La courbe de Beveridge

mardi 21 janvier 2014

Le schéma classique de représentation du marché du travail fait de ce dernier le lieu de rencontre de l’offre de travail et de la demande de travail l’une et l’autre en relation avec le salaire. En cas de rigidité, l’ajustement ne se fait pas et les offreurs ou les demandeurs sont insatisfaits (une double insatisfaction est exclue).
Cette description ne dit rien du processus de rencontre des agents. Pour les statisticiens, les courbes d’offre et de demande ont un caractère hautement hypothétique, puisqu’on ne peut observer que les effectifs employés pour un salaire pratiqué (est-on pour autant à l’équilibre, c’est-à-dire à l’intersection des courbes ? ou bien sur la courbe d’offre ou de demande dans le cas d’un déséquilibre ?).

On peut adopter une démarche différente en faisant du marché du travail le lieu où se forment des relations d’emploi, ou pour utiliser une référence devenue importante dans l’analyse du chômage, le lieu où s’apparient des travailleurs et des emplois.
La différence avec la présentation habituelle du marché du travail tient aussi aux grandeurs mises en relation. Alors que le marché du travail associent une quantité et un prix (offre de travail ou demande de travail et salaire), la nouvelle représentation met en relation deux quantités : le chômage et la vacance de postes. Elle ne dit rien sur le volume d’emploi mais s’attache à montrer qu’il y a simultanément des emplois vacants et du chômage.

Construction de la courbe de Beveridge

La courbe de Beveridge [1] porte le nom de l’économiste et sociologue anglais William Beveridge (1879-1963) qui l’a étudiée en premier au cours des années 1940. [2]

Il est logique de penser qu’il existe une relation inverse entre l’évolution du nombre des chômeurs et celle du nombre des emplois vacants. Quand il y a beaucoup d’emplois vacants, les chômeurs doivent trouver plus facilement un emploi.

Si, sur un graphique on porte le taux de chômage en abscisses et le taux d’emplois vacants [3] en ordonnées, la liaison entre les points correspondants aux deux séries pour une même année doit être décroissante. La coexistence d’emplois vacants et de chômeurs est liée aux créations et suppressions d’emplois, car l’ajustement entre les emplois devenus vacants et les personnes à la recherche d’un emploi est soumis, entre autres facteurs, à un certain retard, en raison des coûts induits par le processus de recherche et de sélection. Comme la probabilité de trouver un emploi augmente plus lentement, en proportion, que le nombre d’offres d’emploi, la courbe de Beveridge devrait avoir la forme suggérée dans le graphique de gauche.

La plus ou moins grande efficacité de l’ajustement se lit dans la position de la courbe : plus elle est à droite plus l’efficacité est faible car en s’éloignant vers la droite pour un même taux d’emplois vacants il y a un taux de chômage plus élevé.

La conjoncture est un élément déterminant de la position de l’économie sur la courbe :
- en période de récession, les entreprises offrent moins d’emplois et le chômage est plus élevé : le taux d’offre d’emploi baisse et le taux de chômage augmente ; l’économie se déplace le long de la courbe vers le bas [4]
- inversement en période de "forte conjoncture", l’offre d’emploi augmente et le chômage baisse : la conjoncture est favorable aux chômeurs, mais en revanche les entreprises ont plus de difficultés pour recruter : les vacances augmentent (nombre d’individus susceptibles d’être embauchés diminue) l’économie se déplace le long de la courbe vers le haut. Sur le graphique précédent le passage de t1 à t2 traduit une dégradation de la conjoncture, par exemple sous l’effet d’un choc négatif de demande (pertes de parts de marchés liées à la concurrence étrangère).

Dans le cas de chocs conjoncturels, les deux taux évoluent en sens inverse.
Dans le cas des chocs structurels, les deux taux varient dans le même sens.

Ces chocs incluent les restructurations ainsi que les variations de l’efficacité de l’ajustement entre l’offre et la demande de travail.
- Les chocs entraînés par les restructurations sont liés à des modifications sectorielles, telles que la transformation d’une activité industrielle en activité de services, ils entraînent des déplacements vers la droite de la courbe de Beveridge, car taux de chômage et taux d’emplois vacants tendent à augmenter parallèlement
- les variations de l’efficacité de l’ajustement du marché du travail dépendent de facteurs institutionnels, tels que les régimes d’indemnisation du chômage qui modifient l’incitation des travailleurs à rechercher un emploi. Ils provoquent un déplacement de la courbe vers la droite (vers la gauche) quand l’efficacité de l’ajustement diminue (s’améliore).

Si l’ajustement se fait rapidement la courbe est proche de l’origine.
Au contraire une courbe de Beveridge éloignée de l’origine traduit la coexistence d’un taux de chômage élevé et un nombre de postes vacants important. Un déplacement vers la droite signifie une inadéquation plus grande de l’offre de travail à la demande (qualification des travailleurs insuffisante ou inadaptation des travailleurs par exemple).

Discussion

La construction des courbes de Beveridge est relativement délicate car le calcul des taux de vacances d’emplois ne s’appuie pas sur des séries enregistrées systématiquement comme le sont les séries de taux de chômage. Il y a donc une certaine imprécision pour la position des ordonnées [5].
Cependant, en dépit de cette réserve, il semble que la zone euro a connu un déplacement significatif de la courbe de Beveridge vers la droite depuis 25 ans.

Relation entre le taux de chômage et le taux d’emplois vacants dans la zone euro (en pourcentage de la population active) [6]

Sources : Eurostat et calculs de la BCE, Bulletin mensuel de la BCE décembre 2002.
Note : Les données relatives aux emplois vacants couvrent environ 64 % de la zone euro. Pour 2002, il s’agit de données allant jusqu’au troisième trimestre.

La première moitié des années 80 correspond à une nette dégradation du marché du travail (glissement le long de la courbe) alors que la seconde correspond à une conjoncture plus favorable mais sur un marché du travail dont les structures sont dégradées (glissement vers le haut mais sur une courbe plus à droite). Cette détérioration se reproduit ensuite dans la seconde moitié des années 90 en dépit d’une conjoncture plus favorable.
Du début des années 80 à 2002, un même taux de vacances d’emplois correspond à un taux de chôamge de plus en plus élevé.
Une des raisons de ce déplacement est ce que Olivier Blanchard appelle l’effet d’hystérèse du chômage. Au fur et à mesure que le chômage augmente et que sa durée s’accroît, les chômeurs se déqualifient, parce qu’il sont éloignés d’une activité professionnelle. Ils sont donc moins employables : le taux de chômage ne peut donc plus retrouver son niveau antérieur à la crise. La courbe de Beveridge se déplace ainsi vers la droite du graphique.
Cela semble montrer que la composante structurelle du chômage a sensiblement augmenté.

Il n’y a pas en France de séries statistiques sur le nombre d’emplois vacants. La seule information, bien moins fiable, qui s’en approche est le nombre d’entreprises industrielles qui déclarent des difficultés dans leurs recrutements qui permet de construire une "quasi courbe de Beveridge".

Source : Beveridge maintenant sur le blog Rationalité sans finalité.

Après la récession de 1993, la quasi courbe de Beveridge se déplace vers la droite (courbe en bleu vers celle en rouge) : en 10 ans il y a deux points de taux de chômage en plus pour un nombre équivalent d’entreprises qui déclarent avoir des difficultés de recrutement.
Les politiques de l’emploi menées dans les années 2000 la courbe de Beveridge se déplace vers la gauche, mais sans jamais rejoindre sa position antérieure.
La récession qui débute en 2008 a conduit à un déplacement le long de cette nouvelle courbe de Beveridge (la courbe s’arrête au second trimestre 2010 inclus).
Il n’y a pas de déplacement de la courbe de Beveridge, le taux de chômage augmente rapidement et les difficultés de recrutement diminuent.
Ce qui peut signifier qu’il n’y a pas d’accroissement du chômage structurel.
C’est ce que ne cesse de marteler, pour le cas des Etats-Unis, Paul Krugman sur son blog (voir notamment ce billet).

L’observation de la courbe pour les États-Unis entre 2000 et 2010 donne le même résultat

Source : Paul Krugman, What We Learn From Search Models, blog du New-York Times, 11-10-2010.

La distinction entre déplacements conjoncturels et structurels peut cependant être discutée

Deux théories sont en général avancées :
- comme il a été dit plus haut l’une est fondée sur des "effets de mémoire" ou d’hystérèse (l’allongement de la durée du chômage augmente le risque de chômage) et la distinction entre "insiders" et "outsiders" (marché interne et marché externe du travail)
- l’autre est basée sur l’inadéquation structurelle des qualifications et la distinction entre travailleurs plus ou moins qualifiés (qui constituent l’une et l’autre un désajustement de l’offre et de la demande de travail).

Le chômage de longue durée est une cause de persistance du chômage parce qu’une désemployabilité progressive qui caractérise les chômeurs de longue durée pour expliquer la persistance du chômage européen et le déplacement de la courbe sur sa droite.
L’accumulation de chocs défavorables [7] a favorisé la "désemployabilité" des chômeurs de long terme, réduisant leur pouvoir de marché face aux insiders, les outsiders sont perçus comme peu employables et de fait exclus du marché du travail. Le chômage fonctionne selon un principe inversé de file d’attente où les derniers arrivés sont les premiers servis car les nouveaux sont plus à même de négocier leurs compétences sur le marché du travail, alors que les anciens sont "disqualifiés" par la durée de leur chômage. Pour en savoir plus sur cette analyse voir Persistance du chômage et effet d’hystérèse

Pour l’autre approche théorique, le déplacement de la courbe de Beveridge peut trouver son origine dans des causes structurelles résultants de la rigidité des coûts relatifs et de l’existence de coûts de mobilité. Ce serait la principale explication de l’évolution du chômage des non qualifiés. [8]
Les explications sont structurelles : le progrès technologique, le déclin du secteur industriel et dans une moindre mesure la concurrence des pays à bas salaire permettent d’expliquer la dégradation de situation des moins qualifiés.

Aux USA, cette inadéquation s’est traduite par un ajustement des salaires des moins qualifiés. En Europe, cet ajustement étant impossible du fait de l’existence de certains mécanismes institutionnels, celui-ci s’est effectué par une hausse du chômage (d’où le déplacement en deux temps de la courbe de Beveridge vers la droite).

S’il est difficile de repérer la part de chaque explication, il est clair que pour les économistes libéraux, la dégradation de la courbe de Beveridge en Europe tient davantage à la rigidité des coûts relatifs et à un certain déficit en main d’œuvre qualifiée qu’à la désemployabilité des chômeurs de longue durée.

Les enjeux en termes de politique de l’emploi sont simples :
- si l’explication retenue est celle des "effets de mémoire", il faut soit agir sur la demande et provoquer des chocs conjoncturels positifs pour créer des emplois, soit mettre en place des politiques de formation et d’accompagnement du retour à l’emploi à l’image de ce qui se fait dans les pays scandinaves
- si l’explication retenue est celle de la rigidité il faut favoriser une baisse des coûts relatifs en particulier pour la main d’œuvre non-qualifiée [9] et stimuler la demande de ce type de travail.

[1La courbe de beveridge est aussi appelée courbe UV, U pour unemployment et V pour vacancy.

[2La courbe de Beveridge faisait jusqu’aux années 1980 figure de curiosité descriptive, elle n’était pas ou peu utilisée dans la théorie du chômage et de l’emploi. C’est la publication d’un article de Olivier Blanchard et Peter Diamond en 1989 « The Beveridge curve » (Brookings Papers on Economic Activity, n°1 : pp. 1-76) qui a tout changé.

[3Le taux d’emplois vacants désigne le nombre d’emplois disponibles en pourcentage de la population active, alors que le taux de chômage est le rapport du nombre de chômeurs à la population active.

[4Le taux d’emplois vacants enregistré diminuera, les entreprises prévoyant de créer moins d’emplois. Parallèlement, le taux de chômage augmentera, en raison d’une diminution des créations d’emplois et d’une augmentation des suppressions d’emplois.

[5La connaissance statistique de ces deux grandeurs n’a pas la même qualité : si le nombre des chômeurs est discuté il est du moins mesurable de manière continu si on adopte une définition stable (catégorie 1 par exemple) en revanche les emplois vacants sont mal connus parce que la statistique repose sur des données d’inscription des offres d’emplois dans les agences alors que les entreprises utilisent aussi d’autres méthodes de recrutement

[6Les taux sont pondérés par la taille des populations concernées, le Luxembourg ne compte pas comme l’Allemagne. De ce fait ce graphique montre bien la dégradation du marché du travail dans les grands pays de l’UE, France et Allemegne en particulier.

[7Chocs pétroliers, politiques de désinflation, réunification allemande et ses conséquences

[8a détérioration de la position des moins qualifiés est évidente : elle s’est traduite aux USA en termes de dégradation salariale et en Europe par une hausse de chômage pour les salariés de cette catégorie ( marché européen moins flexible).

[9La modification requise du coût du travail peu qualifié est estimée à 20% pour que le taux de chômage des moins qualifiés soit égal à celui des plus qualifiés. Cette politique remet en cause l’existence des salaires minimums. Elle revient à compenser une inégalité - devant l’emploi - par une autre - devant le revenu.


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