La pensée économique marxiste

lundi 30 septembre 2013

La pensée marxiste est issue de la critique de la pensée économique classique. Les titres de quelques ouvrages de Karl Marx [1] font d’ailleurs ouvertement référence à cette critique. Il y a donc de toute évidence une forte influence des débats théoriques qui marquent le XIXe siècle dans l’œuvre de Karl Marx, d’autant que sa formation initiale fait de lui un philosophe. Mais Karl Marx est aussi un observateur attentif de son époque, il est un journaliste engagé jusqu’à se voir censurer ou même condamner à l’exil. Il est enfin un participant très actif de l’organisation du mouvement ouvrier révolutionnaire [2] .

Le cadre historique de la pensée marxiste (1848 - 1930).

La première date fait référence à la publication du "Manifeste du parti communiste" qui résume les thèses de Marx et Engels sur la logique du développement historique, la lutte des classes et l’exploitation du plus grand nombre par le petit groupe de capitalistes. La dernière date est un repère moins précis, mais elle correspond à un moment où les principales expressions du marxisme sont achevées (en particulier le léninisme et le trotskisme).

Les idées de Karl Marx (1818 - 1883) se sont formées dans une longue période d’étude durant laquelle le jeune Marx découvre la philosophie, le droit et l’économie. Jusqu’au milieu des années 1840 Marx se consacre à la philosophie [3] . Mais dès 1844, Marx considère que cette démarche est vaine (“les philosophes ne font qu’interpréter le monde, il s’agit de le transformer”). Il se tourne vers l’action politique et dévore littéralement les écrits des économistes, en particulier (mais pas seulement) les classiques anglais.
Marx fait ses études en Allemagne à un moment où celle-ci est en pleine transformation politique. Le passage des troupes de Napoléon a laissé les traces des idées révolutionnaires et de l’aspiration démocratique. La puissance de la Prusse autoritaire s’affirme. La philosophie allemande pose de manière nouvelle la question du droit, de l’État, de la religion.
Lorsque Marx s’engage dans le débat d’idées, il se situe d’abord sur le plan politique discutant avec d’autres étudiants la philosophie du droit de Hegel. Il doit quitter Berlin pour des raisons politiques et lorsqu’il revient à Bonn, il fonde un journal d’opposition "La gazette rhénane" dans lequel il montre un intérêt nouveau pour les questions sociales. En 1844, la rencontre avec Engels, à l’occasion de son exil à Paris, renforce son attention pour les transformations économiques et sociales provoquées par la révolution industrielle en Angleterre.

Marx contrairement aux économistes classiques (Say mis à part) est persuadé que la production industrielle se fait avec des rendements croissants ouvrant ainsi la possibilité d’envisager la solution des problèmes matériels de l’existence des hommes. Il participe ainsi au courant scientiste qui va caractériser le milieu du XIXe siècle.

Le mouvement des idées révolutionnaires est intense pendant tout le siècle.

Les courants socialistes s’expriment et annoncent des utopies collectives. Certaines sont mises en application courageusement et avec enthousiasme (les coopératives de production et de consommation, les phalanstères fouriéristes, les cercles saint-simoniens...) .
Le mouvement ouvrier lui-même est très actif et les émeutes ouvrières sont nombreuses en dépit de la répression brutale. Marx et Engels participeront à ces mouvements en essayant à chaque occasion d’entraîner l’adhésion à leurs thèses (par exemple, Engels réussira en deux ans à transformer la "ligue des justes" de Weitling en "ligue des communistes" avec exclusion des anciens leaders, plus tard Marx prendra le contrôle de l’Association Internationale des Travailleurs en mettant Bakounine et les anarchistes dans une position minoritaire).
Parfois cette agitation sociale déborde et prend une forme révolutionnaire (1848, 1871).
Marx et Engels vivent intensément ces moments historiques et en font l’analyse théorique ("Les luttes de classes en France" 1850, "La guerre civile en France" 1871).

Les idées de Marx.

La difficulté de présentation de l’œuvre de Marx tient principalement au fait que ses idées relèvent de plusieurs champs disciplinaires. L’unité de pensée est dans la méthode appliquée. Par commodité, il est fréquent de distinguer l’analyse sociologique et philosophique de la pensée économique.

- [*L’analyse sociologique et philosophique*].

Dans sa période de formation philosophique, il découvre la méthode dialectique de Hegel.
L’évolution se fait dans le développement des contradictions, leur dépassement ou leur résolution conduisant à l’émergence de nouvelles contradictions. Il reconnaît ainsi une "logique" permettant d’analyser les phénomènes politiques. Il pense alors avec ses amis "jeunes hégéliens" que l’ordre politique et social peut être changé si la conscience des contradictions est développée dans l’opinion. C’est en changeant les esprits qu’il est possible de changer le monde.
Il emprunte à Feuerbach une conception matérialiste de l’homme et des relations sociales. Les idées qui dominent l’homme à une époque donnée sont le reflet de l’organisation matérielle de la société. Le concept central retenu par Marx de l’analyse de Feuerbach est celui d’aliénation. L’homme est devenu étranger à lui-même et au monde à cause des représentations du monde qui le commandent. Feuerbach en tirait une critique de la religion, cause principale de l’aliénation. Marx s’éloignera de cette position en reconnaissant que les fondements de l’organisation économique et sociale sont la propriété privée et les relations de production qu’elle soutient [4]. Les rapports entre les hommes (rapports sociaux de production entre propriétaires et non-propriétaires), entre les hommes et les produits (organisation des forces productives), regroupés pour former un "mode de production" déterminent une forme d’organisation politique et sociale donnée.
L’histoire est traversée par les luttes entre les groupes (les classes) qui représentent les anciennes et les nouvelles bases matérielles de la production (l’Histoire est l’histoire des luttes de classes). Cette conception constitue le "matérialisme historique" clairement exposé dès le milieu des années 1840.
La contradiction s’achève toujours par la prise de pouvoir politique de la classe représentant le nouveau mode de production dominant. Comme le développement des forces productives se perpétue, de nouvelles contradictions vont se développer et conduiront à leur tour à un dépassement. Ainsi la fin de l’histoire ne peut se produire que si la lutte entre les classes s’arrête.
Marx considère que le capitalisme est la forme achevée du développement "historique" des forces productives. La lutte de classe oppose dans ce système un petit nombre de personnes propriétaires des moyens de production (les capitalistes) et la masse considérable des exploités (les prolétaires). Le haut niveau de satisfaction des besoins autorisé par la puissance de la production capitaliste permet d’envisager une organisation sociale nouvelle. La disparition de la propriété privée des moyens de production, libère les hommes des rapports de domination dans la production. Chacun redevient maître, à travers la collectivité des travailleurs, de ses outils, de son travail et des produits de son travail. L’aliénation ancienne est brisée.

L’analyse dialectique, la conception matérialiste, le rejet de la philosophie et de l’humanisme pour interpréter l’histoire, ramènent Marx à la description d’un monde futur qui n’est pas très différent de celui des utopies socialistes qu’il a si férocement critiquées.

- [*La pensée économique.*]

Les deux thèmes essentiels de la pensée économique marxiste sont un prolongement direct de l’analyse de David Ricardo : l’approfondissement de la théorie de la valeur et ses conséquences pour l’analyse de la répartition, l’évolution à long terme de l’économie.

  • L’analyse ricardienne de la valeur travail débouche sur une impasse puisqu’elle laisse le profit inexpliqué. Marx reprend cette conception de la valeur et montre comment la réalisation de la production conduit à l’apparition de la plus value. L’écart entre la valeur créée et la valeur engagée pour payer les moyens de production (capital constant représentant les biens de production et capital variable pour payer la force de travail) est un détournement de valeur. C’est parce qu’il possède les moyens de production que le capitaliste peut exploiter le salarié.
  • La dynamique du capitalisme envisagée par Marx diffère de celle de Ricardo. La loi des rendements décroissants est abandonnée et remplacée par l’idée que le capitalisme développe de lui-même les contradictions qui le feront disparaître.
    • D’une part, des crises successives vont traduire le décalage entre l’offre toujours plus grande sous l’effet de la concurrence et la croissance de la demande freinée par la stagnation des salaires (c’est le rejet de la loi de Say), il y a une tendance à la sous-consommation.
    • D’autre part, l’accumulation croissante du capital s’accompagne d’une détérioration des conditions de réalisations de la plus value. Marx montre qu’il existe une tendance à long terme à la baisse du taux de profit. La baisse permanente du taux de profit peut être retardée, mais elle est fatale.

À l’occasion des crises périodiques la concentration s’accélère donc le nombre des prolétaires augmente. L’organisation des luttes ouvrières peut d’ailleurs accélérer ces transformations. Le capitalisme est voué à disparaître, il sera dépassé par une organisation sociale plus efficace parce qu’elle libérera l’homme et les moyens de production.

Les prolongements

La théorie marxiste aura une influence durable et servira de références aux nombreuses expériences révolutionnaires du XXe siècle. Elle deviendra parfois une pensée officielle (une pensée d’État) mais elle sera toujours l’objet de commentaires et d’oppositions fortes entre des interprétations différentes.
Entre les tenants d’un marxisme dogmatique, définissant une orthodoxie figée dans les écrits de Marx et ceux qui considèrent que l’essentiel du marxisme est dans la méthode, il y a un fossé considérable.
Il est possible cependant de repérer ce qu’il y a de commun dans toutes les versions successives du marxisme.
- L’analyse marxiste est déterministe.
Elle repère des liaisons causales permettant de comprendre le passé et de prévoir l’avenir. Ainsi l’Histoire a un sens.
- L’analyse marxiste est matérialiste.
L’origine des transformations est dans le changement de la base matérielle de la vie sociale (l’infrastructure). Les transformations culturelles, politiques, morales, répondent aux transformations matérielles (l’infrastructure détermine les superstructures).
- L’analyse marxiste est dialectique.
Ce qui peut nuancer le déterminisme strictement énoncé ci-dessus, puisque les liaisons causales se répondent et s’enchaînent.

[1“Contribution à la critique de l’économie politique” (1859), “Le capital” avec comme sous-titre “Critique de l’économie politique” (1867-1894).

[2Il est indispensable de rappeler que Marx a bénéficié de la collaboration permanente et importante de Friedrich Engels (1820-1895). C’est pour la commodité de l’exposé que son nom n’est pas repris dans la suite de l’exposé.

[3Sa thèse de philosophie est soutenue en 1841 et trois livres importants paraissent rapidement : “Critique de la philosophie du droit de Hegel” (1843), “L’idéologie allemande” et les “Thèses sur Feuerbach” (1845).

[4La rupture avec les conceptions de Feuerbach est datée puisque Marx discute les thèses de cet auteur dans “L’idéologie allemande” (1845). La discussion du thème de l’aliénation relèverait pour certains commentateurs de Marx d’une pensée de jeunesse qu’il aurait dépassée par la suite. Ainsi il y aurait un jeune Marx humaniste, et un Marx de la maturité entièrement engagé dans une pensée positive des transformations sociales, moins soucieuse de l’homme que de la société.


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