La pensée économique "libérale"

lundi 30 septembre 2013

La tradition respecte habituellement la distinction entre deux grands courants à l’intérieur de la pensée libérale : des fondements posés par les classiques, et leur aménagement méthodologique réalisé par les néoclassiques.

Toutefois cette tradition est rejetée par certains auteurs, par exemple John Maynard Keynes [1] choisira de désigner comme "classiques" tous les économistes « successeurs de Ricardo, c’est-à-dire les économistes qui ont adopté et amélioré sa théorie y compris notamment Stuart Mill, Marshall, Edgeworth, et le professeur Pigou ».]]

Le cadre historique de l’émergence de la pensée classique (1775-1850).

Le premier des auteurs classiques, l’écossais Adam Smith (1723-1790 écrit son livre le plus célèbre Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations en 1776, et le dernier des grands économistes classiques, l’anglais John Stuart Mill (1806-1873) achève la construction de l’édifice classique en publiant en 1848 les Principes d’économie politique.
- La période est marquée par la formidable transformation des économies et particulièrement de l’économie anglaise. La révolution industrielle constitue la toile de fond historique de la pensée classique.
Quatre aspects de cette transformation radicale doivent être rappelés :
- l’organisation de la société est bouleversée, la hiérarchie sociale se modifie
- les conditions de travail sont extrêmement pénibles et la misère ouvrière est grande
- la croissance démographique est très rapide
- la croissance de la production s’accélère non seulement dans l’industrie mais aussi dans l’agriculture sous l’effet des changements techniques [2] .
- Le climat culturel est lui aussi profondément transformé. Adam Smith est d’abord philosophe avant d’être économiste. Il emprunte aux penseurs anglais David Hume et français (les encyclopédistes) des références essentielles.
L’homme lui apparaît guidé par deux tendances générales : l’égoïsme qui pousse à la conquête et à la réussite, l’altruisme qui permet de vivre en société.
Il est aussi convaincu qu’il faut expliquer la réalité économique en faisant appel à la raison, il faut établir des lois de l’économie. Ces lois doivent être fermement établies (devenir des lois naturelles à l’image de l’idée d’un droit naturel qui marquera de manière essentielle la pensée du XVIIIe siècle) et concilier les deux tendances du comportement humain.
L’économie doit prendre pour point de départ les comportements des individus poussés par leur égoïsme naturel. Les relations contractuelles qui s’établissent entre ces hommes récompensent les plus efficaces et sanctionnent les erreurs et la concurrence fait triompher l’efficacité. Le résultat est alors collectivement supérieur à la situation antérieure.
Adam Smith est ainsi le premier économiste qui utilise (sans le savoir) les principes de "l’individualisme méthodologique". Partant des comportements individuels il retrouve des résultats applicables à la société entière.
- La pensée économique dominante avant l’avènement de la pensée classique a pris deux formes principales qui seront combattues par les économistes classiques.
- Les [*mercantilistes*] [3] valorisaient le commerce et l’accumulation de la richesse monétaire, encourageant les exportations et freinant les importations, souhaitant l’intervention de l’État et de son souverain dans les affaires économiques.
- Les [*physiocrates*] français faisaient de la nature (de la terre en particulier) la source de la valeur. Pour eux l’économie n’est pas l’affaire du Prince, ils croient que l’organisation économique est réglée par des mécanismes et non pas par l’arbitraire des gouvernements.
Cela conduira le plus célèbre des physiocrates, François Quesnay (1694-1774) à construire une analyse du circuit de l’économie nationale permettant de montrer comment la production s’établit et se distribue entre trois classes sociales, la classe productive des agriculteurs, celle des propriétaires et celle qualifiée de stérile (artisans et marchands essentiellement). Il y a là l’ébauche d’une macroéconomie et la prise en compte de la division de la société en groupes d’intérêts divergents.

Les classiques s’opposent aux mercantilistes en affirmant clairement que le laisser faire réclamé par les physiocrates est indispensable.
Ils rejettent cependant ensemble la théorie des fondements de la valeur des mercantilistes (la richesse monétaire) et celle des physiocrates (la terre) [4].
La méthode introduite par François Quesnay est aussi abandonnée au profit de l’individualisme méthodologique, mais l’analyse des groupes sociaux n’est pas entièrement absente de la pensée classique en particulier chez David Ricardo.

En résumé on peut dire que les classiques s’opposent fermement aux mercantilistes et à l’interventionnisme public, alors qu’ils partagent de nombreux points d’accord avec les physiocrates. Leur différence s’affirme dans la méthode retenue que dans les objectifs poursuivis.

Les enseignements des classiques

Les problèmes traités par les économistes classiques sont nombreux, mais ils peuvent être regroupés autour de deux thèmes essentiels :
- la question de la valeur, de la formation des prix et le problème de la répartition des revenus
- l’analyse de l’accumulation du surplus, des débouchés et plus généralement de l’évolution à long terme.

- [*(1) La valeur, la formation des prix et la répartition des revenus*]

La théorie de la valeur et la formation des prix des économistes classiques est une conception originale (partagée par Marx) dans la pensée économique, dont l’effet essentiel est de donner un fondement objectif à l’établissement des prix.
Adam Smith et David Ricardo sont les défenseurs d’une distinction fondamentale entre valeur d’usage et valeur d’échange.

  • La valeur d’usage, c’est-à-dire l’utilité d’un produit, est le préalable à sa production économique. Lorsque cette production se fait à grande échelle les biens deviennent des marchandises reproductibles pour lesquelles la valeur d’échange est indépendante de la valeur d’usage [5] . Ainsi le prix d’un produit ne dépend que de son coût de production et pas de l’intensité de la demande.
  • La répartition des revenus se fait entre trois groupes de revenus : les revenus du travail, ceux des capitalistes qui ont fourni les services productifs du capital (c’est-à-dire qui ont avancé l’argent indispensable à la mise en œuvre de la production) et ceux des propriétaires fonciers qui ont loué les terres Si le fondement de la valeur est le travail, alors la distribution de la valeur créée entre les travailleurs et les non travailleurs fait du revenu de ces derniers une déduction du revenu des premiers. Il faut donc une théorie du salaire, une théorie de la rente et une théorie du profit.
    • La théorie du salaire est déduite de l’analyse de la valeur et des prix. Le salaire s’établit au niveau nécessaire pour assurer la survie du travailleur, c’est un salaire de subsistance. Les travailleurs sont aussi les "producteurs" de la force de travail à travers leur fécondité. Si le salaire s’écarte de son niveau naturel (salaire de subsistance), les variations démographiques engendrées vont le ramener vers ce niveau. Un salaire plus élevé permet d’élever plus d’enfants qui viennent encombrer le marché du travail et font baisser le salaire et inversement.
    • La théorie de la rente foncière sera développée par David Ricardo. Ce dernier observe que toutes les terres n’ont pas la même fertilité, elles ne sont pas cultivées en même temps mais progressivement, d’abord les meilleures puis les autres. Les terres "marginales" ne sont cultivées que si elles rapportent un revenu, c’est-à-dire si le prix du blé est suffisant pour payer les salaires et le profit naturel du capitaliste. La rente est encaissée par le propriétaire à partir de l’écart entre le prix du blé appliqué à toute la production de blé (ce prix est celui du blé sur la terre marginale) et le coût de production sur l’ensemble des terres louées.
    • La théorie du profit est alors réduite à une simple opération arithmétique. Le profit est ce qui reste de la valeur produite une fois les salaires et la rente payés.

- [*(2) Accumulation du surplus, débouchés et évolution à long terme*]

Puisque le salaire est un salaire de subsistance les salariés ne peuvent pas épargner. Les propriétaires fonciers sont supposés dépenser l’essentiel des rentes en consommation improductive.
L’épargne ne peut donc être le fait que des capitalistes qui renoncent à consommer la totalité de leurs profits. Cette épargne sera entièrement transformée en investissement et permettra d’élargir la production.
C’est Jean-Baptiste Say qui posera de manière claire cette égalité à partir de la loi dite "loi des débouchés". Cette loi est fondée sur une conception simple de la monnaie.

La monnaie ne saurait être recherchée pour elle même. Lorsque le capitaliste épargne, il utilise cette épargne dans sa propre affaire (autofinancement) ou en prêtant à un autre capitaliste qui veut investir. Ainsi le revenu créé par la vente de la production est entièrement dépensé, par les salariés, les propriétaires et les capitalistes. L’offre crée sa propre demande.

À long terme l’offre rencontre cependant une limite. Cette limite est naturelle, elle tient à la dégradation progressive des conditions de la production. Les classiques croient en effet que les rendements sont décroissants à long terme.
C’est chez Ricardo que l’explication est la plus précise. La croissance de la population qui résulte de la croissance économique (principe de population de Malthus) explique la mise en culture de terres de moins en moins fertiles. Le coût de production sur ces terres augmente. Le prix des subsistances s’élève. Le salaire s’élève dans la même proportion et le taux de profit a tendance à baisser.
Le progrès technique peut retarder cette évolution, il ne peut pas l’éviter.
Une autre solution doit être cherchée dans le développement du commerce extérieur qui permet d’élargir les débouchés et qui profite à tous les participants d’après Smith (théorie des avantages absolus) et Ricardo (théories des avantages comparatifs).

- [*(3) Syhtnèse*]

L’ensemble de la pensée classique reste profondément imprégné des deux intuitions d’Adam Smith : la société gagne en efficacité économique dès qu’elle recourt à l’échange, la poursuite de l’intérêt individuel est le meilleur moyen d’atteindre une meilleure situation collective.
Le premier point fait l’objet de l’analyse de la division du travail.
Le second est présenté par la référence à la main invisible.
Le libéralisme des classiques est donc un encouragement au développement des échanges en dehors des interventions qui pourraient freiner ce développement. C’est en cela que l’État doit renoncer à participer à la vie économique et se consacrer à ses attributions naturelles. Mais les économistes classiques sont parfaitement conscients que la situation qu’ils décrivent est soumise à des contraintes sociales. Ils sont très souvent conduits à regretter que le déséquilibre démo-économique, l’inégale répartition des richesses initiales, entretiennent la misère du plus grand nombre [6] .

Le cadre historique de la pensée néoclassique (1870-1930).

En 1871, l’anglais William Stanley Jevons dans la "Théorie de l’économie politique", l’autrichien Carl Menger dans les "Fondements de l’économie politique", précèdent de peu le français Léon Walras qui publie en 1874 des "Éléments d’économie politiques pure ou théorie de la richesse sociale". Les trois auteurs introduisent une nouvelle méthode d’analyse économique, [*le marginalisme*].

Cette nouvelle méthode est une réponse aux insuffisances des analyses classiques, en particulier pour la question de la valeur. Elle doit beaucoup cependant au climat intellectuel de la deuxième moitié du XIXe siècle.

Le modèle représenté par les sciences physiques (la mécanique surtout) fascine les économistes qui constatent combien le travail des ingénieurs bouleverse le mode. Les précurseurs de ce que l’on appelle aujourd’hui le marginalisme sont d’ailleurs des scientifiques : Augustin Cournot (1801 - 1877) est professeur de mathématiques et de mécanique, Jules Arsène Dupuit (1804 - 1866) est polytechnicien.

Dans le même temps l’économie politique change d’horizon : la rareté et l’équilibre deviennent les thèmes essentiels de la recherche, alors que la répartition et l’accumulation sont négligées. La période peut expliquer ce revirement puisque la révolution industrielle a produit ses effets dans les consciences montrant que le développement à long terme est possible, et que la croissance du produit national permet de régler le problème du partage du revenu [7] .

Les économistes ont eux aussi changé de statut.
Smith fut professeur de logique à Glasgow, précepteur d’un jeune duc ; Ricardo était banquier ; Malthus, pasteur ; Stuart Mill travaillait à la Compagnie des Indes ; et même si J.B.Say est nommé professeur d’économie à l’école des "Arts et métiers", il a d’abord été chef d’entreprise.
Jevons sera encore professeur de philosophie, mais Walras est professeur d’économie (Pareto sera son successeur à l’école polytechnique de Lausanne) exilé en suisse parce qu’il n’a pas obtenu la création d’une chaire d’économie à Paris, Menger est professeur d’économie à Vienne, et Marshall est titulaire de la chaire d’économie de Cambridge.

L’enseignement et la recherche en économie sont devenus une profession reconnue par l’université.

L’histoire des idées montre en plus que la fin du XIXe siècle s’accompagne d’un retour à plus d’intérêt pour l’individu. Les bouleversements politiques qui ont marqué le siècle ont laissé des traces profondes et reprendront dès le début du XXe siècle, mais la période postérieure à la guerre franco-allemande et à la Commune de Paris constitue une sorte de pause. Les débats animés sur l’organisation d’une société meilleure font une place plus large aux préoccupations psychologiques.

Les enseignements des néoclassiques.

- [*Une nouvelle théorie de la valeur.*]

Elle remplace la théorie de la valeur travail défendue par les classiques et par Marx.
La valeur d’un bien est subjective parce qu’elle dépend de l’utilité du bien.
Cette utilité n’est pas prise en compte de manière absolue mais relative.
C’est l’utilité de la dernière unité consommée qui est déterminante dans l’achat d’une unité supplémentaire.

La valeur est donc une combinaison de la rareté et de l’utilité, c’est pourquoi il vaut mieux parler de théorie de l’utilité marginale plutôt que de théorie de l’utilité.

Les prix s’établissent sur des marchés confrontant les offres et les demandes individuelles élaborées par des comparaisons d’utilité. c’est l’application la plus immédiate d’une nouvelle forme de raisonnement : le marginalisme.

- [*Une nouvelle théorie de la répartition*]

Elle découle de ce rejet de la conception classique de la valeur. La valeur créée est distribuée entre tous les apporteurs de facteurs de production. La rémunération résulte du prix de ces facteurs de production.

  • Le salaire, prix du travail, est le résultat de la confrontation de l’offre et de la demande de travail. Pour l’offre, le salarié indique à quel prix il renoncera aux loisirs (désutilité marginale du travail) et, pour la demande, l’employeur indique combien il paiera pour une heure de travail en plus (normalement il donnera au plus l’équivalent du supplément de produit obtenu).
  • Le profit disparaît sous l’effet de la concurrence, il ne peut être que transitoire et s’il ne disparaît pas c’est qu’il provient d’une situation non concurrentielle. En effet, l’existence de profits anormaux entraîne l’apparition de nouveaux offreurs ce qui conduit à une baisse du prix donc à une diminution des profits. La rémunération du capitaliste entrepreneur contient donc deux éléments : la récompense de son travail, et l’intérêt du capital financier investi.
  • La répartition n’est plus conflictuelle, elle est technique (elle dépend des productivités respectives du travail et du capital).

- [*Le problème des débouchés*]

Il disparait puisqu’on peut démontrer que, dans les hypothèses de la concurrence pure et parfaite, l’équilibre des marchés est automatique.
Léon Walras montrera que les équilibres des différents marchés s’accompagnent d’un équilibre général entre offre et demande.
Les comportements individualisés du consommateur et du producteur (chez Walras il s’agit surtout de l’équilibre dans l’échange, la production est envisagée ensuite mais en évacuant complètement l’entreprise !) sont coupés de tout contexte social et historique. L’approche est fondamentalement microéconomique statique et a-spatiale, donc simplificatrice et peu soucieuse du réalisme des hypothèses ; elle s’inscrit dans un programme de recherche ayant pour objectif de construire une théorie générale. L’équilibre ou optimum du consommateur est obtenu par l’égalisation des utilités marginales pondérées par les prix des biens. À son tour l’équilibre ou optimum du producteur correspond à l’égalité entre le taux marginal de substitution technique et le rapport des prix des facteurs de production.
Les fonctions d’offre et de demande individuelles sont formées à partir des prix imposés par le marché, mais ces prix sont eux-mêmes le résultat de la confrontation de l’offre et de la demande de tous les producteurs et de tous les consommateurs. La réalisation de l’équilibre suppose la présence d’un intermédiaire centralisant les offres et les demandes individuelles et conduisant le processus de tâtonnement vers l’équilibre (cet équilibre existe si les fonctions d’offre et de demande sont “normales”). Une fois les prix fixés l’échange peut avoir lieu.

- [*La monnaie*]

Les néoclassiques ne modifient pas la conception classique de la monnaie. Pour eux aussi la monnaie est un simple instrument d’échange qui ne peut être recherché pour lui-même. Ainsi l’équilibre économique est entièrement dépendant de variables réelles. La monnaie ne joue aucun rôle. L’analyse néoclassique va cependant préciser la manière dont la monnaie intervient dans la détermination du niveau général des prix. La théorie quantitative de la monnaie est ancienne. Elle est énoncée par les mercantilistes du XVIIIe siècle et reprise par les économistes classiques. Elle exprime simplement le fait que la valeur de la monnaie dépend de son abondance. Quand la monnaie est abondante, elle a peu de valeur, donc les prix des produits contre lesquels elle s’échange s’élèvent.

Les néoclassiques vont présenter la relation entre niveau des prix et quantité de monnaie en utilisant l’équation des échanges. Celle-ci est une identité comptable entre deux expressions différentes de la même valeur (c’est donc une tautologie).

La valeur de la production p.Q (p est le niveau général des prix et Q la quantité produite) est identique à la valeur de monnaie utilisée pour les échanges M.v (avec M pour la quantité de monnaie en circulation et v la vitesse de circulation de cette monnaie).
Irving Fisher transforme cette identité en liaison causale en indiquant que les variations de la quantité de monnaie ne peuvent pas avoir d’effet sur le niveau de la production et que la vitesse de circulation de la monnaie peut-être considérée comme stable.
Il en découle que les variations de la quantité de monnaie ne peuvent pas avoir d’autre conséquence que d’entraîner une variation du niveau des prix. C’est la confirmation du caractère dichotomique de l’analyse classique et néoclassique. Les phénomènes réels et les phénomènes monétaires sont parfaitement séparés et indépendants.

- [*Le thème de la main invisible, équilibre général et optimum*]

Il est réactualisé par une brillante construction mathématique.
L’italien Vilfredo Pareto (1848-1923) montre en effet en 1906 dans son "Manuel d’économie politique" que l’équilibre général de Walras correspond à une situation optimale économiquement [8].
La position d’équilibre général correspond à l’optimum pour chaque producteur et pour chaque consommateur. Pareto montre en plus que pour l’ensemble des individus, l’optimum est réalisé lorsque le taux marginal de transformation des biens dans la production est égal au taux marginal de substitution des biens pour les consommateurs.

Cette situation correspond à l’optimum de Pareto, en ce sens que “à partir de cette position toute amélioration de la situation d’un seul individu s’accompagne de la détérioration de celle d’au moins un autre”.

- [*Les prolongements*]

Le programme de recherche issu de la méthode marginaliste constitue l’économie néoclassique. Celle-ci, sans nécessairement faire usage du calcul différentiel caractérisant le marginalisme, étudie le comportement de choix pour déterminer la situation d’équilibre, définie comme celle qu’il n’est pas avantageux de modifier, compte tenu des fins poursuivies et des moyens disponibles en quantité limitée...

À côté de l’école de Lausanne à laquelle il a été fait largement référence jusqu’ici, le marginalisme se prolonge dans trois autres grandes directions.

- L’école autrichienne, fondée par Carl Menger (1840 - 1921), comporte plusieurs générations d’économistes. Les deux premières se caractérisent par l’importance qu’occupe le subjectivisme, l’individualisme méthodologique exclusif et par le refus d’utiliser des mathématiques au-delà d’un tableau de chiffres (Eugen Böhm-Bawerk 1851-1914 et Friedrich von Wieser 1851-1926). Ces caractères seront partagés par certains successeurs de la troisième génération (Ludwig von Mises 1881-1973, Joseph Schumpeter 1883-1950, Friedrich von Hayek 1899-1992). Mais généralement celle-ci s’orientera vers un néo-marginalisme fortement formalisé (John von Neumann). Les analyses en termes de coût d’opportunité, de structure de la production et de détour de la production constituent les principaux apports de cette école.

- L’école de Cambridge, fondée par Alferd Marshall (1842-1924), s’intéresse à l’équilibre partiel qui est celui de la firme en courte et longue période, avec la prise en compte des économies d’échelle. La formalisation de la notion d’élasticité, la généralisation de la notion de surplus au producteur, la conciliation des deux théories de la valeur et de nombreuses autres contributions font de Marshall l’énonciateur des principaux concepts de la science économique moderne néoclassique. Au sein de l’école, la diversité des orientations des recherches est frappante : l’économie du bien être de Arthur Cecil Pigou (1877-1959), la théorie des encaisses et l’équation des échanges dite de Cambridge, la concurrence imparfaite avec Pierro Sraffa (1898-1983) et Joan Robinson (1903-1983), l’analyse des fluctuations économiques sur la base des flux monétaires par Ralph George Hawtrey (1879-1975), l’analyse de l’impérialisme par John Atkinson Hobson (1858-1940), sans oublier l’hétérodoxie radicale d’analyse en termes de flux par Keynes.

- L’école suédoise, fondée par Knut Wicksell (1851-1926), se caractérise par un marginalisme annonciateur de la révolution keynésienne. Fortement influencée par la théorie du capital et de l’intérêt de l’école autrichienne, elle développe une théorie originale de l’équilibre monétaire qu’elle applique à l’analyse des fluctuations. Elle montre, par l’analyse "ex-ante, ex-post" que l’équilibre réalisé n’est pas nécessaire ment un équilibre de plein-emploi.

La rapide diffusion du marginalisme donne naissance à l’économie néoclassique qui, d’abord seule, puis depuis 1936 avec l’économie keynésienne, régente l’économie du XXe siècle.

Aux États-Unis, John Bates Clark (1847-1938) développe la théorie de la productivité marginale. Irving Fisher (1867-1947) on l’a vu, formalise l’équation des échanges de l’équilibre monétaire sur laquelle s’appuiera la théorie quantitative de la monnaie ; il présente une théorie de l’intérêt qui fait de celui-ci un prix qui se détermine sur les marchés des prêts et non plus des capitaux ; il participe au développement de l’économétrie. Von Neuman (1903-1957) et Oscar Morgenstern développent la théorie des jeux dont les applications dépassent le seul terrain économique. En Angleterre, le marginalisme et l’économie néoclassique reçoivent les contributions essentielles de F. Y. Edgeworth (1845-1926, courbes d’indifférence, courbe des contrats, équilibre en monopole bilatéral) et de John Richard Hicks (1904-1989) qui donne avec “Valeur et capital” les fondements de l’analyse microéconomique néoclassique.

Par son individualisme méthodologique, par son orientation hypothético-déductive, par la non-prise en compte du temps historique (ou social), l’économie néoclassique se présente comme une économie fondamentale qui recherche les lois générales qui président à l’allocation des ressources rares par des individus autonomes et rationnels. Ces lois seraient établies hors de toutes contingences et options idéologiques. Cette perspective de l’économie pure n’a cependant pas empêché les économistes néoclassiques d’exprimer des jugements de valeur et des préférences systèmiques.

L’analyse néoclassique prolongera chacune de ces orientations pendant toute la période de l’entre deux guerres. Après 1945 elle cédera du terrain devant l’analyse macroéconomique keynésienne pour la mise en œuvre de la politique économique, mais elle restera l’outil essentiel des analyses microéconomiques [9] .

Les années 70 et 80 consacreront le retour de la domination des idées néoclassiques chez les responsables politiques provoquant du même coup une réaction keynésienne.

[1“Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie” (1936) Payot 1968 pour la traduction française (page 29). Des commentateurs récents de Keynes proposent d’utiliser l’expression “klassiques” pour désigner les économistes cités par Keynes pour éviter les confusions, puisque Alfred Marshall, Francis Ysidro Edgeworth et Arthur Cecil Pigou sont habituellement rangés dans l’école néoclassique. Il y a en effet des différences importantes entre Ricardo qui écrit les “Principes de l’économie politique et de l’impôt” en 1817 et les trois auteurs cités qui sont des contemporains de Keynes (1883-1946)

[2Sur ce point l’analyse classique est très faible, elle ne traite que très rarement du progrès technique, en particulier pour l’industrie et cette ignorance conduira à adopter la loi des rendements décroissants et le principe de population de Thomas Robert Malthus. C’est d’autant plus surprenant que l’analyse de la division du travail et de ses effets est un des points forts de la pensée d’Adam Smith.

[3L’existence d’un courant mercantiliste est discutée tant la variété des idées des auteurs regroupés dans ce courant est grande, mais les classiques s’affirment contre ce courant, ce qui peut justifier de retenir encore cette désignation. Voir Jean Boncœur et Hervé Thouement, “Histoire des idées économiques” CIRCA Nathan, 1989, tome 1, page 47.Voir aussi le tableau de synthèse proposé par Ahmed Silem dans “Histoire de l’analyse économique” Hachette supérieur, 1995, page 41.

[4Pour eux, l’origine de la valeur est dans le travail.

[5Les économistes qui défendaient la conception d’une valeur-utilité comme fondement des rapports d’échange invoquaient très souvent le paradoxe du diamant et du verre d’eau, montrant ainsi que la valeur d’échange est d’autant plus grande qu’un bien est utile ou rare. Le diamant qui est rare a une grande valeur en dépit de sa faible utilité. Le verre d’eau facilement disponible a une faible valeur d’échange dans les situations normales parce qu’il n’est pas rare en dépit de sa grande utilité. En revanche dans un désert, le verre d’eau a une grande valeur d’échange. Pour Ricardo, il ne peut en aller ainsi : si le verre d’eau a une grande valeur dans le désert c’est parce que sa “production” se fait dans des conditions difficiles (donc avec un coût élevé mesurable en temps de travail). Cette conception de la valeur est rejetée par T.R. Malthus et par J.B. Say pour des raisons différentes. Ricardo lui-même montrera son irréalisme, mais curieusement il la conservera dans son analyse.

[6Par exemple dans la présentation qu’il fait de la division du travail, A. Smith montre que l’État doit intervenir pour assurer un niveau minimum de formation et d’éducation pour éviter que cette division se traduise par l’ “abrutissement” des travailleurs.

[7La misère ouvrière n’a pas disparu, mais le niveau de vie s’est considérablement élevé.

[8Les démonstrations complètes interviendront bien plus tard : pour l’équilibre général K.J. Arrow et G.Debreu en 1951.

[9Certains néoclassiques consacreront cependant beaucoup de temps à critiquer la théorie keynésienne. Le plus célèbre représentant de cette attitude est Milton Friedman chef de file de l’école de Chicago.


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