L’évolution de la place de l’État

vendredi 7 mars 2014

Cet article traite principalement du cas de l’économie française.

Le poids du secteur public

Le secteur public est constitué des administrations publiques et des entreprises publiques.

**Les administrations publiques

Le secteur des administrations publiques comprend les administrations centrales (l’Etat essentiellement), les administrations locales (régions, départements), communes et groupements de communes) et les administrations de sécurité sociale.
Pour mesurer le poids des administrations publiques dans l’économie française il faut faire le rapport des prélèvements obligatoires ou des dépenses publiques relativement au PIB. Les prélèvements obligatoires représentent en sur la période 2005-2010 entre 42 et 43% du PIB, alors que les dépenses publiques, sur la même période (2009 exclu en raison du gonflement des dépenses à cause de la récession) se situent entre 52 et 53% du PIB.
Les prélèvements obligatoires représentaient près de 45 % du PIB français en 2012 et 46,5 % du PIB en 2014. Les dépenses publiques ont représenté 57,1% du PIB en 2013.
Ainsi l’intervention des administrations publiques concerne la moitié de la valeur produite en une année par l’ensemble des producteurs résidents.

Évolution du taux de prélèvements obligatoires (en % du PIB)

Source : INSEE et La finance pour tous

Taux de prélèvements obligatoires en Europe en 2011 (en % du PIB)

Source : Eurostat

Il existe en France trois grandes fonctions publiques (État, territoriale et hospitalière), qui ensemble, employaient au 31 décembre 2011 5,4 millions de personnes, hors 134 500 bénéficiaires de contrats aidés, soit 19,9 % de l’emploi total (salarié et non salarié) en France (Métropole + DOM), au 31 décembre 2011. 2,399 millions d’agents travaillent dans la fonction publique de l’État (FPE) soit 44,8 % de l’emploi public : 1,966 million dans les ministères, et 0,433 dans les ÉPA nationaux. 1,831 million d’agents travaillent dans la fonction publique territoriale (FPT), soit 34,2 % de l’emploi public : les 3/4 dans les régions, départements et communes, et 1/4 dans les ÉPA locaux. 1,129 million d’agents travaillent dans la fonction publique hospitalière (FPH), soit 21,1 % de l’emploi public : 90 % dans les hôpitaux, 7 % dans les établissements d’hébergement pour personnes âgées et 3 % dans les autres établissements médico-sociaux [1].

Évolution des effectifs des trois fonctions publiques depuis 2000 4 (base 100 en 2000)

Source : FGE, Colter, DADS, SIASP, Insee. Enquête SAE, Drees. Traitement DGAFP-DES.
Champ 3FP : emplois principaux, tous statuts. Hors bénéficiaires de contrats aidés. France entière = Métropole
+ DOM (hors COM et étranger).
Champ emploi total : salariés et non-salariés des secteurs public et privé, y compris bénéficiaires de contrats aidés.

**Les entreprises publiques

Le secteur public est considéré comme l’ensemble des sociétés directement détenues majoritairement par l’État ou appartenant à des groupes dont la tête est détenue majoritairement par l’État.
Les entreprises relevant du secteur public ont connu une évolution caractérisée par un vaste mouvement de privatisation engagé au milieu des années 1980.

Voici la présentation faite par l’INSEE dans l’édition 2014 des Tableaux de l’économie française :

[(Fin 2012, l’État contrôle en France majoritairement, directement ou indirectement, 1 383 sociétés, en détenant plus de la moitié de leur capital. Parmi celles-ci, 90 sont contrôlées directement par l’État : elles sont dites de premier rang. L’État est également présent de façon minoritaire dans le capital d’environ 520 autres sociétés.
Les effectifs des entreprises publiques restent fortement concentrés. En effet, les dix premières sociétés, en termes d’effectifs, rassemblent, à elles seules, près des trois quarts de l’ensemble des salariés tandis que les 50 plus grandes sociétés en rassemblent 87 %. Les trois plus importantes demeurent La Poste, la SNCF et EDF. Ces trois sociétés et leurs 1 000 filiales totalisent à elles seules plus des deux tiers des effectifs des sociétés contrôlées par l’État.
Depuis plusieurs années, la répartition par grand secteur des sociétés publiques est très stable. Le secteur tertiaire prédomine avec les quatre cinquièmes des effectifs de l’ensemble des sociétés publiques. Dans ce secteur, la présence de l’État reste forte par l’intermédiaire de grands groupes dans les transports et les activités scientifiques et techniques. Fin 2012, les sociétés publiques du secteur des transports et de l’entreposage emploient près de 495 000 salariés, dont 87 % dépendent des groupes La Poste, SNCF et, dans une moindre mesure, RATP. Loin derrière les transports, les secteurs des activités scientifiques et techniques, des services administratifs et de soutien emploient environ 62 000 salariés. Parmi eux, 45 % sont employés dans le secteur de la recherche et du développement scientifique. Plus de la moitié de ces 28 200 salariés dépendent du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA).
Comme depuis quelques années, le secteur public reste peu présent dans l’industrie. Au total, ce secteur représente moins de 20 % des effectifs des sociétés publiques. Le nombre de salariés du secteur public dans l’industrie augmente néanmoins, malgré 80 sociétés de moins. La production d’énergie garde une part notable dans le secteur public de l’industrie (76 %) où prédominent la production et la distribution d’électricité avec le groupe EDF.)]

Poids du secteur public dans l’économie

(1) : Essentiellement les bâtiments et les machines.
(2) : Valeur ajoutée brute au coût des facteurs en 2008, hors taxes en
2009/2010.
(3) : Au 31/12.
Champ : ensemble de l’économie marchande hors secteurs agricoles et
financiers.

Sociétés contrôlées majoritairement par l’État

Source : INSEE

Pourquoi cette évolution ?

Sur la longue période il y a une évidence, depuis la révolution industrielle l’intervention publique dans l’économie a toujours joué un rôle important. C’est le prolongement d’une discussion ancienne entre un "mercantilisme à la française" dont Colbert est le meilleur représentant et les physiocrates comme Quesnay et Turgot.
Pour les premiers l’État doit tout faire pour favoriser le succès commercial des producteurs nationaux alors que pour les seconds il faut "laisser faire laisser passer".
La position des économistes classiques anglais est souvent présentée de manière caricaturale en faisant d’Adam Smith le farouche défenseur d’un "État minimal" qui se cantonne aux fonctions régaliennes. C’est oublier qu’il insiste sur le rôle essentiel de l’État en matière d’éducation et de construction des infrastructures.
Ainsi, dès le début du XIXe siècle la place de l’État dans l’économie est débattue.
L’idée d’une période de capitalisme sauvage [2] au XIXe siècle est largement fausse.

En France, la législation de la période révolutionnaire, comporte, dans divers domaines, des mesures destinées à favoriser l’essor de l’industrie et du commerce. La réglementation d’Ancien Régime est abolie. Les douanes intérieures sont supprimées. Le système fiscal est réorganisé et simplifié. Dès 1792 on revient à un certain protectionnisme. Plus tard il y aura de nombreuses interventions publiques pour soutenir l’activité dans les périodes de crise, par exemple en 1848 avec les ateliers nationaux.
Les dépenses publiques s’accroissent rapidement au cours des années 1870, pour atteindre un maximum (en termes relatifs) au début des années 1880, avec ensuite une stabilisation durant une trentaine d’années.
Plus significatif encore apparaît l’accroissement de la part des dépenses économiques et sociales dans le total des dépenses de l’Etat ; un maximum est atteint précisément au cours des années 1880-1884, avec plus de 20% du total des dépenses publiques, dont les deux tiers pour les transports. Cela correspond pour l’essentiel au programme de grands travaux publics lancé en 1879 par le ministre Freycinet pour l’aménagement des ports et des voies navigables, et surtout à la construction de 17.000 km de lignes nouvelles de chemins de fer. Il faut aussi penser aux travaux de transformation des grandes villes par exemple le plan Haussman à Paris, puis la construction du métro.
L’adoption durable du protectionnisme doit sans doute beaucoup au désir de réduire les effets de la Grande Dépression [3]. Dans de nombreux pays, d’ailleurs, l’action de l’Etat est décisive pour protéger les entreprises nationales de la concurrence.
L’interventionnisme au XIXe peut aussi être illustré par l’organisation des expositions universelles (1855, 1867, 1889, 1900), la création d’un Office national du commerce extérieur (1898) et l’organisation du système bancaire.

Ailleurs ce n’est pas différent. L’Allemagne fait sa révolution industrielle plus tardivement que l’Angleterre ce qui la conduit à suivre les prescription protectionniste de Friedrich List. Le Japon se transforme rapidement pendant l’ère Meiji en confiant à l’État la mise en place d’entreprises modernes qui seront plus tard cédées aux grandes familles pour devenir les zaïbatsus. Quant aux États-Unis le débat entre historiens porte depuis longtemps sur la place qu’il faut faire à la construction des chemins de fer et à l’abolition de l’esclavage pour comprendre la rapidité de la croissance de ce pays neuf.

Tout s’accélère cependant avec la première guerre mondiale annonçant un cycle de l’évolution des dépenses publiques.
La part des dépenses publiques dans le PIB a plus que doublé lors de la Première Guerre mondiale, avant de diminuer dans les années 1920 puis, elle a fortement progressé durant la Seconde Guerre mondiale et à la Libération, avant de baisser à nouveau dans les années 1950, enfin, elle a progressé de manière quasi continue entre 1960 et 1985, avant de diminuer légèrement dans la plupart des pays de l’OCDE, sauf en France, où elle fluctue depuis lors autour de 50% quelle que soit la majorité au pouvoir.
La déformation de la structure des dépenses éclaire le processus de cette évolution quantitative, car si les dépenses occupent un poids croissant, toutes n’ont pas augmenté au même rythme :
- les dépenses "régaliennes" traditionnelles (diplomatie, défense, police, justice) ne représentent plus qu’un cinquième du budget de l’État, et moins d’un dixième des dépenses publiques contre plus de la moitié au début du XXe siècle
- les dépenses des administrations de Sécurité sociale, inexistantes il y a un siècle, dépassent celles de l’État depuis 1995.

**Les dépenses publiques augmentent pour plusieurs raisons...

- La loi de Wagner
L’économiste allemand Adolph Wagner indique à la fin du XIXe siècle que le progrès économique s’accompagne d’une hausse de la part des dépenses publiques dans le PIB, en raison du développement de nouveaux besoins pour le bon fonctionnement de l’économie (infrastructures, réglementations, services publics urbains), et de l’importance croissante accordée par la population à l’éducation, la culture, les loisirs, la protection de l’environnement, la santé, et plus généralement, la prévention de tous les risques.
- Des gains de productivité sectoriels différents
Les "gains de productivité" dans des secteurs comme l’éducation, la santé ou la culture sont plus faibles que ceux qui se manifestent dans l’industrie
- Un effet de cliquet, et par l’"effet de cliquet"
S’il est facile et souvent efficace politiquement [4] d’augmenter des dépenses publiques pour satisfaire les citoyens demandeurs [5] il est beaucoup plus difficiles de les supprimer.

**Cette augmentation est limitée par d’autres raisons...

- Le ralentissement de la croissance et ses effets sur le chômage et la dette publique, augmente mécaniquement les dépenses liées à l’indemnisation du chômage, au soutien de l’emploi et aux intérêts de la dette en même temps qu’il réduit la croissance des recettes publiques.
- La fin du consensus keynésien qui justifiait les politiques économiques de régulation (relance, freinage...) sous l’effet de

  • l’ouverture croissante de l’économie, qui réduit l’effet multiplicateur d’un surcroît de dépenses publiques pour une économie "contrainte par l’extérieur" [6] ;
  • la libéralisation des marchés de capitaux ;
  • l’importance prise par les taux d’intérêt, qui risquent d’être plus élevés avec une hausse des dépenses et des déficits publics.
    - La décision publique est devenue plus compliquée à prendre La difficulté se situe déjà au niveau du diagnostic dans un environnement caractérisé par l’incertitude mais elle est aussi liée aux précautions indispensables entourant la mis en place des lois et des règlements. Il faut du temps pour que l’exécutif élabore une proposition, pour qu’elle soit discuter par le Parlement et enfin pour qu’elle soit mise en œuvre effectivement.
    - La mauvaise visibilité des interventions publiques Habitués au "bon fonctionnement" des services publics, les citoyens oublient souvent qu’ils existent et que cette existence à un coût. Le sentiment que l’impôt ne sert à rien peut devenir assez fort pour que le refus de le payer se manifeste.

**La contrainte budgétaire du Pacte de stabilité et de croissance

La maîtrise des dépenses publiques aurait pu s’imposer d’elle même mais le Pacte de stabilité et de croissance de 1997, et sa révision en 2011 l’ont imposé.
Il reste alors à décider quelles dépenses il faut réduire.
Les responsables au pouvoir ont naturellement tendance à agir sur les dépenses les plus faciles à supprimer ou à reporter parce que politiquement moins sensibles (les dépenses militaires, les dépenses d’investissements publics, l’aide au développement, la culture, les programmes de recherche...)
L’adoption en juin 2007 en France d’un cadre général de réduction des dépenses "inefficaces" , la Révision Générale des Politiques Publiques (RGPP) a conduit principalement à réduire les effectifs et à rechercher des économies purement comptables sans réel estimation des effets sur la qualité des services publics.
Cette RGPP est remplacée depuis octobre 2012, par un Secrétariat Général pour la Modernisation de l’Action Publique (SGMAP) qui a cinq missions, dont l’une est de coordonner et de soutenir les travaux menés par les administrations pour moderniser l’action publique afin de contribuer notamment à la bonne gestion des deniers publics.

La question de la place de l’État dans une économie de marché ne saurait être traitée seulement du point de vue du respect d’une norme fixée arbitrairement [7] il faut en réalité poser la question théorique des limites de l’interventionnisme relativement au critère habituel de l’amélioration du bien être collectif. Cette question est traitée dans cet article

Dans cet encadré je reprends des extraits d’un article qui retrace l’histoire des relations complexes entre l’État et l’économie de marché en France au XXe siècle jusqu’au début des années 1980.
L’Etat et l’économie en France au XXe siècle, Olivier Dard, 1er février 2001 Revue Projet. L’article est en ligne à cette adresse. Les notes de bas de page ne sont pas reprises dans ces extraits.

Lire le texte

Alors qu’au début du siècle, les idées libérales dominaient les doctrines et inspiraient les pratiques économiques, les guerres, la crise de 29 puis la reconstruction ont conduit à une autre vision : moderniser, planifier, prévoir... Aujourd’hui, la confiance dans la puissance publique comme moteur de l’action économique s’effrite. Les questions liées à l’Etat et à ses rapports avec l’économie ont occupé une place importante dans les débats publics au cours des deux dernières décennies. Celles-ci ont été marquées par les désillusions nées de l’expérience de 1981 et par le renouveau des discours comme de pratiques libérales au milieu des années 80. (...) Ce très rapide raccourci ne saurait cependant faire illusion : l’histoire des relations entre Etat et économie ne s’est nullement déroulée sur un mode linéaire
De l’ordre libéral des années 1900 à la crise des années 30

Composante importante du « modèle républicain » (auquel on ne saurait cependant le réduire) le libéralisme domine au début du xxe siècle les doctrines économiques et l’enseignement de l’économie politique (Paul Leroy-Beaulieu au Collège de France, Clément Colson à l’Ecole polytechnique ou à l’Ecole libre des sciences politiques). Il inspire les pratiques gouvernementales. L’Etat est ainsi « dénigré » aux dépens d’un marché alors « exalté ». Jugé incompétent en tant qu’entrepreneur par les libéraux, (le réseau des Chemins de Fer de l’Etat comme les PTT sont vilipendés), l’Etat les inquiète ; en effet, il connaît, en France et à l’étranger (notamment en Allemagne), un développement jugé d’autant plus préoccupant que l’étatisme est associé à une force politique montante, le socialisme, alors considéré comme son incarnation la plus inquiétante. Pour les libéraux français, il ne saurait être question de se passer d’un Etat auquel on reconnaît des prérogatives de plein droit (en matière de défense, d’ordre intérieur ou de justice) mais aussi en matière économique et sociale. Chargé de définir et de réglementer le cadre de l’économie de marché, l’Etat est aussi jugé fondé, pour l’essentiel des libéraux, à s’occuper de domaines particuliers réputés mettre en jeu l’intérêt général : la santé publique ou les Ponts et Chaussées. L’Etat et l’économie ne sont donc nullement exclusifs l’un de l’autre à la veille du premier conflit mondial et, comme le soulignait Jean Bouvier, « l’Etat n’est jamais léger même au temps où (soit disant) il n’était que “gendarme” ». Reste cependant que c’est le bouleversement des années 1914-1918 qui entraîne une intervention significative de l’Etat dans l’économie.

Passées les illusions d’une « guerre éclair », soumis aux contraintes d’une occupation territoriale qui prive l’économie de matières premières essentielles (la moitié de la production charbonnière) et d’infrastructures industrielles de premier plan (aciéries, usines textiles), les gouvernements français s’adaptent aux nécessités d’une guerre totale en mettant progressivement et empiriquement sur pied une économie de guerre dominée par un dirigisme inédit jusqu’alors. Il était cependant tacitement entendu que cette situation devait être provisoire et prendre fin avec le conflit. Or, loin d’être la parenthèse souhaitée, la Première guerre mondiale marque un tournant décisif. Elle signifie en effet la promotion d’industriels au cœur même de l’Etat, qu’illustre l’exemple de Louis Loucheur.
(...) La promotion des hommes du privé, qui trouvent chez des hommes politiques importants un accueil chaleureux (à commencer par le radical Etienne Clémentel, ministre du Commerce et de l’Industrie de 1915 à 1919) s’accompagne également d’une promotion de nouvelles idées et de nouvelles pratiques. Il est en effet nécessaire de moderniser l’économie, au moyen d’une rationalisation de type taylorien, véritable matrice d’un courant technocratique naissant, rassemblant industriels, ingénieurs et dirigeants politiques modernisateurs dans une « conception d’une économie qui serait organisée au nom du progrès technique et de la production par une collaboration entre l’Etat qui donne l’impulsion, assure la cohésion et les industriels et techniciens qui sont les acteurs ».

Si la fin du conflit signifie une démobilisation de l’appareil étatique, le retour à la normale s’avère rapidement être un leurre. Au surplus, cette démobilisation est dénoncée dès le milieu des années 20 par différents groupements, notamment le « Redressement français » fondé en décembre 1925 par Ernest Mercier, polytechnicien, patron de l’Union d’électricité et de la Compagnie française des Pétroles. Le Redressement français est en rupture avec le libéralisme classique et explore, dès avant la crise des années 30, les voies d’un néo-capitalisme et d’une nouvelle organisation du social dans laquelle la participation de l’Etat est considérée comme légitime. Dans un manifeste publié dans Le Temps, le 1er juillet 1927, Mercier réclame que le gouvernement mette en œuvre un « programme social minimum », avec en particulier une politique d’aide au logement ou une politique d’assurances sociales. Ces propositions n’ont alors rien d’original et, à côté du Redressement français, se multiplient, avant la crise des années 30, une série de publications et de groupements (...)
Divergeant sur de nombreux points, ces hommes ont en commun la volonté de voir le pays rationaliser et moderniser son économie (l’image de l’Amérique des années 20 est dans ces milieux très positive), l’Etat devant jouer à cet égard un rôle d’impulsion (l’heure est à un « plan d’outillage national »). Cependant, ces velléités d’intervention ne doivent nullement remettre en cause une orthodoxie libérale jugée indépassable en matière monétaire et financière, défendue alors par les experts reconnus en économie (les professeurs d’économie politique) et affermie par la stabilisation effectuée par Raymond Poincaré. La crise des années 30 va se charger de briser ces présupposés.

État et économie à l’heure de la conversion

La crise touche plus tardivement la France que ses principaux voisins, mais elle ne l’ébranle pas moins en profondeur. Par delà les chiffres et les indicateurs inquiétants, la crise économique pose d’abord un problème de diagnostic et de remèdes. Pour les professeurs d’économie politique, à commencer par Charles Rist, la crise serait d’abord le produit d’un crédit inconsidérément dispensé. Du diagnostic découle le remède : un respect vigilant des équilibres en matière budgétaire et monétaire. Pratiquée à l’étranger, notamment en Grande-Bretagne, la dévaluation est jugée impensable en France et considérée comme inefficace. Ces positions des experts, et les politiques qui en découlent, sont fortement contestées par une seconde génération de groupements qui se constituent et entreprennent de réfléchir sur la crise et les remèdes à lui apporter. Parmi les plus représentatifs : le Centre polytechnicien d’études économiques (X-Crise), créé durant l’été 1931 sous l’impulsion de Jean Coutrot, ou le groupe du 9 juillet 1934 (dont il aussi un des fers de lance) auteur d’un des plans les plus célèbres de la période. Les dirigeants d’X-Crise ou du groupe du 9 juillet, qui sont des autodidactes en économie, ont de la crise une vision tout à fait différente de celle des « experts » officiels. Là où les premiers soulignent la nécessité de se conformer à des principes orthodoxes, les seconds se déclarent en rupture avec le libéralisme (l’une des conférences les plus célèbres prononcées à X-Crise en 1936 et due à Auguste Detoeuf est intitulée « La fin du libéralisme ») et prônent au contraire une intervention de l’Etat dans l’économie. Compter, prévoir (ce qui suppose la création d’un outil statistique adapté afin de « substituer une économie consciente à une économie aveugle ») et organiser deviennent ainsi les maîtres mots d’hommes acquis à l’idée d’une économie « orientée », dans laquelle l’Etat est appelé à jouer un rôle important.
(...)
On observe ainsi, à partir du milieu des années 30, une montée en puissance de technocrates (souvent les mêmes et ce, quels que soient les gouvernements) dans l’appareil d’un Etat que ces hommes souhaitent voir intervenir dans l’économie et arbitrer les relations sociales (la revue Les Nouveaux Cahiers dirigée par Auguste Detoeuf se fait, à la veille de la guerre, le chantre de l’exemple suédois). Le ministère Laval de 1935 a vu, sur fond de décrets-lois, une arrivée massive de tayloriens patronnés par Raoul Dautry pour rationaliser l’administration et les finances publiques tandis qu’en 1936, les technocrates d’X-Crise (Jean Coutrot ou Alfred Sauvy) ont investi le ministère de l’Economie nationale dirigé par Charles Spinasse, pensant, à tort, qu’il serait un levier décisif de la modernisation. Jusqu’à la défaite, le processus se poursuit, renforcé par un rôle de plus en plus important dévolu au président du Conseil au détriment du Parlement et par les nécessités d’une économie de guerre dont un des chefs d’orchestre est Raoul Dautry, ministre de l’Armement.

L’effondrement de 1940, les contraintes de l’occupation allemande et l’avènement de l’État français approfondissent et réorientent l’intervention de l’Etat dans l’économie. Première expérience technocratique d’envergure, l’occupation est aussi une période d’économie dirigée sans précédent, symbolisée par le rôle dévolu aux comités d’organisation et par l’importance du ministère de la Production industrielle (...) L’occupation est cependant une période exceptionnelle car l’expérience dirigiste se déroule sous la contrainte allemande et dans le cadre d’un régime dictatorial.

La Libération porte ainsi sa propre marque et celle de la résistance (nationalisations, sécurité sociale). Elle est aussi un moment où les contemporains croient pouvoir inventer, programmer un avenir et le maîtriser, ainsi qu’il en ressort de l’accent par les « praticiens » de l’économie (notamment les ingénieurs économistes) sur la statistique, la modélisation ou la prévision, ou d’ouvrages aux titres à connotation messianique (Le grand espoir du XXe siècle de Jean Fourastié).
(...)
Certes, les libéraux ont pu espérer (Jacques Rueff en tête) que l’on pourrait en finir une fois pour toutes avec l’interventionnisme et avec sa nouvelle vulgate, le keynésianisme, dont Jacques Rueff pointe les « erreurs » dans la Revue d’économie politique (le keynésianisme revendiqué n’est en fait qu’un vernis qu’il est de bon ton de mettre en avant, l’économiste de Cambridge n’ayant pas été sérieusement lu par ses supposés partisans). Les libéraux doivent cependant déchanter car la Libération et la reconstruction ouvrent une période de trente ans dominée par les mots de modernisation, productivité, planification, redistribution, fort éloignés de leurs créneaux traditionnels même s’il faut se garder de tout schématisme en rappelant qu’en matière budgétaire comme en matière monétaire ou financière, les principes orthodoxes (de René Mayer à Maurice Petsche ou d’Antoine Pinay à Jacques Rueff) ont conservé des partisans et imprimé des politiques. En effet, au sommet de l’Etat, la confrontation entre technocrates et hommes politiques n’est pas au tournant des années 50 sans susciter des tensions et les débats sont parfois vifs à l’occasion des réunions des commission d’investissement où s’affrontent des experts réclamant des crédits d’équipement jugés nécessaires à la modernisation du pays et des ministres de l’économie bridés par des majorités parlementaires soucieuses d’équilibre financier.

C’est sans doute le milieu des années 50 qui amorce un tournant décisif sous la triple mutation engagée alors avec la perspective d’une croissance durable conjuguée à une Union européenne naissante, la modernisation en marche du pays qui débouche sur des contestations sans véritable lendemain (le poujadisme) et enfin l’apparition dans la classe politique de jeunes technocrates issus de l’ENA (Pascal Arrighi et Valéry Giscard d’Estaing sont les deux premiers énarques à entrer au Palais-Bourbon à l’occasion des élections du 2 janvier 1956). Jusqu’aux années 70, les principes directeurs affirmés dans la seconde moitié des années 40 et affermis dans les années 50 ne sont guère remis en cause, la croissance étant au rendez-vous et les élites formées pour administrer et diriger l’Etat en étant profondément imprégnées, notamment via leur scolarité à l’Ena. Ces décennies sont ainsi celles d’un optimisme technocratique sans précédent qui imprègne de nombreuses politiques publiques (de l’aménagement du territoire à la politique agricole) et qui posent la modernisation comme un impératif économique et social allant dans le sens d’un progrès indispensable, salutaire et pense-t-on durable.

Épilogue provisoire

C’est le tournant des années 70, marqué par l’échec des solutions keynésiennes réputées être à même de sortir les économies de la crise et le sentiment d’impuissance devant une situation qui n’est plus intelligible par un raisonnement par analogie avec la crise de référence (celle de 1929), qui débouche sur une remise en cause des équilibres nés des années 40.
(...)
L’échec de la relance des années 74-75, puis l’échec de celle des années 81-82 illustrent les limites des certitudes et imposent de redéfinir les relations entre Etat et économie ; cette opération est peut-être plus difficile à penser et à mettre en œuvre en France que dans d’autres pays européens.

[1Ces statistiques sont extraites de "Chiffres clés de la fonction publique" édition 2013

[2Sans organisation contrôlée par l’État.

[3La France, après avoir signé un accord de libre-échange avec l’Angleterre en 1860, redevient très vite protectionniste et avec des tarifs très élevés mis en place par Méline.

[4L’efficacité consiste ici à "produire" la réélection du décideur.

[5Qui peuvent penser que le service rendu sera "gratuit" parce que le coût est partagé par l’ensemble des contribuables.

[6Une économie subit une "contrainte extérieure" lorsqu’à cause d’une mauvaise spécialisation, ses politiques de relance budgétaires se traduisent principalement par un supplément d’importation : la relance profite aux partenaires mieux spécialisés.

[7Norme arbitraire d’une part parce qu’elle a été fixée sans processus de validation démocratique même si le traité de Maastricht puis le Pacte de stabilité et de croissance ont été votés l’un et l’autre par le Parlement, et d’autre part parce qu’il n’y a pas de justification relevant de l’analyse économique permettant de déterminer le bon niveau d’intervention.


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