Le PIB un indicateur discutable et discuté

samedi 31 août 2013

Les indicateurs économiques permettent d’apprécier la situation économique des habitants d’un pays dans l’espace (quelles sont les performances du pays par rapport à d’autres ?) et dans le temps (quelle évolution d’année en année ?).
La panoplie habituelle est bien connue et elle est mise à disposition des citoyens par les médias qui annoncent régulièrement le taux de croissance du PIB, le taux d’inflation, le taux de chômage ou encore le solde de la balance courante. La répétition de ces annonces donnent un sentiment de familiarité et ces données sont prises en considération dans le débat politique.
Les systèmes de comptabilité nationale ne se sont réellement développés qu’après la seconde guerre mondiale et ils ont été progressivement aménagés ce qui fait que les outils dont nous disposons sont finalement très récents, dans le meilleur des cas ils ont un peu plus de 50 ans. Si l’histoire de la comptabilité nationale vous intéresse vous pouvez lire cet article.

Il est devenu banal aujourd’hui de critiquer l’utilisation de la croissance du PIB par habitant comme mesure du progrès ou du développement, pourtant cet indicateur reste la seule référence véritablement utilisée dans les centres de décisions politiques.

Cette vidéo est justement intitulée : Le PIB, une mesure du bien-être ? et elle exprime clairement quelques uns des reproches adressés au PIB. Ce clip, tourné au Canada et en Europe, montre qu’une croissance galopante peut mener à la ruine, que des catastrophes peuvent être bénéfiques pour l’économie, et que l’augmentation du PIB ne profite pas à tous.

"Au-dela du PIB !" par Commission européenne sur maTVpratique.com

- Les activités productives sont valorisées par leur prix lorsqu’il s’agit d’activités marchandes. Cette valorisation revient à considérer que la valeur d’un produit est égale à son prix de marché. C’est un choix habituel pour les économistes mais il est discutable. Pour les activités non-marchandes, la valorisation se fait à partir du coût de production ce qui est encore plus discutable et revient à poser que la valeur d’une production de services non-marchands est d’autant plus grande qu’elle coûte plus (absence de critère d’efficacité) [1].
- Les activités productives (créations de biens et services) ne sont enregistrées que si elles donnent lieu à une vente sur un marché ou si elles utilisent des facteurs de production qui sont vendus sur un marché. Les activités domestiques par exemple sont ignorées alors qu’elles occupent une place très importante dans la vie quotidienne.

Si la jeune femme de cette séquence était "employée de maison" rémunérée par le mari qui tond la pelouse, le PIB serait plus élevé... La solution parait donc simple : compter toutes les heures des différents travaux "domestiques" (ménage, préparation des repas, soins des enfants, accompagnement scolaire...) et les évaluer en appliquant les salaires horaires des différents corps de métier. L’énoncé de cette solution montre bien que ce n’est pas si simple (il faudrait aussi mesurer les activités domestiques que nous assumons pour nous mêmes - autoproduction et autoconsommation - par exemple quand je promène mon chien ou quand je prépare mon propre repas) et cela pose une autre question : l’échange (marchand ou non) est-il la seule forme d’activité économique, qu’en est-il du don ?
Si cette question vous intéresse vous pouvez lire deux articles de Claude Bordes sur son blog (L’Antisophiste) : Le don dont le texte résume librement le 1er chapitre d’un livre récent de l’anthropologue Alain Testart [2] et Le don, l’échange non marchand et l’échange marchand qui reprend un texte du même auteur, Alain Testart.

Par extension il faut rappeler que toute l’activité économique souterraine est ignorée. Le constat de cette incapacité à prendre en compte une large part de l’économie conduit parfois à des correction surprenantes comme dans le cas de la Grèce en septembre 2006 devenu magiquement plus riche de 25 % de PIB (merci à SOS-SES). On sait désormais comment ces manipulations peuvent provoquer des effets désastreux ensuite.
Classement des activités relevant de l’économie non observée

Production marchande
Production non marchande
Illégale
Légale
Trafics de drogue,
d’êtres humains,
de véhicules
volés ; contrefaçon,
contrebande
Souterraine
(raison statistique)
Souterraine
(raison économique)
Informelle Domestique (« autre »)
Non réponse
Non mise à jour
Non enregistrée
Sous déclaration
Non enregistrée volontairement (fraude socio-fiscale)
Entreprises individuelles de petite taille Production pour usage final
(auto-construction, réparation
des logements, loyers imputés),
troc et paiements en nature


Source : BLades D. et Roberts [2002], « Measuring the Non observed economy », Statistics Brief, 5, novembre, OECD.

Les productions sont des flux qui traduisent les variations de certains stocks, par exemple les réserves en matières premières ou le patrimoine naturel, ainsi quand on "produit" une tonne de charbon en le sortant de la mine, on oublie de compter que le stock de charbon disponible pour l’extraction diminue d’une tonne. L’épuisement ou la dégradation de ces stocks ne sont comptabilisés que dans la mesure où il y a une intervention économique pour réduire cette dégradation ou cet épuisement (la lutte contre les incendies, ou contre la pollution maritime). La nature de la production est sans importance (système de valorisation par le prix ou la dépense). Les comptables nationaux sont conscients de cette limite importante et ils élaborent désormais des comptes de patrimoine et des comptes satellites [3] pour mieux rendre compte des aspects non strictement économiques mais ces données ne sont pas ou peu diffusées publiquement, en dehors des grandes conférences pendant lesquelles périodiquement les grands de ce monde nous font peur en annonçant les catastrophes qui nous guettent.

Les comparaisons dans l’espace ne sont possibles que si on peut passer d’une monnaie à l’autre, mais les derniers ne reflètent pas forcément la parité des pouvoirs d’achat entre deux monnaies. Exprimé en $ le PIB de la France n’est pas le même quand 1 euro est changé contre 1 dollar et quand il l’est contre 1,30 dollars. L’utilisation de taux de change non corrigés est donc assez peu satisfaisante.
C’est pour cette raison que les économistes utilisent des taux de change théoriques compatibles avec les parités de pouvoir d’achat (PPA) ou standard de pouvoir d’achat (SPA) mais cela n’a de sens que pour des pays ayant des structures économiques voisines puisqu’il faut comparer des niveaux de consommation pour des modes de vie semblables.
La méthode utilisée lorsque la condition précédente est remplie est simple dans son principe : si un café en France est payé 1 euro et si le même café aux États-Unis est payé 1 $, le taux de change respectant la parité des pouvoirs d’achat est 1 $ = 1 euro. Il faut donc construire un indice synthétique des prix en France et aux États-Unis pour des produits identiques et en déduire le taux de change théorique. Ces calculs sont finalement très délicats et il ne faut pas leur attribuer plus de qualité qu’ils n’en méritent : la marge d’erreur est assez large et si les taux de change calculés en PPA peuvent avoir un sens entre des économies ayant un même niveau de développement c’est plus difficile à accepter pour des comparaisons entre économies développées et économies en développement. On peut d’ailleurs s’interroger sur la solidité des commentaires appréciant les performances relatives des États quand les prix de certains produits varient très fortement (le pétrole ou les matières premières depuis 2004).
Si vous voulez en savoir plus il faut consulter ce document : Les parités de pouvoir d’achat présentées par l’OCDE
Les comparaisons dans le temps sont elles aussi délicates parce que les prix des produits changent et cela pose deux problèmes : d’une part comme le niveau général des prix a tendance à augmenter (avec une quantité donnée de monnaie on achète une quantité moins grande de produits ce qui revient à dire que la monnaie perd du pouvoir d’achat) et d’autre part le système des prix se déforme car certains prix augmentent vite d’autres lentement et certains prix diminuent.
Pour corriger la variation du niveau général des prix il suffit de suivre les évolutions en volume te non plus en valeur mais cela pose le problème de la qualité de l’outil servant à mesurer l’évolution des prix et la récente polémique à propos de l’indice des prix invite à la prudence.
Pour corriger l’évolution des prix relatifs des produits (certains augmentent d’autres diminuent) il n’y a pas d’outil simple utilisé en comptabilité nationale, pourtant, ignorer cela c’est courir le risque d’une erreur de diagnostic comme par exemple pour l’appréciation de la "désindustrialisation" de l’économie française.

Tout ce qui précède constitue déjà un avertissement : il faut prendre le PIB pour ce qu’il est c’est-à-dire un indicateur imparfait permettant de mesurer la production. Mais la principale critique adressée au PIB est d’une autre nature : son évolution à long terme renseignerait mal sur la plupart des dimensions essentielles du développement humain, comme l’accès aux soins, à l’éducation, à un environnement sain, aux libertés personnelles et publiques, à la sécurité économique.
Pour le dire simplement ce qui est en cause ici ce n’est pas la croissance du PIB c’est le fait d’utiliser le taux de croissance du PIB pour mesurer non pas la production mais le développement humain.

L’INSEE publie désormais des indicateurs de développement durable. Ces indicateurs sont disponibles dans les Fiches thématiques de L’économie française - Comptes et dossiers - Édition 2013.

Plusieurs organisations s’efforcent depuis longtemps de corriger cet indicateur, leur travail a été complété par la Commission sur la Mesure de la Performance Économique et du Progrès Social créée au début de 2008 sur l’initiative du gouvernement français.
Voici les douze recommandations formulées par la commission Stiglitz pour mieux mesurer les performances économiques et le progrès social :

1. Pour mesurer le bien-être, regarder les revenus et la consommation.
Le PIB mesure essentiellement la production marchande, ce qui fait un indicateur utile, mais il est souvent utilisé comme un indicateur de "bien-être économique", or les revenus peuvent décroître quand la production croit, et inversement.
2. Refléter la réalité "vue des ménages".
Il faut prendre en compte les impôts, les intérêts d’emprunts mais aussi la valeur des services en nature fournis par l’Etat (éducation, santé...).
3. Refléter le patrimoine d’un pays.
Faire en sorte que les pays disposent, à l’image des entreprises, d’un "bilan" (avec actif et passif), en plus de leur "compte de résultat".
4. Analyser comment sont répartis les revenus.
S’éloigner de la référence au revenu moyen et lui préférer celle de revenu médian (celui de la personne au milieu si l’on sépare une population en deux groupes égaux).
5. Prendre en compte les activités non marchandes (garde des enfants par exemple) et ne pas se limiter à celles qui font l’objet d’une rémunération
6. Affiner les mesures chiffrées de la santé, de l’éducation, des activités personnelles.
7. Analyser en profondeur les inégalités et leur évolution
Évaluer les inégalités entre catégories socio-économiques, mais aussi en entre sexes ou entre générations.
8. Qualité de la vie : qu’est-ce qui influe sur quoi ?
Mettre en exergue les interactions entre les différents aspects de la vie grâce à des enquêtes d’opinion.
9. Proposer des indices statistiques chiffrés permettant de refléter les différentes dimensions de la qualité de vie.
10. Intégrer la dimension subjective dans les statistiques.
Intégrer dans les statistiques des données reflétant l’évaluation que chacun fait de sa vie, de ses expériences, de ses priorités.
11. Intégrer la "soutenabilité" du bien-être.
Cette recommandation doit permettre de répondre à la question : le niveau actuel de "bien-être" pourra-t-il être augmenté, ou au moins maintenu, pour les générations à venir ?
12. Développer un ensemble d’indicateurs environnementaux.
Ils doivent en particulier permettre d’indiquer clairement dans quelle mesure nous nous approchons de seuils dangereux (hausse des températures de la planète ou épuisement des ressources mondiales de poissons par exemple).

Vous pouvez télécharger le rapport en texte intégral.

Depuis plus d’une dizaine d’années, la sociologue Dominique Méda critique les insuffisances du PIB [4]. Sur le site La Vie des Idées elle livre son analyse après la publication du rapport coordonné par Joseph Stiglitz, Amartya Sen et Jean-Paul Fitoussi.
Les vidéos sont en ligne à cette adresse.
Voir aussi le texte publié sur le site de l’IRES (Institut de recherches économiques et sociales) de l’Univesité catholique de Louvain, par Isabelle Cassiers et Géraldine Thiry dans le n°75 de Regards économiques (décembre 2009) sous le titre Au-delà du PIB : réconcilier ce qui compte et ce que l’on compte.

Il y a deux problèmes à régler ici : un problème conceptuel qui appelle une réponse à la question "qu’est-ce que le développement humain ?" et un problème technique puisqu’il faut trouver un ou plusieurs indicateurs permettant d’apprécier l’évolution du développement humain.
Pour une présentation différente des mêmes préoccupations vous pouvez consulter les vidéos de la conférence organisée le 13/11/2009 par le département LSH de l’ENS Lyon et intitulée Au-delà du PIB.
 [5]
Si vous avez encore un peu d’énergie vous pouvez passez à la deuxième partie de cet article, si ce n’est pas le cas revenez plus tard...

[1C’est le sens qu’il faut donner aux propos des hommes politiques : « nous avons fait un effort important pour l’éducation puisque le budget du ministère a augmenté de 5 % »

[2Alain Testart, Critique du don : Études sur la circulation non marchande, Syllepse, 2007, 250 p. Ce chapitre peut être consulté en ligne : Qu’est-ce que le don ?.

[3Un compte satellite est un cadre de présentation des données de l’économie d’un domaine particulier en relation avec l’analyse économique globale du cadre central de la comptabilité nationale.
L’éducation, la santé, la protection sociale, l’environnement en sont des exemples.

[4Dominique Méda est membre du collectif Fair (Forum pour d’autres indicateurs de richesse).

[5Présentation de la conférence :
La contestation du PIB en tant qu’indicateur de performance économique est presqu’aussi ancienne que l’indicateur lui-même, mais elle a pris une ampleur croissante depuis plusieurs années. Cette remise en cause se fait dans un contexte de sensibilité accrue aux inégalités et aux aspects non monétaires du bien-être. Elle découle aussi des interrogations sur la soutenabilité de la croissance. C’est dans ce cadre qu’a travaillé la commission Stiglitz sur la mesure de la performance économique et du progrès social, dont le rapport a été remis à l’été 2009. La séance sera consacrée à une discussion des apports de cette commission. Qu’a-t-elle apporté au débat ? Quelles ont été ses limites ? Quelles peuvent-être ses suites ? Y-a-t-il des perspectives raisonnables pour qu’une nouvelle batterie d’indicateurs phares supplante progressivement le PIB comme guide principal des politiques économiques ?


titre documents joints

31 août 2013
7.7 Mo

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