Les effets de la mondialisation de la production

lundi 2 septembre 2013

Le développement des firmes multinationales modifie tous les domaines de la vie économique. Les échanges de produits bien entendu (intégration de la production), mais aussi l’emploi (délocalisation) viennent immédiatement à l’esprit mais il faut élargir l’analyse pour prendre en compte la question de la gouvernance (rapports de force) et celle de la culture.

L’impact sur l’emploi et les échanges

1) Sur l’emploi.

La mobilité internationale des capitaux engendrée par les firmes multinationales joue un rôle important dans la dynamique interne des zones de libre-échange, en se substituant au moins partiellement à la mobilité internationale du travail. Cette relation est souvent perçue avec crainte par les salariés des entreprises qui procèdent à des IDE : ils craignent que la délocalisation du capital soit aussi une délocalisation du travail. Deux exemples récents montrent que les effets sont en réalité assez complexes.
- L’entrée du Portugal dans la CEE, en 1986, a conduit à l’implantation de firmes des autres pays développés européens et entraîné un ralentissement sensible de l’émigration portugaise, le Portugal devenant l’un des pays de la CEE au taux de chômage était le plus faible avant la crise financière de 2008.
- La signature de l’ALENA (Accord de libre-échange nord-américain) par les États-Unis en 1993 a été à l’origine d’un débat interne assez vif, les milieux syndicaux craignant un développement des investissements des États-Unis au Mexique et, corrélativement, des suppressions d’emplois sur leur sol. Il semble en fait que les mouvements de main d’œuvre en provenance du Mexique sur la zone frontalière ne se sont pas réduits et que les délocalisations sont restées peu nombreuses.

L’analyse est complexe parce qu’il faut prendre en compte de très nombreux éléments dont les évolutions ne sont pas les mêmes à court et à long terme.
- Comme pour la relation entre le progrès technique et la variation du nombre des emplois, on peut s’attendre à ce qu’à court terme les délocalisations entraînent souvent des destructions d’emplois, mais à long terme, l’amélioration des résultats des entreprises, les gains de productivité et leur redistribution peuvent avoir un effet inverse. De plus le développement des pays d’accueil, se traduit par l’apparition de clients potentiels ayant un pouvoir d’achat plus élevé qu’avant et susceptibles d’acheter les nouveaux produits fabriqués dans les pays de départ.
- Si l’on accepte les conclusions de l’analyse traditionnelle annonçant l’égalisation du coût des facteurs de production (largement vérifiées pour cet aspect dans les "nouveaux pays industrialisés d’Asie comme la Corée du Sud) les mouvements de capitaux ont un effet à long terme sur le resserrement des écarts entre les salaires et la productivité [1].

Emploi
Salaire
Productivité
Court terme
Long terme
Pays de départ
Destruction d’emplois
Déversement des emplois ?
Réduction des écarts de salaires
Réduction des écarts de productivité
Pays de destination
Création d’emplois
Développement d’autres activités ?



La Commission des Finances du Sénat, présidée par M. Jean ARTHUIS, a commandé à KATALYSE fin 2004 / début 2005 une étude portant sur les Délocalisations dans les métiers de services".

Pour une critique sévère mais bien argumentée de ce rapport voir "Pourquoi, mais pourquoi donc n’avons-nous pas de meilleurs politiques ?" sur le blog d’Olivier Bouba-Olga. Dans cet article consacré à la publication par Jean Arthuis d’un ouvrage intitulé " Mondialisation - la France à contre-emploi ", Olivier Bouba-Olga oppose un démenti catégorique aux conclusions alarmistes de Jean Arthuis.

Dans un article récent publié sur son blog, Olivier Bouba Olga fait le point pour 2013.
Les chiffres publiés par l’Insee pour la période 2009-2011 montrent que 4,2% des entreprises de 50 salariés ou plus ont délocalisé, chiffre qui monte à 8,8% dans l’industrie manufacturière et les services de l’information et de la communication. Ces délocalisations ont lieu majoritairement dans l’Union Européenne (55% des opérations), avant tout dans l’UE à 15 (38%). L’Afrique arrive derrière (24%), suivi de la Chine (18%) et de l’Inde (18%).
Quel impact sur l’emploi ? L’enquête estime à 20 000 le nombre d’emplois détruits sur 2009-2011 pour motif de délocalisation, soit 6 600 en moyenne par an, soit encore 0,3% de l’emploi salarié en 2011. Parmi eux, 11 500 relèvent de l’industrie manufacturière, soit 0,6% de l’emploi salarié de l’industrie manufacturière.
L’étude réalisé a également été conduite dans d’autres pays de l’Union Européenne, ce qui permet de construire ce graphique :

La France est l’un des pays les moins touché de l’échantillon.
Tous ces chiffres sont globalement conformes à ceux produits par d’autres études. Les délocalisations existent, mais elles pèsent beaucoup moins qu’on l’imagine et contribuent beaucoup moins que d’autres processus aux destructions d’emplois. »

Le même Olivier Bouba-Olga, explique la relocalisation de l’entreprise Geneviève Lethu ici.

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Vous pouvez voir d’autres exemples de relocalisations dans un dossier publié dans Le Parisien / Aujourd’hui en France (11 février 2009) avec quelques comparaisons chiffrés de coût de main d’œuvre et de productivité, l’exemple de la relocalisation du groupe Parisot, celui également de Call Marketing, quelques éléments sur l’Allemagne, et une interview de Bouba-Olga.

Cette séquence de l’émission Le dessous des cartes traite le thème des délocalisations avec la démarche habituelle (support cartographique) après la pub.


Même si l’idée que le développement des échanges avec les pays émergents peut être une opportunité à saisir n’est pas très répandue dans l’opinion, il faut souligner qu’elle n’est pas une illusion. C’est ce que s’efforce de faire cette vidéo (14 minutes) emprunté au CED (Canal Educatif à la demande). La présentation de la vidéo est accessible sur cette page : Les opportunités de la mondialisation, Exporter du design vers la Corée : folie ou coup de génie ?


Les avantages comparatifs en pratique
Une vidéo du Canal Educatif à la Demande

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Pour une présentation développée de l’analyse des délocalisations voir (en fichier joint à gauche) la première partie du rapport "Délocalisations, relocalisations : Mise en perspective et enjeux pour la région Aquitaine" (GREThA (UMR CNRS 5113, Université de Bordeaux) publié au premier trimestre 2010 et présenté sur cette page.

2) Pour les échanges

La réponse est encore plus délicate parce qu’il devient très difficile (impossible) de distinguer dans les échanges ceux qui relèvent d’une véritable exportation (importation) de ceux qui participent à un processus de production globalisée (sous-traitance entre des filiales internes d’une même entreprise) on parle alors d’échanges intra-firme. Dans ce dernier cas les valeurs enregistrées n’ont aucune signification précise puisque le "prix" de vente est complètement "administré" par l’entreprise. Ce sont des critères fiscaux qui feront que le prix de vente du produit intermédiaire sera élevé ou non de manière à choisir dans quel pays le "bénéfice" sera taxé.

En 2006, Jacques Sarrazin pour Challenges à réalisé une série d’entretien avec Joseph Stiglitz. Les entretiens sont regroupés sur un DVD "Où va le monde M. Stiglitz ?". Les entretiens peuvent être téléchargés gratuitement à cette adresse et vous pouvez aussi le commander sur la même page.

L’extrait suivant concerne les sociétés multinationales.


Le rôle des sociétés dans la mondialisation

Mise en concurrence des États et contraintes accrues

Les multinationales disposent d’un pouvoir politique.
- Elles maîtrisent les infrastructures essentielles de la mondialisation (comptabilité, assurances, conseils, contrôle...)
- Elles établissent des normes qui leur sont propres (à l’intérieur d’un ensemble d’entreprises) en concurrence avec la normalisation publique, obligeant celle-ci à s’adapter.
- Elles constituent des alliances sur des projets précis par exemple en matière de R&D ce qui est en partie contraire aux règles de la concurrence.
- Elles peuvent constituer des ententes illégales : les cartels.
- Elles sont capables d’influencer les décisions politiques par leur pouvoir de lobbying.

Et le pouvoir de contrôle de ces entreprises connaît une évolution qui le rend encore plus préoccupant.

Certains auteurs présentent cette évolution en opposant le capitalisme managérial et le capitalisme patrimonial.

[*Le capitalisme managérial*] est caractérisé par un face à face entre :
- une bureaucratie gestionnaire
- des syndicats puissants
- répartissant ensemble la valeur ajoutée entre : l’autofinancement pour les investissements et la masse salariale
- les actionnaires sont ignorés

[f*Le capitalisme patrimonial*] est caractérisé par un face à face entre :
- des actionnaires organisés (43% des ménages américains possède des actions et 55 millions de salariés américains participent à des fonds de pension par capitalisation)
- des gestionnaires sous tension
- des syndicats moins puissants répartissant ensemble la valeur ajoutée entre : la distribution de profits, l’autofinancement pour les investissements et la masse salariale
- les actionnaires sont puissants et exigent une part accrue de la valeur ajoutée.

Ainsi il est plus difficile aujourd’hui de répondre à la question : qui gouverne les entreprises mondialisées ?

Les gestionnaires de fonds de pension (retraites) et des « mutual funds », Sicav, fonds communs de placement et autres instruments de placements collectifs (OPCVM) peuvent s’opposer ou faire alliance avec les actionnaires individuels qui ont peu de poids car ils sont plus lents à réagir. Ils doivent alors affronter ou collaborer avec les banques et compagnies d’assurance qui ont ces dernières années à se rapprocher de plus en plus des gestionnaires de fonds.
Les gestionnaires de l’entreprise sont souvent aussi actionnaires (tradition du capitalisme familial ou stock-options) mais ils poursuivent en même temps des objectifs de carrières personnelles.

Les stratégies de ces différents gestionnaires sont fort différentes en fonction de leurs objectifs.
Un gestionnaire de fond de pension fait des placement à long terme tandis qu’un gestionnaire de « mutual fund » effectue ses placements en fonction des objectifs qu’il a présenté à ses clients.
Les cadres dirigeants de l’entreprise ont des perspectives plus "industrielles" et leur rôle est de déterminer une startégie productive te commerciale au moins autant qu’une simple stratégie financière.

Les conséquences de ce changement de pouvoir dans les entreprises multinationales sont nombreuses :
- Pression de l’actionnariat sur le PDG
- Les PDG consacrent plus de temps à flatter les gestionnaires de fonds qu’aux relations sociales
- Rationalisation et restructuration se précipitent même lorsque l’entreprise réalise des profits
- Nécessité de prendre en compte l’opinion publique (les compagnies pétrolières et leur image, les entreprises « éthiques » ...)

Toutefois le rôle des États n’a pas disparu et les relations avec les entreprises multinationales sont très fortes et réciproques. Il suffit pour s’en convaincre d’observer le cas des États-Unis.

Les États interviennent aussi dans la construction de l’économie mondiale, mais ils n’ont pas tous la même force. La domination américaine est un facteur structurant.

Il n’est pas difficile de donner une image de la domination des État-Unis d’Amérique parce que celle-ci se manifeste dans tous les domaines.
- Politique, puisque les États-Unis peuvent décider sans obtenir l’accord de l’ONU d’intervenir quand ils le veulent, où ils le veulent.
- Économique, par le niveau de leur PIB et par la place de leurs entreprises dans la production et les échanges.
- Technologique, et pour certains il faut même parler d’un « fossé technologique » séparant les États-Unis du reste du monde :

Dépenses interne de recherche et développement pour 2010

source : les activités de recherche-développement dans le monde actualisation 2012.

Données récentes sur les (...)

Données récentes sur les dépenses de R&D, le nombre d’étudiants, de chercheurs et la production scientifique.

Les États-Unis continuent à jouer un rôle majeur en réalisant 34 % des dépenses de recherche mondiale, contre 24 % pour l’Union européenne, l’Asie poursuit son ascension :
- la Chine est troisième (9,3 % de la dépense de R&D mondiale), et se rapproche progressivement du Japon (13,5 %) ; la Corée du Sud est sixième (3,7 %), pratiquement au niveau de la France et du Royaume-Uni ; l’Inde est huitième (2,2 %), au niveau du Canada ;
- il y a autant de chercheurs qui travaillent en Chine qu’aux États-Unis (22 % environ) ;
- en Corée du Sud, à Taiwan ou à Singapour, la part des chercheurs dans la population active a atteint le niveau des États-Unis (environ 9,3 chercheurs pour 1000 actifs) ;
- 43 % des étudiants du monde sont en Asie, 24 % sont en Europe, 14 % en Amérique du Nord et 5 % en Afrique (qui ne réalise cependant que 0,6 % de la R&D mondiale) ;
- en 5 ans (2003-2008), la part de la Chine dans les publications internationales a pratiquement doublé (+ 93 %), celle du Brésil a augmenté de 44 %, celle de l’Inde de 24 % ; en sciences pour l’ingénieur et en mathématiques, l’indice d’impact de la Chine en 2008, jadis faible, se rapproche de la moyenne mondiale (0,81 et 0,87 respectivement) ;
- en 2008, l’Office des brevets des États-Unis a accordé deux fois plus de brevets à des inventeurs d’Asie (31 %) qu’à des européens (16 %).
Rapport de l’Observatoire des sciences et des techniques édition 2010. (En ligne)

La moitié des prix Nobel décernés depuis l’origine (1901) ont été attribués à des américains et la proportion est encore beaucoup plus forte depuis 1950.
Le classement contesté [2] des universités proposé chaque année par l’Université de Shangaï confirme cette domination comme le montrent les résultats pour 2010 [3].

Cet écart est sans cesse renforcé par le "drainage des cerveaux". [4].

Financière, puisque les plus grands marchés de capitaux sont aux États-Unis et parce que la part la plus grande des investissements directs à l’étranger concerne les États-Unis (le marché obligataire américain représente la moitié du marché mondial des obligations)

Monétaire, par la place et le rôle du dollar (la moitié des transactions financières sont effectuées en dollars et 75 % des réserves officielles de devises sont en dollars).

Militaire, par le niveau des dépenses et l’avance technologique, mais aussi par la présence dans de très nombreuses bases et sur tous les océans.

  • .... Culturelle et cela fera l’objet d’un développement spécifique.

[1Les revendications salariales accompagnées d’importants mouvements de grève, en Chine, en Inde, au Bangladesh, en Roumanie... ont marqué le premier semestre 2010 et n’ont pas cessé depuis, elles aboutissent à des augmentations de salaires parfois considérables. Même si ces augmentations des salaires ne font pas disparaître l’écart avec les pays riches elles conduisent beaucoup d’entreprises à reconsidérer leur implantation géographique.

[2Pour établir son classement, l’université Jiao Tong retient six critères. Le nombre de prix Nobel et de médailles Fields parmi les professeurs (20 % de la note) et les anciens élèves (10 % de la note) est censé mesurer la qualité de l’enseignement. Le nombre de chercheurs les plus cités dans leurs disciplines (20 %), le nombre de publications dans les revues Nature et Science (20 %) et le nombre d’articles indexés dans Science Citation Index et Arts & Humanities Citation Index (20 %) doivent mesurer la qualité de la recherche. Enfin, la performance de l’université est rapportée au nombre de professeurs (10 %).

[3Rapportés par Le Monde du 14 août 2010

[4Voir cet article : "Ces étudiants étrangers convoités par les pays riches" publié par Le Monde le 15 juillet 2010 et rendant compte du dernier rapport de l’OCDE consacré "Perspectives des migrations internationales".
Sur les 2 à 2,5 millions de jeunes issus du monde entier venant étudier chaque année dans les pays de l’OCDE, un étudiant sur cinq ne rentre pas dans son pays d’origine après son diplôme.
Ces jeunes viennent en grande majorité de pays de l’OCDE, mais les contingents venus de Chine, d’Inde sont également importants.
Depuis le début des années 2000, la tendance est partout à l’augmentation des effectifs des étudiants étrangers. Leur nombre a "doublé en moyenne" de 2000 à 2007, selon l’OCDE et le pourcentage des étudiants étrangers dans la population étudiante des pays développés ne cesse de croître : il est de 19,5 % en Australie, pays qui a déployé de très gros efforts pour se rendre attractif auprès des jeunes Asiatiques notamment, de 15 % au Royaume-Uni et de 11,3 % en France par exemple.
Les États-Unis, le Japon, l’Allemagne, l’Australie, la France et le Royaume-Uni figurent parmi les pays qui accueillent le plus d’étudiants étrangers. Ces six pays représentent 75 % de la totalité des étudiants internationaux de la zone OCDE. Avec près de 600 000 étudiants en 2007, les États-Unis se taillent la part du lion.