Le marché : ordre naturel ou construction sociale ?

vendredi 10 janvier 2014

Cet article constitue une première approche, il trace des pistes destinées à montrer que l’analyse économique dominante n’épuise pas plus aujourd’hui qu’hier, la question du marché.

Le marché serait un ordre naturel

Le marché est tellement associé aux économies modernes qu’il semble correspondre à un "état naturel de l’économie", c’est-à-dire un mode d’organisation spontané de l’activité économique. Cependant, nombre d’exemples nous montrent que les relations marchandes n’ont pas toujours existé et contredisent l’idée du caractère naturel, donc universel des relations marchandes.

Adam Smith considère que les hommes ont un penchant naturel à échanger , ils seraient conduits par une main invisible qui, en les incitant à s’enrichir librement et à œuvrer pour leur intérêt propre, contribuerait naturellement au bien-être de la nation.
- Cet ordre naturel conduirait à l’équilibre de la société dans la mesure où chacun peut poursuivre légitimement ses intérêts propres tout en concourant inconsciemment au bien commun. Le bien être individuel ele bien être collectif sont atteints simultanément sans qu’il soit nécessaire de se préoccuper le moins du monde d’une quelconque solution collective.
- On voit que cette vision repose sur une conception particulière de l’individu qui serait un " homo œconomicus ".
- Elle est partagée par tous ceux [1] qui considèrent que le marché est le système le plus efficient pour assurer la circulation de l’information et la coordination de multiples décisions économiques.

Les plus convaincus indiquent même que les mécanismes du marché fournissent une réponse à des problèmes qui semblent a priori échapper aux "lois de l’économie".
Il suffit par exemple de considérer "économiquement" un phénomène social pour lui trouver une explication rationnelle.
- Partant du constat que le salaire des hommes est en moyenne plus élevé que celui des femmes, il est possible d’en déduire que le temps "détourné" du travail pour la pratique d’une religion par exemple est moins coûteux pour les femmes que pour les hommes : ainsi il est parfaitement normal que la pratique religieuse des femmes soit plus forte que celle des hommes.
- On pourrait aussi calculer le nombre optimal d’enfants par famille en construisant un modèle intégrant les avantages et les coûts associés au fait d’avoir plus ou moins d’enfants...
- Les défaillances du marché abordés dans un autre article peuvent être prises en compte souvent en imaginant un processu marchand supplémentaire (internalisation des externalités - droit de propriété pour les biens publics).

Ces propositions font sourire tous ceux qui pensent que la sphère de l’économie a des limites parce que l’homme réel n’est pas un simple homo œconomicus. Si le marché est envahissant c’est souvent parce que certains ont avantage à ce qu’il le soit et ce n’est pas plus "naturel" que systématiquement bénéfique pour la collectivité.

Les économistes ne sont pas les seuls à s’intéresser au "marché", et aux "relations marchandes" et le croisement des regards disciplinaires est ici, comme toujours, indispensable pour mieux comprendre ce qui est en question.

Le regard anthropologique

Des anthropologues et les ethnologues ont montré que l’économie de marché, contrairement à ce que laissent entendre parfois les économistes libéraux, n’est pas naturelle puisqu’elle n’existe pas dans certaines sociétés premières (ou dites primitives) où un système d’échange non marchand, parfois fondé sur le don, domine. De même, l’idée d’une nature humaine fondamentalement acquisitive et tournée vers l’accumulation est discutée par ceux qui ont étudié des sociétés dans lesquelles la durée du travail est réduite à ce qui est strictement indispensable à la production des biens utiles pour le groupe, ou encore celles qui sont caractérisées par l’absence de hiérarchie économique et politique.

Marshall Sahlins dans Age de pierre, âge de l’abondance (1972) [2] montre que les populations bushmen du désert de Kalahari (particulièrement aride et inhospitalier), travaillent une petite partie de la journée, ce qui suffit à garantir leur mode de vie.

Voici un extrait de la préface rédigée par Pierre Clastres :
« Et l’on s’aperçoit alors que, loin de passer toute leur vie à la quête fébrile d’une nourriture aléatoire, ces prétendus misérables ne s’y emploient au maximum que cinq heures par jour en moyenne, plus souvent entre trois et quatre heures. Il en résulte donc qu’en un laps de temps relativement court, Australiens et Bochimans assurent très convenablement leur subsistance. Encore faut-il observer d’abord que ce travail quotidien n’est que rarement soutenu, coupé qu’il est de fréquents arrêts de repos ; ensuite qu’il n’implique jamais l’intégralité du groupe : outre le fait que les enfants et les jeunes gens ne participent que peu ou pas du tout aux activités économiques, ce n’est même pas l’ensemble des adultes qui se consacre simultanément à la recherche de la nourriture. »...« si en des temps courts à intensité faible, la machine de production primitive assure la satisfaction des besoins matériels des gens, c’est, comme l’écrit Sahlins, qu’elle fonctionne en deçà de ses possibilités objectives, c’est qu’elle pourrait, si elle le voulait, fonctionner plus longtemps et plus vite, produire des surplus, constituer des stocks. Que si, par conséquent, le pouvant, la société primitive n’en fait rien, c’est qu’elle ne veut pas le faire. »

fiche de lecture pour les curieux

Pierre Clastres montre ailleurs, dans La société contre l’État (1974) [3], que les indiens Guayaki (et beaucoup d’autres groupes de la forêt amazonienne) vivent dans des règles sociales ne laissant aux chefs de guerre qu’une seule solution - être toujours plus héroïque - ce qui rend leur durée de vie assez courte pour les empécher de devenir durablement des "chefs" politiques. Francis Huxley remarque dans Aimables sauvages [4], que, chez les Urubu d’Amazonie, « c’est le rôle du chef d’être généreux et de donner tout ce qu’on lui demande : dans certaines tribus indiennes, on peut toujours reconnaître le chef à ce qu’il possède moins que les autres et porte les ornements les plus minables. Le reste est parti en cadeaux » ...

Présentation du livre
Chapitre XI en ligne

Les comportements désintéressés économiquement et le don existent, non seulement dans des sociétés éloignées des nôtres comme le montre les exemples célèbres du potlach et de la kula [5]...

...mais aussi dans nos sociétés occidentales contemporaines où il reste encore des domaines entiers qui échappent (pour l’instant) la logique du marché ou qui l’aménagent largement. Toutes les relations sociales n’obéissent donc pas aux règles des échanges marchands. Telle est notamment la pratique du don qui persiste dans notre société ; soins aux personnes, bricolage, déménagement, adhésion et don aux associations caritatives, don de sang et d’organes...

Pour une remarquable vue d’ensemble il faut lire :

Francis Dupuy, Anthropologie économique, Armand Colin, Cursus, 2e édition, 2008. Dans ce livre Francis Dupuy expose les modalités de la pensée "traditionnelle", les grands courants d’analyse ayant abordé ces questions, les rituels sociaux célèbres (potlatch, kula), la distinction entre sociétés du don et sociétés du marché, les rapports entre richesses et pouvoir, les rôles de la "monnaie primitive", la force structurante des rapports de parenté, les visages de l’économie informelle.
- La revue Socio-anthropologie publie dans le n°7 (2000) un extrait commenté [6] d’un article devenu un classique : « L’anthropologie économique », de 1971, tiré d’un ouvrage aujourd’hui épuisé de Maurice Godelier.
- Frédéric Lordon, L’intérêt souverain, essai d’anthropologie économique spinoziste, La Découverte, 2006. Note de lecture : Matthieu Montalban, « Frédéric Lordon, L’intérêt souverain. Essai d’anthropologie économique spinoziste, Editions La Découverte, 2006. », Revue de la régulation, n°3/4, 2e semestre 2008, Varia, En ligne, mis en ligne le 15 novembre 2008.

Le regard historique

Karl Polanyi (1886 - 1964) affirme en 1944 dans La grande transformation, que le marché n’est devenu une institution centrale dans les pays européens qu’au début du XIXème siècle (principalement sous l’influence de l’État) car, auparavant, les rapports économiques n’étaient pas séparés des autres rapports familiaux, sociaux, religieux ou politiques. Puis, un désencastrement de l’économie hors des relations sociales s’est produit. Cette séparation de la sphère économique et de la sphère sociale, a entrainé une autonomisation des marchés et l’instauration du principe de marché autorégulateur : les marchés sont une partie indépendante de l’organisation sociale et ils constituent un mécanisme automatique selon se maintenant lui même en équilibre. Enfin, au XXème siècle, a eu lieu la "Grande Transformation" qui a "réencastré" l’économie dans les relations sociales, grâce notamment à la mise en place d’une législation sociale. Ainsi, des priorités sociales sont retenues, ce qui contraint, dans une certaine mesure, l’économie à s’y soumettre.

L’historien français Fernand Braudel (1902 - 1985) a une autre conception de l’histoire du marché (exposée par exemple dans Civilisation matérielle et capitalisme, (1969 -1979). Depuis le Xème ou le XIème siècle en Europe, le commerce et le marché se développent de manière continue. Certes ce développement est inégal et irrégulier, mais il est sans équivoque et il accompagne la croissance de la productivité dans l’agriculture et dans l’industrie. Il n’est pas le résultat d’un choix historique des hommes qui occupent le pouvoir en occident, cette région est simplement en avance par rapport au reste du monde : le marché est universel.

Pour en savoir plus sur ce débat d’historiens vous pouvez consulter cet article

Economie et sociologie

Le texte suivant est extrait d’un article de Robert Boyerintitulé “L’anthropologie économique de Pierre Bourdieu”, et publié dans Actes de la recherché en Sciences Sociales, n° 150, p. 65-78, décembre 2003.
La lecture du texte intégral (document joint en bas de page) de l’article est recommandée mais ce passage traite particulièrement de la question de la construction sociale du marché.

Extrait

« À de rares exceptions, telle l’économie industrielle, la plupart des recherches en économie postulent l’existence d’un marché et en étudient les propriétés sans jamais en proposer une théorie générale. On suppose trop souvent que l’intérêt bien compris des acteurs fera émerger l’institution du marché une fois qu’ils auront constaté sa supériorité par rapport à une économie dont les transactions seraient régies par le troc. C’est oublier, comme le montrait déjà Alfred Marshall, qu’un marché ne prend forme que si des intermédiaires peuvent convertir l’information sur les offreurs et les demandeurs en une source de profit, grâce précisément à l’organisation d’un marché dont ils sont à l’origine [7]. De leur côté, au cours des deux dernières décennies, les économistes eux-mêmes ont montré les limites de la coordination par le marché du fait de l’imperfection et de l’asymétrie d’information [8], l’impact des représentations sur le fonctionnement des marchés [9] ou encore le caractère constitutif de certaines normes sociales [10]. Une fois même constitué, le marché n’est pas assuré d’être auto-équilibrant puisque, dans certaines configurations des rendements d’échelle, de la différenciation de la qualité et du nombre et de la coordination des agents, il peut ne pas livrer de solution à la coordination d’une série d’actions décentralisées [11].

Pour faire image, la majorité des économistes considèrent que le marché est la solution aux problèmes de coordination entre agents interdépendants, alors que, pour les sciences sociales, la constitution du marché est le problème qu’il importe d’analyser. Fonction et fonctionnement du marché dans un cas, émergence et construction dans l’autre : les recherches économiques postulent en fait un mécanisme central dont elles ne fournissent pas la théorie, encore moins la genèse, tandis que les travaux de sociologie économique livrent une analyse de la genèse des marchés. Dans le marché au cadran étudié par Marie-France Garcia [12], c’est l’alliance d’un fonctionnaire de la chambre d’agriculture formé à la théorie néoclassique et des producteurs locaux, en conflit avec les grossistes, qui fait émerger une forme de marché plus conforme à la concurrence parfaite. C’est un mécanisme beaucoup plus subtil qui est à l’œuvre dans la constitution de l’image et des marchés des vins de Bourgogne étudiés par Gilles Laferté [13]. Alors qu’au début des années 1920 les négociants organisent le marché à leur profit en reléguant les appellations d’origine et en créant de nouvelles marques, l’irruption d’un petit nombre de nouveaux acteurs, tel Jules Lafon, va permettre de (ré)inventer une tradition et faire basculer le modèle organisationnel du marché au profit des propriétaires et des appellations d’origine, construisant ainsi une nouvelle image des vins de Bourgogne. Cet exemple de marché, analysé comme construction sociale, dément la conception d’un champ comme espace de reproduction à l’identique. Un troisième exemple se trouve bien sûr dans l’analyse que Pierre Bourdieu fait de l’émergence du marché des maisons individuelles : c’est le résultat d’une double construction sociale portant à la fois sur la demande – à travers la formation des préférences individuelles et les aides en termes d’accès au crédit et de subventions publiques – et sur l’offre – par l’intermédiaire de l’action sur les constructeurs eux-mêmes [14]. Dans l’un et l’autre cas, l’État contribue à façonner ces deux composantes de ce qui apparaîtra ex post comme un marché. »

Documents joints

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“L’anthropologie économique (PDF – 132.1 ko) Le marché selon la sociologie économique (PDF – 327.4 ko) La construction sociale des marchés (PDF – 461.4 ko) La société contre l’Etat (PDF – 329.5 ko)

[1Ils sont les plus nombreux et de loin dans tous les organes de décision nationaux ou internationaux

[2Stone age economics, 1972, traduction française Âge de pierre, âge d’abondance. Economie des sociétés primitives, préface de Pierre Clastres, NRF Gallimard, 1976.

[3Voir, Chronique des indiens Guayaki, Plon, 1972 et La Société contre l’État, Minuit, 1974

[4Francis Huxley - Aimables sauvages. Chronique des Indiens Urubu de la forêt amazonienne. Première édition en langue française dans la collection Terre humaine, chez Plon en 1960. Troisième édition 1993. Traduction : Monique Lévi-Strauss.

[5Le Potlach est un mot amérindien qui désigne un système d’échange observé par Franz Boas à la fin du XIXème siècle (don et contre-don) entre des groupes sociaux différents et rivaux du Nord de l’Amérique. Interdite par les autorités canadiennes en 1884, cette pratique est redevenue aujourd’hui le signe d’une identité et d’une « renaissance culturelle » revendiquée par les populations autochtones.
Marcel Mauss ethnologue français (1872-1950), dans son Essai sur le don (1924), définit le potlatch comme un système d’échange généralisé, incluant tous les aspects de la vie sociale et ne se limitant pas à l’économie ; ainsi, l’on échange, outre de la nourriture et des richesses, des femmes. De plus, Mauss insiste sur le caractère volontaire et obligatoire du potlatch : il n’est pas question de s’y soustraire, et le potlatch est un système perpétuel de don appelant un contre-don, qui à son tour appelle un nouveau contre-don.
Kula désigne un don et contre-don constituent aussi un élément central de la cohésion sociale des populations mélanésiennes selon Bronislaw Malinovski (1933).

[6Les positions théoriques de Maurice Godelier se sont profondément enrichies, en particulier avec son dernier ouvrage, L’énigme du don, (Fayard, 1996) : Aux sources de l’anthropologie économique

[7Jacques Lesourne, Économie de l’ordre et du désordre, Paris, Économica, 1991.

[8Joseph Stiglitz, « The Causes and the Consequences of the Dependence of Quality on Price », Journal of Economic Literature, 25, mars 1987, p.1-48.

[9Michael Spence, « Job Market Signaling », The Quarterly Journal of Economics, août 1973, p.353-374.

[10George Akerlof, « The Fair-Wage Hypothesis and Unemployment », The Quarterly Journal of Economics, 105(2), mai 1990, p.255-283.

[11Harrison White, From Network to Market, Princeton, Princeton University Press, 2002.

[12Marie-France Garcia, « La construction sociale d’un marché parfait : le marché au cadran de Fontaines-en-Sologne », Actes de la recherche en sciences sociales, 65, novembre 1986, p.2-13

[13Gilles Laferté, « Folklore savant et folklore commercial : reconstruire la qualité des vins de Bourgogne. Une sociologie économique de l’image régionale dans l’entre-deux-guerres », thèse EHESS, décembre 2002.

[14Pierre Bourdieu, Les Structures sociales de l’économie, Paris, Seuil, 2000.


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