Le chômage

mardi 21 janvier 2014

L’activité renvoie à la notion de travail. Celle-ci émerge avec l’essor des rapports marchands et l’avènement du capitalisme, c’est à dire l’ensemble des activités intellectuelles et manuelles accomplies par l’homme pour produire des biens et des services économiques en contrepartie duquel il est rémunéré : le travail correspond à l’activité rémunérée des hommes.
C’est la révolution industrielle qui achève de mettre le travail au centre de l’organisation sociale. Adam Smith le décrit comme la source légitime de richesse, et cette conception est aujourd’hui largement admise dans les sociétés industrielles ; pour Karl Marx cependant s’il est ce par quoi l’homme s’émancipe de la nature, il devient source d’aliénation dans l’économie capitaliste.

De la définition de l’emploi au marché du travail

L’emploi est l’exercice d’une profession rémunérée. La rémunération est donc le critère déterminant permettant de repérer s’il y a ou non activité et/ou emploi


1.2 Travail par minicours

Dans ces conditions le glissement vers une présentation en termes de marché du travail est assez immédiat :
- certains cherchent à exercer une activité et offrent leur capacité à travailler : le salarié offre son travail
- d’autres cherchent à employer des travailleurs et à ce titre, ils demandent du travail : l’employeur demande du travail
- la rémunération serait alors le résultat de la rencontre entre l’offre et la demande de travail : le salaire est prix du travail.

Les économistes savent bien aujourd’hui qu’une représentation de ce type est extraordinairement réductrice car :
- le travail n’est pas une marchandise comme les autres,
- la place des mécanismes relevant des institutions est considérable, tellement même que pour certains l’idée d’un marché du travail est une illusion théorique.

Utiliser ou non la référence à des mécanismes de marché pour traiter la question de l’emploi et du salaire conditionne très largement les conclusions de l’analyse.

La représentation dominante fait du salaire le prix qui équilibre l’offre et la demande de travail.

S’il en est ainsi, un désajustement (un écart) entre l’offre et la demande de travail, à un moment donné, ne peut provenir que du mauvais fonctionnement du marché du travail puisque toutes les perturbations affectant momentanément l’offre ou/et la demande doivent être corrigées par une variation du salaire.
Tout ce qui empêche ou retarde la variation du salaire et ses effets sur la variations des quantités offertes ou demandées aura pour conséquence un déséquilibre entre offre et demande de travail. Certains offreurs de travail ne pourront être embauchés au salaire qu’ils sont prêts à accepter, ils seront chômeurs, ou dans le cas inverse, certains employeurs ne pourront embaucher, au salaire qu’ils sont prêts à payer, les salariés qu’ils recherchent, ce qui correspond à une pénurie de main d’œuvre.

Cette analyse dominante peut être aménagée pour prendre en compte la diversité des situations concrètes.

- On abandonnera par exemple l’idée d’un marché du travail unique pour passer à l’étude "des" marchés du travail en repérant des formes particulières de liaisons : dualisme du marché du travail, marché interne et marché externe.
- On peut aussi améliorer la présentation en abandonnant l’hypothèse d’une information parfaite des offreurs et des demandeurs, ce qui conduit aux théories du salaire d’efficience et des contrats implicites.

Mais dans tous les cas le traitement du chômage reste du domaine de l’amélioration de la flexibilité du salaire ou des quantités offertes et demandées de travail. La flexibilité étant entendue ici comme la rapidité d’ajustement des prix et des quantités en réactions aux déséquilibres constatés.

En rejetant cette représentation dominante l’analyse économique ouvre une nouvelle perspective : le fonctionnement de l’économie ne conduit plus forcément au plein emploi parce qu’il n’y a pas de mécanisme assurant systématiquement que le niveau de l’activité économique sera suffisant pour garantir un emploi à tous ceux qui souhaitent travailler.

- La demande de travail est la variable d’ajustement, l’offre étant relativement indépendante du niveau de salaire (ses déterminants sont structurels, démographiques et socio-culturels).
- Le salaire n’est plus un prix de marché, il traduit un rapport de force dépendant en partie seulement des conditions du marché du travail (qui est en fait un "pseudo-marché") et principalement des conventions du moment.
- Les institutions jouent un rôle plus important que les mécanismes marchands.
- L’analyse est macroéconomique au lieu d’être microéconomique, et l’inspiration keynésienne est essentielle même si les contributions relevant de cette démarche viennent parfois d’autres horizons théoriques (marxisme, institutionnalisme).

Voir les articles suivants :
- Activité, emploi, chômage : les indicateurs
- Les déterminants de l’emploi
- Les déterminants de l’activité

Les formes du chômage

Dans leur manuel de macroéconomie Olivier Blanchard et Daniel Cohen utilisent une métaphore pour montrer qu’un même taux de chômage peut traduire des situations différentes. Un très grand nombre de personne peuvent être au même moment dans un aéroport (ou une gare) pour au moins deux raisons : un trafic particulièrement dense avec beaucoup de départs et d’arrivées d’avions (ou de trains) ce qui provoque un va et vient important de voyageurs et leur présence en grand nombre, ou bien une circonstance particulière interdisant les départs, le mauvais temps ou une grève, ce qui provoque l’engorgement des lieux d’embarquement.
Par analogie, un nombre élevé de chômeurs peut résulter de l’existence d’un très grand nombre de sorties de l’emploi confrontées à beaucoup d’embauches, ou à un marché du travail sur lequel ceux qui sont au chômage le reste longtemps.
Les comparaisons entre les taux de chômage et les caractéristiques des chômeurs en France et aux États-Unis par exemple illustrent cette distinction. Le marché du travail en France est moins réactif qu’il ne l’est aux États-Unis.

Le chômage : stocks et flux

Pour comprendre la nature du chômage à un moment donné il faut prendre en compte les flux qui s’établissent entre 3 groupes de personnes : ceux qui peuvent être actifs et qui ne le sont pas encore, ou ne le sont plus ou ne le seront jamais (les inactifs en âge d’être actifs), ceux qui ont un emploi (les actifs occupés), ceux qui sont sans emploi mais qui en cherchent un (les chômeurs).

Ensemble ces trois catégories constituent la population en âge de travailler ou population active potentielle.
Les économistes mesurent le taux de chômage en faisant le rapport du nombre de chômeurs à la population active (actifs occupés + chômeurs).
Ils calculent aussi le taux d’emploi en faisant le rapport du nombres d’emplois à la population en âge de travailler (actifs occupés + chômeurs + inactifs).
Comme la mesure du chômage est discutée en raison des problèmes de définition (voir cet article), il est évident que s’en tenir au taux de chômage pour apprécier la situation de l’emploi n’est pas une bonne solution.
L’analyse est utilement complétée par le calcul du taux de non-emploi en faisant le rapport du nombre de personnes sans emploi en âge de travailler (chômeurs + inactifs) à la population en âge de travailler (actifs occupés + chômeurs + inactifs). Cet indicateur traduirait peut être mieux que le taux de chômage la situation de la population en matière d’emploi.

Flux trimestriels moyens entre emploi, inactivité et chômage. (France métropolitaine, population de 15 à 64 ans).

Source : calculs à partir des données INSEE et INED pour 2005.

Cette figure montre qu’en 2005, il y a eu 660 000 emplois occupés supplémentaires alors que dans le même temps, 540 000 personnes de plus passaient par le chômage.

Ainsi le chômage ne correspond pas à un réservoir de personnes dont le statut serait figé. La durée de présence dans ce réservoir est une caractéristique essentielle qui conduit à opposer des formes de chômage.
Certains sont durablement exclus de l’emploi en raison de leur qualification inadaptée ou de leur âge, d’autres sont très rapidement embauchés mais sur des emplois précaires et de ce fait se retrouvent régulièrement au chômage.
Dans le premier cas on parle de chômage d’exclusion (l’indicateur est le taux de chômage de longue durée) dans l’autre cas on parle de chômage de précarité (les indicateurs sont nombreux et renvoient aux différents types d’emplois).

L’origine du chômage, repérée par le statut antérieur du chômeur (CDI temps plein, temps partiel, CDD, en formation, retiré de l’activité pour d’autres raisons...) est un autre élément d’appréciation.

Tous les chômeurs partagent les caractéristiques qui permettent de les ranger dans la population active sans emploi. Cependant, il peut être commode de désigner par des expressions appropriées des formes de chômage renvoyant à des causes facilement repérables.

Cette typologie n’épuise pas la question de l’analyse du chômage mais elle permet d’éviter de traiter le chômage comme un phénomène indifférencié.

Chômage structurel, chômage conjoncturel

Une première distinction importante peut être établie entre une composante structurelle et une composante conjoncturelle du chômage. Pour observer les cycles économiques, les économistes comparent la croissance tendancielle (ou potentielle) et la croissance effectivement réalisée. Ils procèdent de la même manière pour le chômage. Le chômage structurel est celui qui correspond au "fonctionnement normal" de l’économie, le chômage conjoncturel correspond au supplément de chômage provoqué par un ralentissement de l’activité économique.

L’évolution de long terme du taux de chômage en France suggère une périodisation assez simple.

Taus de chômage en % de la population active

Source : INSEE

Taux de chômage et taux de croissance du PIB

Source : INSEE

L’évolution du taux de chômage en France fait apparaitre deux périodes depuis 1975. Jusqu’au milieu des années 80 le chômage augmente rapidement sans corrélation évidente avec le taux de croissance du PIB alors que depuis cette date, le taux de chômage suit l’évolution de la croissance économique mais sans annuler l’augmentation précédente. Comme si la partie structurelle du chômage avait augmenté durablement.
La distinction entre chômage conjoncturel et structurel est présentée de manière détaillée dans cet article.

Le chômage technologique

C’est une forme de chômage très souvent évoquée dans l’opinion publique reprenant la vieille idée des machines qui prennent le travail des hommes.

Chômage technologique : la destruction créatrice à l’œuvre, l’exemple de La Redoute automne 2008


La Redoute supprime 672 emplois par Ptite_Mule

Même un économiste qui n’a pas l’image d’un auteur nostalgique opposé au progrès technique comme Keynes a évoqué le rôle du changement technologique sur les destruction d’emplois :
« L’interprétation que nous offrons de ce qui nous arrive en ce moment est tragiquement fausse […] L’accroissement de l’efficience technologique a lieu plus vite que nous n’arrivons à faire face au problème que pose l’absorption de la main d’œuvre disponible » (...) « Nous souffrons d’une nouvelle maladie dont certains de mes lecteurs n’auront pas même encore entendu mentionner le nom, mais dont ils entendront abondamment parler dans les années qui viennent – à savoir le chômage technologique. Ce qui veut dire le chômage dû au fait que nous découvrons des moyens d’économiser l’utilisation du travail à un rythme plus rapide que celui auquel nous parvenons à trouver au travail de nouveaux débouchés ».
« Economic Possibilities for our Grandchildren » , les alternatives économiques de nos petits-enfants, 1930,
Plus près de nous, certains voient dans l’accélération de l’innovation, à un rythme que bon nombre de travailleurs ne sont pas capable de suivre la cause principale du chômage structurel. Ainsi pour Jeremy Rifkin, nous serions présentement dans une phase de l’histoire de l’humanité dans laquelle de moins en moins de travailleurs seront nécessaires à la production de biens et services. En fait, la croissance de la productivité aux États-Unis a été de 2.5% en moyenne durant les années 2000s, ce qui est plus élevé que dans les années 1970s, 1980s et même 1990s : rien à voir avec une stagnation de l’innovation. Cependant, les années 2000s furent la première décennies depuis celle de la Grande Dépression où aucune création nette d’emploi ne fut observée.
Certes certaines compétences humaines sont demandées plus que jamais mais d’autres compétences ont perdu leur valeur voire sont devenues inutiles. Certaines personnes considérées comme compétentes par le passé sont disqualifiées.
Les exemples sont nombreux et connus :
- guichets automatiques
- appareils automatisés dans les aéroport et dans les épiceries
- logiciels de traitement en ligne des documents administratifs et des services bancaires ou d’assurance
- commerce sur internet
- information en ligne
- places boursières et courtage sur internet
- site de ventes entre particuliers (immobiliers, voitures)...
La technologie remplace le travail de faible et moyenne compétence, et cela explique que le rendement du capital augmente comparativement aux salaires des travailleurs.
Dans le même temps et pour les mêmes raisons les inégalités salaires se sont creusées.
Les évolutions actuelles semblent contredirent les analyses fondées sur l’idée que le progrès technique est à la fois une source de destruction d’emplois et de créations d’emplois par le déversement de la richesse créée, aboutissant à une compensation vérifiable à long terme. Voir cette analyse du déversement et de la compensation dans cet article.
Les progrès dans la fabrication des robots "humains" sont assez spectaculaires pour donner à réfléchir comme le montre cette vidéo réalisée pour Honda :

Pour conclure on peut faire confiance à Robert Solow qui a comme toujours le sens de la formule : Avez-vous peur qu’un astéroïde entre en collision avec notre planète ? Non ? Pourquoi craignez-vous alors qu’il n’y ait plus de travail ?​ [1]

Le point de vue de Solow.

Le fait de croire que l’automatisation et la mécanisation vont rendre superflus une bonne partie du travail humain et que cela débouchera obligatoirement sur un chômage de masse est comme la lave d’un volcan inactif qui bouillonne juste sous la surface. Chaque fois que l’économie est confrontée à un chômage élevé et persistant, cette croyance resurgit et le volcan entre en éruption.
Il y a un demi-siècle, quand je conseillais le gouvernement Kennedy sur les enjeux économiques, j’avais déjà étudié la probabilité de tels scénarios catastrophes. A l’époque déjà, les pessimistes nous mettaient en garde. Mais aujourd’hui comme hier, j’ai l’impression qu’hormis les théories pures et dures, pas grand-chose ne vient corroborer ces craintes. Aucun scénario catastrophe ne s’est encore produit et il paraît même hautement improbable qu’un cataclysme survienne un jour.
Je vous explique pourquoi : nous ignorons si nous assistons ou non à une accélération de l’évolution technologique rentable. Même les économies les plus avancées sont encore loin d’avoir assouvi leur soif de produits et de services. De plus, le niveau de vie d’une grande partie de la population mondiale reste très inférieur aux revenus et à la consommation des habitants de ces pays. Voilà pourquoi nous devrions donc être heureux de voir la productivité augmenter, parallèlement à la hausse escomptée de la production mondiale. La plupart des personnes actives souhaitent plus de bien-être matériel mais aussi plus de temps libre. Leur vœu pourrait être exaucé si l’automatisation et le recours aux robots permettait à la productivité de faire un bond. Mais cela suppose toutefois plus de compétences en économie que nous n’en avons actuellement.
Les craintes de voir tout s’automatiser dans le monde du travail sont donc aussi peu réalistes que le risque d’une collision de notre planète avec un astéroïde géant. Pourtant, elles sont néfastes à deux égards : premièrement, elles fournissent un prétexte à ceux qui refusent de se pencher sur le problème déjà bien réel du chômage. Je le répète, ce n’est pas le progrès technologique qui est la cause du taux élevé de chômage.

Deuxièmement, ces craintes détournent notre attention de deux questions encore plus importantes :

La première ne concerne pas le nombre global d’emplois mais les qualifications et le salaire de divers corps de métiers. Les économies nationales les plus avancées — c’est prouvé — sont capables de créer sans peine des emplois des deux côtés de l’échelle sociale : d’un côté, des emplois très bien rémunérés réservés aux spécialistes, de l’autre des emplois peu qualifiés et mal payés. Les emplois menacés sont pour l’essentiel ceux situés entre ces deux extrêmes : ils requièrent une formation solide mais le salaire n’est pas à l’avenant.
Ces disparités ont deux graves conséquences pour l’économie et la société : comme les emplois sont, de par leur nature, plus nombreux au bas qu’en haut de l’échelle sociale, les classes moyennes et leurs enfants partent avec un handicap et doivent souvent revoir leurs aspirations à la baisse. Avec l’appauvrissement des classes moyennes, l’économie perd une catégorie de consommateurs qui était jusqu’ici garante d’une stabilité, puisque les classes moyennes ont un rôle important en termes de consommation.
Il semble plausible d’affirmer que ces disparités sont renforcées par l’avènement des nouvelles technologies – et notamment par les technologies de l’information. Les ordinateurs peuvent exécuter des tâches simples d’analyse et de gestion, et ils sont un outil du travail intellectuel. Pour autant, il ne faut pas en surestimer le bénéfice.
Les attentes des consommateurs envers les produits et les services évoluent, contribuant elles aussi à ces disparités. La réponse politique à apporter, s’il doit y en avoir une, n’a toujours pas été définie. En tout cas, il ne sert à rien de paniquer face à cette hypothèse.

La deuxième question est de nature plus spéculative. Apparemment, une part toujours plus grande du revenu national n’est plus générée par le travail effectif, mais par des investissements. Plutôt que de travailler pour gagner de l’argent, il est plus rentable de faire travailler l’argent pour nous. Cela aussi crée des disparités. Si cette tendance perdure, il faudra s’attendre à des conséquences terribles. Dans le pire des cas, ces évolutions feront imploser la société.
Alors que faire dans ces conditions ? Une politique de péréquation serait possible, en théorie, mais si l’on tente de tirer des enseignements du passé, elle semble peu probable. Une alternative consisterait à démocratiser le capital par d’autres moyens. Il serait envisageable de donner aux individus le droit de toucher un capital en créant des fonds publics d’investissements plus soucieux de la protection sociale que de la maximisation du rendement. Ou alors, des incitations à l’épargne pourraient aller aux familles à faibles ou moyens revenus. Je vous l’accorde : ces idées sont assez floues et n’ont pas fait l’objet d’études approfondies. Pourtant, elles me paraissent plus sensées et plus intéressantes que le refus instinctif d’une économie basée sur l’automatisation.

Le point de vue de Paul Krugman

Sur le site "econoclaste" une histoire de fromage et de pain (exemple emprunté à Paul Krugman), d’industrie et de service, pour répondre à la question Le progrès technologique conduit-il à la fin du travail ?
C’est en ligne à cette adresse et c’est très clair !

[1Plus de robots plus de chômage ? sur le site d’ARTE.


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 1272 / 1424446

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Économie générale  Suivre la vie du site Travail, activité, emploi, chômage  Suivre la vie du site Cours   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP + AHUNTSIC

Creative Commons License