La pensée économique keynésienne

samedi 28 septembre 2013

C’est dans un contexte économique particulier, celui de l’entre deux guerres que la pensée keynésienne va se former. C’est aussi un moment où deux modes d’organisation s’opposent, l’expérience de la construction d’une économie planifiée en URSS et le développement des formes avancées du capitalisme.

Le contexte historique et théorique (1920-1960).

La période de l’entre deux guerres est caractérisée par une évolution économique mouvementée. La crise de reconversion de l’après-guerre, les problèmes monétaires des pays endettés (en particulier l’Angleterre), l’hyper-inflation allemande, le financement de la reconstruction et le problème des "réparations", la croissance forte des années 1924 - 1929, les transformations du capitalisme industriel, l’apparition d’une nouvelle hiérarchie des puissances économiques, précèdent et préparent la grande crise des années 30. En Europe, le mouvement socialiste s’exprime fortement, ses représentants sont en mesure d’assurer le pouvoir politique dans le cadre des institutions existantes, pendant que la Russie devient l’URSS et que ses dirigeants prétendent appliquer le marxisme. La question du rôle de l’État se pose aussi pour ceux qui proposent de régler les problèmes sociaux en recourant aux thèses nationalistes et populistes d’une droite qui est très éloignée du libéralisme anglais du XIXe siècle.

Dans le même temps, la pensée économique progresse par traitements successifs des points discutés de l’analyse classique et néoclassique. En ne retenant que les débats et les renouvellements qui seront discutés par Keynes il faut signaler de nombreux auteurs.
On sait que l’économiste américain Irving Fisher, améliore la présentation classique des phénomènes monétaires en introduisant le rôle des anticipations des agents dans la détermination du taux d’intérêt. L’économiste suédois Knut Wicksell va plus loin en essayant de relier les phénomènes réels et les phénomènes monétaires en distinguant le taux naturel d’intérêt du taux nominal. Il développe aussi une théorie des crises à partir d’un surinvestissement. Un autre suédois Gunnar Myrdal (1898-1987) introduit la distinction entre ex-ante et ex-post pour analyser les situations d’équilibre (avant et après la réalisation de la production dans la période considérée) et améliore la prise en compte des anticipations.
La notion de période est aussi présente dans les travaux de Eric Lundberg et de D.H. Robertson. Elle permet de prendre en compte des délais se traduisant par des décalages momentanés entre offre et demande par exemple.
Richard Kahn (1905) un collègue de Keynes à Cambridge expose dans des termes très proches de ceux de Keynes la relation entre investissement et chômage, il propose ainsi un "multiplicateur" d’emplois.
Le français Albert Aftalion (1874-1956) s’inspirant de Sismondi et de Malthus accorde une place importante à la demande dans l’explication des crises périodiques et des fluctuations économiques et présente un mécanisme "accélérateur" caractérisant la relation entre variation de la demande de produits et variation de l’investissement.
Les économistes libéraux de l’école de Vienne, Friedrich August Von Hayek et Ludwig Von Mises développent une conception radicale du libéralisme. Ils font des comportements d’agents, placés dans l’incertitude, la cause des dérèglements de l’économie. La monnaie est au centre des origines du cycle.
Aux États-Unis, un centre d’études statistiques (le NBER dirigé par Arthur Burns et Wesley Clair Mitchell) consacre des travaux importants à la reconnaissance et à la description des cycles.
Joseph Alois Schumpeter, autre économiste de l’école autrichienne a publié en 1912 "La théorie de l’évolution économique".

Les idées de Keynes

S’il convient de parler de révolution keynésienne c’est au moins pour deux grandes raisons :
- Keynes souhaitait réduire l’incapacité de la théorie économique à rendre compte de la formation de l’équilibre lorsque le plein emploi de la main d’œuvre n’est pas réalisé, et à relier la théorie de la valeur fondée sur le coût et l’utilité et la théorie des prix reposant sur la conception d’une monnaie neutre (théorie quantitative de la monnaie dans le cadre d’une analyse dichotomique)
- Keynes voulait donc reconstruire une véritable "théorie générale", traitant aussi bien des situations de plein emploi que de sous emploi de la main d’œuvre, et intégrant complètement la monnaie et le temps (c’est-à-dire l’incertitude et les anticipations des agents).

Pour retrouver le caractère radical du projet keynésien il suffit de reprendre la présentation des concepts keynésiens fondamentaux et dérivés [1] .

- [*Les concepts*]

    • Les concepts fondamentaux Ils relèvent d’une approche entièrement nouvelle des comportements et de l’environnement économique. Keynes introduit, à propos des marchés financiers, l’idée de comportement conventionnel. Les agents économiques ne sont pas indépendants, ils s’observent et déduisent des comportements des autres leur propre stratégie. Les relations ne sont pas des relations marchandes traditionnellement expliquées par des mécanismes du type offre et demande rationnelles, mais des conventions établies par ajustements successifs et accords tacites. Quant à l’environnement économique, il est caractérisé par l’incertitude le plus souvent et parfois par le risque [2], mais jamais par la connaissance parfaite supposée par les économistes respectant la conception traditionnelle des marchés (empruntée à Walras ou à Alfred Marshall).
    • Les concepts dérivés concernent l’analyse monétaire. La monnaie peut être désirée pour elle même. Il y a de nombreuses raisons de conserver des encaisses monétaires disponibles et Keynes résument ces raisons dans la notion de préférence pour la liquidité. Dans ces conditions, le taux d’intérêt devient une variable monétaire, c’est la prime qu’il faut verser aux agents pour qu’ils renoncent à la liquidité, et non plus comme pour les économistes "klassiques" le prix du capital (marché de l’épargne et de l’investissement). Le revenu est utilisé de deux manières différentes une fois séparée la dépense monétaire des encaisses liquides de spéculation. D’une part, il peut être consommé et Keynes présente une loi psychologique liant le revenu et la dépense de consommation (la propension à consommer est stable), d’autre part il peut servir à acquérir des biens de production (investissement) et il construit une théorie de l’investissement intégrant le coût du capital (taux d’intérêt) et sa rentabilité escomptée (efficacité marginale du capital). La dépense monétaire et l’encaisse spéculative sont définies l’une et l’autre relativement aux anticipations des agents.
  • L’organisation du circuit.

Une fois définis les concepts précédents il reste à les relier. La pensée keynésienne emprunte alors le chemin déjà tracé par Malthus et Sismondi qui ont évoqué l’idée d’une priorité de la demande sur l’offre (contrairement à la loi de J.B.Say).
À l’origine du circuit il y a les producteurs qui vont décider (dans l’incertitude) de leur niveau d’activité (l’analyse de Keynes est une analyse de court terme).
La priorité est bien celle de la demande, mais d’une demande particulière.
Keynes énonce le principe de la demande effective [3] .

La décision est prise en comparant les coûts et les recettes anticipés.
Il n’y a donc aucune raison pour que le niveau de la production décidée corresponde au plein emploi de la main d’œuvre.
Il faut alors voir comment cette production rencontre la demande résultant des comportements d’agents (dépense monétaire).

Cette présentation montre bien qu’il s’agit d’une analyse de circuit et non pas d’une analyse de marché. Les prix ne sont pas directement le résultat de la confrontation de l’offre et de la demande de produits ou de services même si pour Keynes il est clair que des décalages durables entre offre et demande (mais ces notions n’ont qu’un intérêt limité pour lui) de produits entraîneront des ajustements structurels. Le salaire en particulier n’est pas déterminé par un mécanisme de marché (du travail) mais par des rapports de force et des données objectives socio-démographiques (on retrouve ici l’idée d’une convention, mais elle n’est pas développée par Keynes).

Le projet radical de Keynes conduit à un constat majeur : l’économie de marché des "klassiques" n’existe pas. Il n’y a pas d’équilibre automatique, encore moins de plein emploi assuré. La demande correspondant à la dépense monétaire peut être insuffisante pour absorber l’offre qui serait rentable. Ainsi la régulation conjoncturelle pose problème.

  • Les conclusions interventionnistes de Keynes relèvent de sa philosophie politique.

Il n’est pas socialiste au sens dominant à son époque : il n’est pas question de demander l’appropriation collective des moyens de production. Mais il est persuadé que la survie d’une société soucieuse de liberté politique ne peut pas se passer d’une intervention publique dans le contrôle de la conjoncture. Il appartient à l’État de maintenir un niveau d’activité économique suffisant pour réduire le niveau du chômage. Les variables clés d’intervention sont celles qui peuvent modifier les anticipations des producteurs, et lorsque cela ne suffit pas l’État doit engager lui-même des dépenses productives.

Il y a par ailleurs chez Keynes un certain pessimisme sur l’avenir de l’initiative privée.

Celle-ci repose sur la perspective de profit, or Keynes pense que l’efficacité marginale du capital est décroissante (le rendement escompté des investissements décroît lorsque le niveau d’investissement augmente, ou encore, les projets sont de moins en moins rentables). On retrouve ici une forme détournée de la loi des rendements décroissants de Ricardo ou de la tendance à la baisse du taux de profit de Marx, mais le résultat est obtenu avec un raisonnement très différent.

L’héritage keynésien.

- [*Au plan théorique*]

  • Certains tenteront de faire des analyses de Keynes des cas particuliers de l’analyse traditionnelle. Ils cherchent la synthèse en présentant Keynes avec les outils habituels que sont les marchés et en situant cette analyse au plan global (macroéconomie) dans des hypothèses particulières (rigidités des prix). Keynes est alors considéré comme un novateur utile en particulier pour la politique économique. Il faut ranger dans cette perspective les économistes qui interprètent Keynes immédiatement après la parution de la théorie générale, Alvin Hansen aux États-Unis et John Richard Hicks en Angleterre, les économistes américains Paul Anthony Samuelson et Robert Solow qui vont développer dans les années 50 la "synthèse néoclassique", et les économistes qui à partir de la fin des années 60 cherchent à retrouver les fondements microéconomiques de la macroéconomie et élaborent une analyse qualifiée "d’équilibres avec rationnements" ou "d’équilibres non walrasien". Il y a dans tous ces cas le rejet de l’essentiel du projet radical de Keynes (circuit, convention, incertitude et intégration de la monnaie).
  • D’autres adoptent avec peu de réserves les idées de Keynes, mais cherchent à les utiliser sur un autre terrain. La théorie générale est une analyse de court terme. Ils souhaitent étendre au moyen ou long terme les enseignements de Keynes. Le plus souvent cette orientation dynamique conduit à des mariages avec d’autres courants comme le marxisme c’est le cas pour la tradition keynésienne à Cambridge représentée par Nicolas Kaldor et surtout Joan Robinson ou l’analyse des cycles longs et l’analyse institutionnelle (l’école de la régulation en France emprunte à la fois à Keynes, Marx et Schumpeter).
  • Enfin, un petit nombre d’économistes poursuivent l’objectif d’une présentation et d’une interprétation la plus fidèle possible au projet initial de Keynes en privilégiant ses innovations majeures. La théorie du circuit, la théorie des conventions, l’analyse de l’incertitude font l’objet aujourd’hui de développements importants mais mal reconnus par la communauté des économistes académiques.

- [*Au plan pratique*]

  • Le schéma keynésien est à l’origine des systèmes de comptabilité nationale construit après 1945. L’utilisation des comptes nationaux est permanente aujourd’hui, pour l’élaboration des budgets publics, des plans de développement ou plus simplement pour suivre l’évolution des économies.
  • La politique économique de contrôle de la conjoncture est largement inspirée des idées keynésiennes ou par opposition de leur réfutation (politique libérale d’inspiration monétariste).
  • La généralisation des systèmes de protection sociale peut être considérée comme un prolongement de la volonté de Keynes d’un réglage conjoncturel permanent par intervention de l’État dans les dépenses publiques. Le rédacteur du livre blanc sur la sécurité sociale en Angleterre pendant la deuxième guerre mondiale, Lord Beveridge, était un keynésien fervent. Il n’y a pas cependant chez Keynes d’indication directe dans ce sens en dehors de sa polémique avec Arthur Cecil Pigou et Jacques Rueff, sur l’utilité des indemnités de chômage.

[1Lucien Orio et Jean-José Quilès, “L’économie keynésienne, un projet radical” (Nathan, CIRCA, 1993)

[2[Depuis le travail de Franck H. Knight on distingue facilement le risque et l’incertitude, le risque est probabilisable, l’incertitude ne l’est pas.

[3Il faut se méfier de ce concept car la “demande effective” n’est pas une demande (c’est un niveau de production décidé) et elle n’est pas effective puisque la “demande” (la demande globale regroupant les dépenses monétaires de consommation et d’investissement) qui sera adressée aux producteurs dépend des revenus qui seront distribués à l’occasion de la production (compte tenu de la “demande effective”).


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 12697 / 1310834

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Économie générale  Suivre la vie du site L’économie et son domaine  Suivre la vie du site Compléments   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP + AHUNTSIC

Creative Commons License