisation d’une plus grande quantité de travail ou de capital. Il peut donc être mesuré indirectement mais pas directement car, s’il est facile à repérer (chacun peut dire que tel ou tel changement est un progrès technique et constater ses effets), il est impossible de l’isoler parce qu’il est "dans" le travail et "dans" le capital.

On comprend facilement quels sont les facteurs susceptibles d’agir sur la fréquence et l’importance des innovations : ce sont ceux qui modifient la capacité à inventer et ceux qui rendent plus tentant le risque encouru par ceux qui brisent la routine.
Pour stimuler la capacité à inventer, il faut développer les dépenses de recherche fondamentale et disposer de chercheurs biens formés :
- développer les dépenses de recherche-développement [2] permettant le passage de l’invention à ses application
- protéger l’innovateur en édictant un droit de la propriété intellectuelle (brevets)
- créer un climat d’accueil favorable à l’innovation.

Ce dernier point est essentiel et renvoie à des adaptations structurelles (culturelles ?) qui demandent du temps. L’organisation économique et l’organisation sociale peuvent être plus ou moins ouvertes à l’innovation. La rapidité d’adaptation à l’innovation, donc de sa diffusion dépend de la flexibilité d’une société.
La naissance des économies industrialisées à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe correspond à un changement culturel, puisque les inventions sortent du "cabinet des curiosités" pour devenir des innovations. Les nouveaux produits et les nouvelles méthodes de production vont permettre d’enclencher le processus de croissance qui se prolonge encore aujourd’hui.

[1Les entreprises innovantes réalisent 80 % du chiffre d’affaires de l’industrie manufacturière. Innover, c’est principalement introduire sur le marché des produits nouveaux ou nettement améliorés. Le tiers des entreprises de l’industrie manufacturière pratiquent ce type d’innovation. La mise en œuvre de nouveaux procédés de production est moins fréquente (23,2 % des entreprises). Plus de la moitié des entreprises innovantes en produit cherchent à conquérir de nouveaux marchés et à élargir leurs gammes. Par contre, l’innovation de procédé s’insère plutôt dans une logique productive : produire mieux, en améliorant la qualité des produits (pour près de la moitié des entreprises innovant en procédé), tout en augmentant les capacités de production (une entreprise sur trois). Plus de 40 % des entreprises qui innovent le font à la fois en produit et en procédé : un nouveau produit nécessite souvent de nouvelles méthodes de fabrication. (Source : SESSI, L’essentiel à savoir sur l’industrie en France.

[2La R&D, qui inclut la recherche fondamentale, la recherche appliquée et le développement expérimental, ne représente qu’une partie du processus d’innovation. La R&D est non seulement une source d’idées innovantes (mais non la seule), mais elle est aussi un moyen de résoudre des problèmes qui peuvent surgir à n’importe quel stade du processus d’innovation. Dès lors, elle peut intervenir à de multiples occasions dans le processus d’innovation. Elle ne suffit cependant pas en elle-même à déclencher ces processus.


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