La "demande effective" (1)

mardi 14 janvier 2014

Le principe de la demande effective est au centre de l’analyse keynésienne pourtant, aujourd’hui le concept est le plus souvent absent des grands manuels d’analyse macro-économique, il est généralement remplacé par celui de "demande globale", "demande agrégée" ou "demande anticipée".
Pourquoi ce statut ?
D’abord parce que c’est une notion confuse, une expression utilisant des termes ayant un sens différent d’habitude.
Ensuite parce qu’elle est difficile à formaliser donc à mesurer (pas de formalisation dans la présentation de Keynes et peu de précisions ou des indications distinctes sur la forme des liaisons).
Enfin c’est un concept dont on peut se passer pour exposer les idées de Keynes en raison du succès des schémas de John Richard Hicks (1937) ou de Paul Anthony Samuelson (1947) et de la présentation aménagée par Alvin Hansen (1953).
L’exposé « vulgarisé » a une compréhension assez immédiate et convaincante ce qui n’a pas échappé à Keynes et l’a conduit à un silence stratégique…

De quoi s’agit-il ?

Pour commencer il est commode d’utiliser une définition simple : « Une façon brève et correcte, semble t-il, de formuler le principe de la demande effective est : les entrepreneurs fixent le montant de l’emploi en fonction de leur convenance » [1] ou celle-ci - déjà moins évidente : « Dans une économie marchande, l’investissement fait un trou dans l’incertitude radicale du futur. Il transforme un temps indéterminé en un temps économique structuré par l’enchaînement des actes qu’il induit, c’est-à-dire par le processus de formation-dépense du revenu. Il est clair que lorsqu’ils prennent cette décision, les entrepreneurs ne peuvent faire référence à aucune demande objectivement formée. Ils anticipent directement le montant de recettes et de dépenses susceptibles de leur donner les profits qu’ils escomptent et ils engagent les montants de dépenses correspondants. La demande effective n’est rien d’autre que le niveau de l’emploi global découlant des vues sur l’avenir qui émergent du groupe des entrepreneurs. En payant les salaires au taux de salaire nominal courant, le groupe des entrepreneurs, qui décide de la demande effective, lance dans le circuit économique les revenus qui vont acheter la production. Il n’y a évidemment aucune raison pour que le niveau de l’emploi s’adapte aux ressources en main-d’oeuvre. Il faudrait pour cela que l’économie marchande puisse surmonter la préférence pour la liquidité, ce que, livrée à elle-même, elle ne peut faire. La conclusion politique qui s’impose est alors dépourvue d’ambiguïté ; la société, en tant qu’unité politique, doit se substituer aux entrepreneurs dans la décision d’investir dans la mesure de leur carence ». [2].
Pourtant ce n’est pas vraiment nouveau.
L’idée d’une mise en œuvre de la production par des entrepreneurs qui « anticipent directement le montant de recettes et de dépenses susceptibles de leur donner les profits qu’ils escomptent » et qui « engagent les montants de dépenses correspondants » n’a rien de révolutionnaire, c’est même le fondement de la théorie traditionnelle de la production : le producteur maximise le profit sous la contrainte de sa technique de production et des prix (des produits et des facteurs) qui traduisent la confrontation des offres et des demandes de ces produits et de ces facteurs.
Dire que « en payant les salaires au taux de salaire nominal courant, le groupe des entrepreneurs…lance dans le circuit économique les revenus qui vont acheter la production » n’est pas très original non plus : c’est une évidence - la production se transforme en revenu.
En réalité la nouveauté est ailleurs chez Keynes.
« Il n’y a évidemment aucune raison pour que le niveau de l’emploi s’adapte aux ressources en main-d’oeuvre. Il faudrait pour cela que l’économie marchande puisse surmonter la préférence pour la liquidité, ce que, livrée à elle-même, elle ne peut faire ».
Il n’y a pas de marché du travail assurant l’ajustement entre offre de travail et demande de travail qui seraient l’une et l’autre des fonctions du salaire réel.
Keynes refuse de traiter l’offre de travail comme une fonction du salaire réel du moins tant que le niveau de l’emploi n’est pas proche du plein emploi. L’offre de travail est exogène, elle est commandée par les déterminants de l’effectif de la population active.
L’épargne ne se transforme pas nécessairement immédiatement en dépenses d’investissement : la monnaie n’est pas un simple instrument d’échange.
Et plus généralement le fonctionnement de l’économie se déroule dans le temps comme une séquence de décisions suivies de réalisations qui conduisent à modifier le climat dans lequel sont prises les décisions…

Une expression mal traduite...

Une précaution : « effective demand » se traduit d’abord par “demande efficace” c’est à dire qui a un effet…
« Le système keynésien ne constitue pas…une théorie de la demande opposée à celle de l’offre, mais une interprétation de l’offre et de la demande associées par la demande effective ». Alain Barrère.

La demande est effective non pas parce qu’elle se réalisera effectivement (le contraire est même parfaitement attendu par le raisonnement keynésien) mais :
parce qu’elle détermine la mise en œuvre effective de la production
parce qu ’elle est “efficace” (efficiente) en ce que si la prévision n’est pas trop mauvaise elle permet aux entrepreneurs d’obtenir effectivement un certain niveau de profit
parce que c’est le seul niveau d’emploi qui conduit à une stabilité effective, un équilibre qui pour être de sous-emploi est quand même un équilibre.

Par ailleurs l’expression n’est pas nouvelle : elle est présente dans les écrits des “classiques” par exemple chez Adam Smith qui l’oppose à la demande absolue (la demande effective est celle qui se manifeste c’est la demande solvable) ou chez Léon Walras qui présente la construction des courbes de demande effective dans la Théorie mathématique de la richesse.
Ici il s’agit de la demande qui va se manifester dans le processus de tâtonnement qui conduit à l’équilibre (Walras dans la “parabole du lac” explique que la probabilité pour la demande effective soit égale à l’offre effective est très faible, il voit dans ce décalage la raison du cheminement vers l’équilibre…)
Elle a reçu d’autres acceptions depuis dans le cadre de la théorie des équilibres avec rationnements de Robert Clower et Axel Leijonhufvud) elle s’oppose à la demande notionnelle lorsque la demande est contrainte par l’offre.

Un concept central...

Ce principe renouvelle l’analyse du marché du travail

«  Depuis J. B. Say et Ricardo les économistes classiques ont cru que l’offre crée sa propre demande, ce qui veut dire en un certain sens évocateur mais non clairement défini que la totalité des coûts de production doit nécessairement, dans la communauté entière, être dépensée directement ou indirectement pour l’achat de la production ».
« C’est donc l’hypothèse de l’égalité entre le prix de la demande globale des produits et le prix de leur offre globale qui doit être regardée comme le “postulatum d’Euclide” de la théorie classique. Cette hypothèse étant admise, tout le reste en découle ; les avantages sociaux de l’épargne privée et nationale, l’attitude traditionnelle vis-à-vis du taux de l’intérêt, la théorie classique du chômage, la théorie quantitative de la monnaie, les avantages illimités du laissez-faire dans le commerce extérieur et beaucoup d’autres choses que nous aurons à discuter ».

Ce “postulat” est rejeté par l’adoption du “principe de la demande effective”.
« En différents endroits de ce Chapitre, nous avons successivement fait reposer la théorie classique sur l’hypothèse :
1) Que le salaire réel est égal à la désutilité marginale de l’emploi existant ;
2) Qu’il n’existe rien de pareil au chômage involontaire au sens strict du mot ;
3) Que l’offre crée sa propre demande en ce sens que pour tous les volumes de la production et de l’emploi le prix de la demande globale est égal au prix de l’offre globale.
Or ces trois hypothèses sont équivalentes, en ce sens qu’elles sont simultanément vraies ou fausses, chacune d’elles découlant logiquement des deux autres ».

C’est par la discussion de la troisième hypothèse que Keynes achève le livre I (introduction). Le chapitre 3 de cette introduction est intitulé : Le principe de la demande effective.

La demande effective et le rejet de la loi des débouchés

« La proposition que l’ « Offre crée sa propre Demande » signifie évidemment que le prix de l’offre globale et le “produit” ƒ(N) sont égaux pour toutes valeurs de N, c’est-à-dire pour tous volumes de la production et de l’emploi, et que, lorsqu’il se produit un accroissement du prix de l’offre globale Z = (N) correspondant à un accroissement de l’emploi N, le “produit” D = ƒ(N) croît nécessairement du même montant que le prix de l’offre globale Z. En d’autres termes, la théorie classique suppose que le prix de la demande globale (ou “produit”) s’ajuste toujours au prix de l’offre globale, de manière que, quel que soit le volume de l’emploi N, le “produit” D prenne une valeur égale au prix de l’offre globale Z qui correspond à N. Ceci revient à dire que la demande effective, au lieu d’avoir une seule valeur d’équilibre, comporte une série indéfinie de valeurs toutes également admissibles ; et que le volume de l’emploi est indéterminé, sauf dans la mesure où la désutilité marginale du travail lui fixe une limite supérieure ».

Le principe de la demande effective

Pour J.M. Keynes, le chômage est la conséquence d’une insuffisance de la demande effective
Cinq idées importantes caractérisent la conception keynésienne du chômage :
- le problème doit être posé au niveau macroéconomique, car si le salaire est un coût pour l’employeur c’est un revenu pour le salarié et il participe de manière essentielle à la constitution de la demande globale (pour Keynes la consommation est fonction du revenu perçu)
- l’offre et la demande sont interdépendantes car la mise en œuvre de la production précède la distribution des revenus qui permettra d’absorber cette dernière, mais la décision de mettre en œuvre une plus ou moins grande production est prise en anticipant la demande de produits
- l’activité économique se déroule dans l’incertitude (rôle déjà évoqué des anticipations)
- il n’ y a pas réellement de marché du travail, les entreprises fixent le niveau de l’emploi (asymétrie employeurs - salariés)
- l’économie décrite par Keynes est une économie monétaire de production.

Les décisions des entrepreneurs commandent l’emploi.
« Il s’ensuit que, dans un état donné de la technique, des ressources et du coût de facteur par unité d’emploi, le volume de l’emploi, aussi bien dans les entreprises et industries individuelles que dans l’ensemble de l’industrie, est gouverné par le montant du "produit" que les entrepreneurs espèrent tirer du volume de production qui lui correspond. »
Il s’agit donc d’un raisonnement de courte période dans laquelle le stock de capital et les coûts des facteurs ne changent pas (salaire nominal et taux d’intérêt constants) valant aussi bien au plan microéconomique que macroéconomique (sans la moindre justification de l’agrégation…). La référence au "produit" d’un certain volume d’emploi, correspond au revenu global qui en résulte.
Ce produit attendu doit couvrir les dépenses de production et assurer un profit.
Les dépenses de production sont de deux types :
« Dans un état donné de la technique, des ressources et des coûts, l’emploi d’un certain volume de travail par un entrepreneur lui impose deux sortes de dépenses : en premier lieu, les sommes qu’il alloue aux facteurs de production (autres que les entrepreneurs) en échange de leurs services, sommes que nous appellerons le coût de facteur de l’emploi en question ; et en second lieu, les sommes qu’il paye aux autres entrepreneurs pour les choses qu’il est obligé de leur acheter jointes au sacrifice qu’il fait en utilisant son équipement au lieu de le laisser inactif, ensemble que nous appellerons le coût d’usage de l’emploi en question »
Le coût de facteur de l’emploi représente le prix de l’ensemble de la quantité de travail utilisée (salaires et charges, frais financiers, impôts..)
Le coût d’usage de l’emploi représente le coût de l’utilisation du procédé de production, (consommations intermédiaires et amortissements).
Quant au profit, il est :
« La différence entre la valeur de la production résultant de l’emploi et la somme des coûts de facteur et des coûts d’usage »
Ainsi le revenu global (le “produit”) est la somme du coût de facteur et des profits des entrepreneurs, il ne contient donc pas le coût d’usage de l’emploi ; on dirait aujourd’hui que c’est la valeur ajoutée nette.

Keynes donne deux définition de la demande effective :

- Une première définition est donnée dans le chapitre 3 (livre I).
« Nous appellerons demande effective le montant du “produit” attendu D au point de la courbe de la demande globale où elle est coupée par celle de l’offre globale ».
- Une seconde définition est donnée dans le chapitre 6 (livre II).
« la demande effective est simplement le revenu global (ou le “produit”), y compris les revenus distribués aux autres facteurs de production, que les entrepreneurs espèrent tirer du volume d’emploi courant qu’ils décident de donner ».
La seconde définition fait de la demande effective la « valeur ajoutée nette totale escomptée » (PIN anticipé).
La première définition réclame des précisions pour dire ce que sont les coubes d’offre et de demande globales.

Courbes d’offre et demande globales

« Soit Z le prix de l’offre globale du volume de production qui correspond à l’emploi de N personnes ; la relation entre Z et N, que nous appellerons la Fonction ou Courbe de l’Offre Globale, étant représentée par Z = (N). De même, soit D le “produit” que les entrepreneurs espèrent tirer de l’emploi de N personnes ; la relation entre D et N, que nous appellerons la Fonction ou Courbe de la Demande Globale, étant représentée par D = ƒ(N) ».
Z et D sont des grandeurs monétaires, ce sont des valeurs nominales :
Z est le “prix” (coût) d’une production
D est un “produit” (revenu) associé à une production.
Toute la théorie générale est rédigée dans ces termes (ceux d’une économie monétaire de production), sans utiliser le détour par la dichotomie habituelle.
Keynes traite cette question de manière détaillée dans le livre II « Définitions et concepts »

Les unités utilisées

« Pour traiter la théorie de l’emploi, nous proposons donc de n’utiliser que deux unités fondamentales de quantité : les quantités de valeur monétaire et les quantités d’emploi. Les premières sont strictement homogènes et les secondes peuvent aussi être rendues homogènes. Pour autant que le travail salarié ou appointé obtient aux divers échelons et dans les différentes tâches une rémunération relative plus on moins fixe, on peut en effet donner de la quantité d’emploi une définition suffisante pour le but que nous nous proposons en prenant pour unités d’emploi l’emploi pendant une heure d’une main-d’œuvre ordinaire et en pondérant proportionnellement à sa rémunération l’emploi pendant une heure d’une main-d’œuvre spécialisée, i. e. en comptant pour deux unités l’heure de travail spécialisé rémunéré au double du tarif ordinaire. Nous appellerons unité de travail l’unité dans laquelle la quantité d’emploi est mesurée ; et le salaire nominal de l’unité de travail sera dénommé unité de salaire ».

**La courbe d’offre globale

Keynes ne parle pas du coût de production anticipé mais du “prix de l’offre globale”.
Le prix de l’offre globale de la production correspondant à un niveau donné d’emploi est le montant de recettes « qui est juste suffisant pour qu’aux yeux des entrepreneurs il vaille la peine d’offrir ce volume d’emploi ».
Le prix de l’offre globale de la production pour un niveau donné d’emploi est la somme des coûts d’exploitation prévus et du bénéfice normal (c’est à dire considéré comme suffisant par le producteur) de l’entreprise.
Se situant dans la tradition de son maître Alfred Marshall, Keynes considère que la production se déroule dans la zone des rendements décroissants (ou ce qui revient au même que la productivité marginale du travail est décroissante sachant que Keynes accepte - premier postulat de l’analyse classique de l’emploi - l’égalité entre le salaire réel et la productivité marginale du travail) ce qui implique que les coûts sont croissants.
La fonction de l’offre globale est donc croissante et de plus en plus vite.
Keynes l’écrit Z = φ(N).
Il indique d’ailleurs que cette fonction peut aussi s’interpréter comme une fonction d’emploi (chapitre XX).

Pour chaque niveau d’emploi, Z est le prix de l’offre globale de la production, Z = φ(N).

Interprétation utilisée très souvent depuis un article de Sydney Weintraub (1958) Si on considère qu’en courte période, le coût des facteurs (revenu des facteurs) est proportionnel à la masse salariale la fonction Z devient linéaire. Si le volume d’emploi est égal à N et le taux de salaire à w, et si les charges associées à l’emploi (coût des facteurs) sont proportionnelles aux salaires μ w N Z = (1 + μ) w N Donc mesuré en unité de salaire Zw = (1 + μ) N

**La fonction ou courbe de demande globale.

« …soit D le “produit” que les entrepreneurs espèrent tirer de l’emploi de N personnes ; la relation entre D et N, que nous appellerons la Fonction ou Courbe de la Demande Globale, étant représentée par D = ƒ(N) ».
« Le « produit » est formé par l’addition de deux quantités : là somme qui doit être dépensée pour la consommation, lorsque l’emploi a le volume donné, et la somme qui doit être consacrée à l’investissement ».
Keynes utilise aussi l’expression « prix de la demande globale de la production correspondant à un niveau donné d’emploi » pour désigner ce “produit” attendu.
Le “produit” attendu d’une production qui utilise un niveau d’emploi donné, est dans les définitions de Keynes égal au chiffre d’affaires prévu.
La fonction D = f(N) est une fonction croissante mais de moins en moins vite parce que s’il est logique que le chiffre d’affaires dépendant des ventes aux consommateurs et des ventes de biens d’équipement, augmente en même temps que l’emploi, une partie seulement de la dépense des revenus correspondant à l’utilisation d’un niveau donné d’emploi est directement liée au niveau de l’emploi : c’est la dépense de consommation, les autres dépenses sont en grande partie autonomes.

Pour chaque niveau d’emploi, D est le prix de la demande globale, D = f(N).

Interprétation utilisée très souvent depuis un article de Sydney Weintraub (1958)Si on considère que la consommation est proportionnelle au revenu et que la dépense d’investissement est autonome la fonction D est linéaire. N est le volume d’emploi, w le taux de salaire, (1 + μ) w N le revenu distribué, c la propension à consommer et I est l’investissement D = c (1 + μ) w N + I Donc mesuré en unité de salaire Dw = c (1 + μ) N + Iw

**Composantes de la demande globale.

Pour la dépense de consommation Keynes indique :
« Le montant que la communauté dépense pour sa consommation dépend évidemment : 1° en partie de son revenu ; 2° en partie des circonstances objectives qui entourent ce revenu ; et 3° en partie des besoins subjectifs, des penchants psychologiques et des habitudes des individus qui la composent ainsi que des principes qui gouvernent la répartition du revenu entre eux (lesquels peuvent varier lorsque la production croît) ».
Après avoir examiné les différents déterminants il conclut :
« La loi Psychologique fondamentale sur laquelle nous pouvons nous appuyer en toute sécurité, à la fois a priori en raison de notre connaissance de la nature humaine et a posteriori en raison des renseignements détaillés de l’expérience, c’est qu’en moyenne et la plupart du temps les hommes tendent à accroître leur consommation à mesure que leur revenu croît, mais non d’une quantité aussi grande que l’accroissement du revenu ».
Pour la dépense d’investissement Keynes indique :
« L’incitation à investir dépend en partie de la courbe de demande de capital et en partie du taux de l’intérêt ».
Le niveau d’emploi ne joue pas de rôle direct car la courbe de demande de capital est une liaison entre niveau d’investissement et « efficacité marginale du capital ».

Si la “loi de consommation” explique la forme de la fonction de demande globale, l’essentiel est le statut d’indépendance accordé à la dépense d’investissement.
C’est parce que l’investissement ne dépend pas directement de l’emploi (ou du revenu) que la loi de Say ne se vérifie plus.
La dépense d’investissement n’est pas l’image inversée de l’épargne.
Elle est déterminée par le taux de l’intérêt qui est une variable monétaire car le taux d’intérêt n’est pas le “prix de la préférence pour le présent” c’est le “prix de la liquidité”.
« Les entrepreneurs versent sous forme de salaires, traitements, rentes et intérêts, certaines sommes aux facteurs de production. Certains de ces entrepreneurs produisent des biens de production, d’autres des biens de consommation. Ces sommes, ces coûts de production sont la contrepartie des revenus des agents qui possèdent ou sont les facteurs de production. Ces individus, en tant qu’ils sont consommateurs, dépensent une partie de leur revenu à acheter des biens de consommation aux entrepreneurs ; et une autre part de leur revenu, que nous appelleront l’épargne, ils la reversent, pourrait-on dire, dans la machine financière - autrement dit, ils la déposent par exemple auprès des banques ou achètent des titres en bourse, ou des biens immobiliers, ou remboursent leur crédit à la consommation ». (Traité sur la monnaie, 1931)

C’est pour cette raison que la courbe d’offre globale et la courbe de demande globale ne sont pas confondues.
« Le prix de l’offre globale de la production pour un niveau donné d’emploi n’est généralement pas égal au prix de la demande globale de la production pour ce même niveau d’emploi ».

La loi des débouchés ne s’applique pas

« La proposition que l’ « Offre crée sa propre Demande » signifie évidemment que le prix de l’offre globale et le “produit” ƒ(N) sont égaux pour toutes valeurs de N, c’est-à-dire pour tous volumes de la production et de l’emploi, et que, lorsqu’il se produit un accroissement du prix de l’offre globale Z = φ(N) correspondant à un accroissement de l’emploi N, le “produit” D = ƒ(N) croît nécessairement du même montant que le prix de l’offre globale Z. En d’autres termes, la théorie classique suppose que le prix de la demande globale (ou “produit”) s’ajuste toujours au prix de l’offre globale, de manière que, quel que soit le volume de l’emploi N, le “produit” D prenne une valeur égale au prix de l’offre globale Z qui correspond à N. Ceci revient à dire que la demande effective, au lieu d’avoir une seule valeur d’équilibre, comporte une série indéfinie de valeurs toutes également admissibles ; et que le volume de l’emploi est indéterminé, sauf dans la mesure où la désutilité marginale du travail lui fixe une limite supérieure ».

Détermination de la demande effective

Il y a une interaction entre courbe d’offre globale et courbe de demande globale car cette dernière ne peut se manifester, devenir effective, qu’à partir du moment où les entrepreneurs ont décidé de distribuer des revenus, c’est-à-dire de lancer la production.
La confrontation de la courbe d’offre globale et de demande globale permet de déterminer la quantité de travail Ne qui rend la prévision de profit maximum.
« Si D est supérieur à Z, il y aura un mobile qui incitera les entrepreneurs à accroître l’emploi et, s’il le faut à élever les coûts en se disputant les uns aux autres les facteurs de production, jusqu’à ce que l’emploi ait atteint le volume qui rétablit l’égalité entre Z et D. Ainsi le volume de l’emploi est déterminé par l’intersection de la courbe de demande globale et de la courbe d’offre globale, car c’est ce point que la prévision de profit des entrepreneurs est maximum. Nous appellerons demande effective le montant de recettes attendues D au point de la courbe de demande globale où elle est coupée par celle de l’offre globale ».

Pour chaque niveau d’emploi, le profit attendu est l’écart entre Z et D.

Ne est le niveau d’emploi qui permet d’obtenir le profit total maximum puisque tous les niveaux d’emploi inférieurs à Ne (tel N1 par exemple) correspondent à des recettes anticipées supérieures aux coûts anticipés il y a donc une incitation à produire plus. Dw = c (1 + μ) N + Iw Zw = (1 + μ) N Dw = Zw si et seulement si N = Iw / (1 - c) (1 + μ)

Dans ces conditions rien ne garantit que la demande effective détermine un niveau d’emploi équivalent avec le plein emploi.
« C’est seulement dans un cas spécial que la demande effective se trouve associée au plein emploi ; et pour que ce cas se réalise il faut qu’il y ait entre la propension à consommer et l’incitation à investir une relation particulière ».

Le chômage involontaire existe, il peut être réduit…
Le principe de la demande effective permet donc d’expliquer l’existence du chômage involontaire puisque « C’est cet état des affaires, lequel n’exclut ni le chômage “de frottement” ni le chômage “volontaire” que nous appellerons le “plein emploi” ».

Keynes en tire les conclusions bien connues pour la politique de l’emploi :
- inutile de réduire les salaires réels puisque ceux-ci ne sont pas le déterminant essentiel de l’emploi
- en revanche tout ce peut qui conduire à un déplacement de la courbe de demande globale conduisant à un niveau plus élevé de demande effective est utile.
Pour réduire le chômage involontaire il faut donner aux entrepreneurs des espérances plus favorables ou agir directement sur la demande globale, le levier d’action le plus efficace étant l’investissement.

[1Jean Cartelier, L’économie de Keynes, De Boeck, 1995

[2Michel Aglietta, “Panorama sur les théories de l’emploi”, Revue économique, janvier 1978.


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