La loi d’Okun

jeudi 20 février 2014

Parce que l’évolution de la production dépend du nombre de travailleurs (les emplois) et de la productivité par travailleur, il était assez naturel de vérifier l’existence d’une liaison statistique solide entre le taux de croissance du PIB et la variation du taux de chômage. En effet le taux de chômage pour une population active donnée dépend du nombre des emplois.
Vérifiée dans le cas des Etats-Unis par Arthur Malvin Okun [1] la relation est assez forte pour qu’elle soit aujourd’hui présentée comme une loi : la loi d’Okun.
La démarche d’Okun était d’inspiration keynésienne, elle cherchait à relier les variations de la demande globale et l’emploi (ou/et le chômage).

[(croissance de la demande ⇒ croissance de la production ⇒ hausse de l’emploi ⇒ baisse du chômage)]

La première formulation de la relation par Okun est la suivante : la variation du taux de chômage U (en %) entre les dates t et t-1 est une fonction linéaire du taux de croissance du PIB pendant cette période (en %) soit (Yt - Yt-1) / Yt-1) (ce taux de croissance du PIB est noté Ygt.
L’estimation statistique faite par Okun pour les États-Unis et pour la période 1947-1960
est la suivante :

Ut – Ut-1 = –0,4 (Ygt – 3%)

Cette relation établie empiriquement (régression linéaire à partir des données observées) mène aux conclusions suivantes :
- tant que la croissance du PIB reste inférieure à 3% le chômage augmente
- un taux de croissance du PIB de 4% s’accompagne d’une diminution du taux de chômage de 0,4 points (s’il était de 5% il passe à 4,6%)
- que pour faire baisser le chômage de 1 point (passage de 5% à 4%) il faut une croissance du PIB de 5,5%.
Dans le même article Okun interprète le seuil de 3% comme un taux de croissance potentiel de l’économie. Ce taux de croissance potentiel est celui qui s’établit en prenant en compte l’évolution tendancielle de la productivité et celle de la population active.
Si par exemple, la population active augmente de 1% par an et que la productivité par tête augmente de 1,5% par an, la production "peut" augmenter de 2,5% par an.
Si elle augmente plus vite, il faudra utiliser plus de travail et chômage diminuera, si elle augmente moins vite, il faudra réduire le nombre des emplois et le chômage augmentera.
Bien entendu le seuil, c’est-à-dire la croissance potentielle, prend des valeurs différentes d’une économie à une autre et d’une période à une autre.
De même le coefficient (-0,4 dans l’estimation de Okun) qui mesure la sensibilité de l’emploi à la croissance du PIB varie en fonction du pays et de la période.

Dans la littérature économique, la loi d’Okun est généralement présentée en référence à la seconde version proposée dès l’origine par Okun lui même.
L’idée d’un écart entre la croissance effectivement réalisée et la croissance potentiellement réalisable est retenue et le taux de chômage observé est comparé au taux de chômage "naturel" c’est-à-dire celui qui correspond au fonctionnement "normal" de l’économie.

La loi s’écrit alors :

Ut – U*t = β (Ygt – Yg*t) + εt

Dans cette relation, β est un coefficient (a priori négatif), εt est un résidu statistique, Ut est le taux de chômage observé, U*t est le taux de chômage naturel, Ygt - Yg*t est l’écart de production (output gap), entre la production effective et la production potentielle, généralement calculé en pourcentage du PIB potentiel (ou encore en prenant la différence des logarithmes des deux productions).

La force de la loi d’Okun c’est sa stabilité dans le temps pour un pays donné.

Dans un article récent [2] interrogeant la pertinence de cette loi et son pouvoir prédictif, les résultats des tests économétriques confirment après beaucoup d’autres que la relation est solide.

Évolution du taux de chômage et croissance du PIB aux États-Unis (1951-2012)

Source : Bureau of Labor Statistics, repris de "Quels enjeux pour la protection sociale dans une économie post-croissance ?" Lucas Chancel, Damien Demailly (Iddri).

Le graphique montre le lien relativement fort entre croissance du PIB et variation du chômage depuis 1950 aux États-Unis. Ce que confirme l’estimation établie à partir de la seconde forme de la loi (écart de chômage fonction de l’écart de production).

Loi d’Okun États-Unis 1948-2011

Source : Ball, L., Leigh, D. et P. Loungani (2013). “Okun›s Law : Fit at
Fifty ?”, NBER Working Paper No. 18668.

Une autre estimation de la loi d’Okun pour les États-Unis avec les deux versions :
I. Variation du chômage et croissance du PIB / II. Écart de chômage [3]

Source : Conjoncture, BNP Paribas, octobre 2012 page 41.

Estimation du coefficient ß pour les pays de l’OCDE de 1980 à 2011 (même source).

La lecture du tableau montre que le coefficient prend des valeurs très différentes mais aussi que, si on écarte l’Autriche et l’Italie (coefficient de détermination R2 faible indiquant la mauvaise qualité de la liaison) pour toutes les autres économies sur les 32 observations de la période, la corrélation est bien établie. Il y a un lien statistique entre l’écart de chômage et l’écart de production.
Le coefficient ß est normalement négatif et inférieur à 1.
Une croissance effective supérieure de 1 point en pourcentage à la croissance
potentielle entraîne une augmentation inférieure à 1 point du taux de chômage
car certains travailleurs sont nécessaires quel que soit le niveau de production.
De plus, la formation de nouveaux salariés est coûteuse, et les entreprises attendent avant de licencier.
Inversement, le taux de chômage ne diminue pas de 1 point quand l’écart de croissance se réduit de 1 point car certains les employeurs peuvent recourir aux heures supplémentaires et des inactifs vont rentrer sur le marché du travail parce les chances de trouver un emploi augmente.

Dans une mise à jour des "Perspectives de l’emploi de l’OCDE 2010" sous le titre "Sortir de la crise de l’emploi" les auteurs mettent en évidence les effets différents de la crise sur le chômage pour les pays de l’OCDE.

L’incidence de la récession sur le PIB réel sur l’augmentation du chômage

Le classement des pays à l’intérieur en trois lignes suivant que le choc négatif pour la production a été faible, moyen ou important est complété par un classement en trois colonnes en fonction de l’importance de l’augmentation du chômage.
Les pays qui sont dans la diagonale principale suivent la Loi d’Okun. Les cases hors diagonale correspondent aux pays dans lesquels la réponse du taux de chômage au choc de production a été particulièrement forte (les cases situées au-dessus de la diagonale) ou particulièrement faible (en-dessous de la diagonale). Des aspects supplémentaires de l’hétérogénéité des chocs sont saisis par les lettres C, X, L et H, qui désignent respectivement : des concentrations exceptionnellement élevées du déclin dans les secteurs de la construction (C) et les secteurs d’exportation (X), une durée relativement longue de la récession (L) ou une brusque chute des prix de l’immobilier (H). La lettre P dénote un important déclin de la production par travailleur (les employeurs ont probablement très largement gardé des effectifs en surnombre) et la lettre S signifie qu’au moins 1 % en moyenne de l’ensemble des employés a participé à un dispositif de chômage partiel en 2009.

Dans la version de la loi d’Okun associant un écart de chômage (unemployment gap) et un écart de production (output gap) il ne faut pas perdre de vue les difficultés de mesure des deux références, le taux de chômage "naturel", généralement estimé par le NAIRU et la croissance potentielle.
Voici par exemple les estimations de l’écart de production (output gap) pour plusieurs institutions.

Source : Perspectives 2013-2014 pour l’économie française, OFCE.

Il n’est pas inutile non plus sans doute de rappeler qu’une liaison statistique n’est une relation de causalité prouvée. Ainsi, ce n’est pas parce que l’origine du travail de Okun est un prolongement de la perspective keynésienne allant de la demande à la production vers l’emploi et le chômage qu’il faut oublier que la relation peut aussi jouer à l’envers. L’existence d’un niveau élevé de chômage (au dessus du taux "naturel") peut provenir d’un marché du travail défaillant, décourageant les employeurs et freinant la production. Ce sens de la liaison est rarement évoqué parce que les tenants de la politique de l’offre n’ont pas besoin d’une loi d’Okun inversée. Mais, si c’est l’emploi qui fait la croissance et non l’inverse, le retour de la croissance passe par le succès de la lutte contre le chômage, par un meilleur positionnement stratégique sur les marchés mondiaux résultant des réformes structurelles dans la formation et la qualification de la main d’œuvre, ou/et l’amélioration du fonctionnement du marché du travail autorisant une plus grande flexibilité et un meilleur appariement. Ces points sont traitésici et .
La loi d’Okun est normalement utilisée pour expliquer les fluctuations du taux de chômage en relation avec celles de la production, elle n’a pas pour objet de traiter la question d’une adaptation de la situation de l’emploi et de la production à un ralentissement net des gains de productivité.

Quelle croissance pour réduire le chômage en France ?

Les estimations actuelles (février 2014) du taux de croissance potentielle vont de 1% à 1,6%, le coefficient de la loi d’Okun est d’environ 0,4, le NAIRU est estimé à 7,7% ...
En retenant l’hypothèse moyenne pour la croissance potentielle (1,3%), pour réduire le chômage d’un point il faut une croissance de 3,8% et pour le réduire d’un demi-point il faut un taux de croissance de 2,5%. À ce rythme qui correspond à la croissance obtenue les bonnes années depuis la fin des années 90 il faudra 6 ans pour revenir au chômage d’équilibre (NAIRU).

[1L’article : Potential GNP : Its measurement and significance, American Statistical Association, Proceedings of the Business and Economics Section, 1962, pp 98-103.

[2Ball, L., Leigh, D. et P. Loungani (2013). “Okun›s Law : Fit at
Fifty ?”, NBER Working Paper No. 18668.

[3Le taux naturel de chômage est mesuré par le taux de chômage qui n’accélère par l’inflation, le NAIRU.


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