Les formes de l’investissement

dimanche 1er septembre 2013

La croissance économique est inséparable de l’accumulation du capital. Elle en résulte parce que le capital est un facteur de production et un moyen d’augmenter la productivité du travail, elle en est aussi la condition car sans croissance économique il ne peut y avoir durablement de financement pour l’investissement.
L’investissement constaté pendant une période, au sens des économistes, c’est la variation du stock de capital fixe (les équipements) installé entre le début et la fin de la période.

De manière générale investir c’est faire un « pari sur l’avenir » puisque la dépense réalisée aujourd’hui ne sera rentabilisée éventuellement que plus tard.
Lorsqu’il décide d’investir, l’entrepreneur anticipe les retombées futures de l’investissement : il compare le gain attendu (profit escompté) et les dépenses liées à l’investissement [1].
Les entreprises ne sont pas les seules à participer à l’accumulation du capital productif, les administrations contribuent à cet effort par les investissements publics.

Les différentes formes d’investissement

1) Investissements matériels ou formation de capital fixe

L’économiste autrichien Eugen von Böhm-Bawerk (1851-1914), a proposé une présentation du capital qui a le mérite de montrer que le capital est issu du travail et a pour fonction d’accroître l’efficacité du travail. Cet auteur considère qu’utiliser du capital c’est faire un détour de production.
- Le temps consacré à la production du capital (l’équipement) est détourné de l’objectif final : le produit.
- Ce détour de production autorise un retour sur investissement. C’est parce que le capital améliore l’efficacité du travail (productivité) que le détour de production est mis en œuvre.
L’achat d’équipements (la formation de capital fixe) est engagé parce qu’il fait espérer un gain en retour. Le retour sur investissement est le profit escompté attaché au détour de production réalisé.

Derrière cette présentation il y a un raccourci qui dissimule les difficultés conceptuelles posées par cette notion centrale de l’analyse économique : le capital.
- Pour les économistes le capital est l’ensemble des actifs susceptibles de procurer un revenu.
Pour une entreprise le capital est l’ensemble des moyens financiers permettant de démarrer l’activité (plus tard les opérations d’exploitation seront financées par les recettes de l’entreprise). Dans le cas d’une société ce capital de départ s’appelle le capital social. En comptabilité privée ce capital financier apparaît au passif du bilan parce qu’il représente une dette de l’entreprise envers les apporteurs de capitaux.
- A côté de ce capital financier, l’analyse économique retient le capital technique ou capital fixe, constitué par les biens de production.
Le capital fixe (brut ou net) représente une mesure de l’ensemble des actifs fixes (éléments immobilisés possédés par le producteur) reproductibles (pouvant être produits) disponibles pour la production (utilisés pendant une durée de plus d’un an). C’est l’ensemble des équipements servant pour la production. Il résulte de l’accumulation au fil des ans de biens qui ont fait l’objet de formation brute de capital fixe (FBCF).
Pour mesurer le capital fixe net à une date donnée il faut estimer la valeur du capital fixe en prenant en compte l’usure ou à l’obsolescence (on parle de consommation de capital fixe ou d’amortissement).

Mais le concept reste discuté parce qu’il est ambigu, idéologiquement déterminé, et difficile à mesurer.
- C’est un concept ambigu, puisqu’on parle de capital financier, capital social (au sens des comptable et des juristes), capital fixe, capital circulant, capital productif, capital variable et capital constant (chez Marx), capital humain, sans oublier les concepts utilisés en sociologie (capital économique, capital social et capital culturel pour Bourdieu)...
- C’est un concept idéologiquement déterminé, puisqu’on peut opposer le détour de production (école autrichienne) et le détournement de valeur à l’intérieur d’un rapport social (analyse marxiste) en montrant les conséquences de ces conceptions différentes dans l’analyse de la répartition (qu’elle est la nature du profit ?)
- C’est un concept difficile à mesurer, parce que c’est un stock et qu’il faut régler les problèmes liés à la dépréciation.

Pour la comptabilité nationale, la FBCF représente les dépenses engagées pour acquérir les équipements (y compris immobiliers, bâtiments et terrains). Cependant la réforme de la comptabilité nationale cherche à mieux prendre en compte les aspects immatériels de l’investissement, en intégrant dans la FBCF les achats de logiciels.
- La FBCF des ménages dans le cadre de leur activité domestique ne concerne que l’acquisition de logements. Mais lorsque les ménages sont des entrepreneurs individuels ils peuvent aussi faire de la FBCF.
- Il faut distinguer la formation nette de capital fixe de la consommation brute de capital fixe.

Formation brute de capital fixe = formation nette de capital fixe + consommation de capital fixe.

La consommation de capital fixe correspond en fait à l’achat d’un équipement de remplacement.
La formation nette de capital fixe traduit une augmentation de la capacité de production disponible.

La part de la consommation de capital fixe dans la FBCF est importante (toujours supérieure à 50% depuis 30 ans) et comme cette consaommation de capital fixe est relativement incompressible (il faut bien remplacer le matériel usé) lorsque le taux d’investissement (l’effort d’investissement) diminue la part des investissements de remplacement augmente.

Part de la consommation de capital fixe dans la FBCF pour l’ensemble des secteurs résidents (France 1978 - 2011)

Part de la consommation de capital fixe dans la FBCF et taux d’investissement (FBCF / VAB) pour les sociétés non financières (France 1978 - 2011)

Source : calculs à partir des comptes nationaux, INSEE, octobre 2012

On distingue aussi les investissements de capacité et les investissements de productivité ou de rentabilité.
- Les premiers ont pour objet d’augmenter la capacité de production, sans changer notablement la manière de produire : la croissance du produit est extensive (plus de capital)
- Les seconds visent à produire de manière plus efficace : la croissance du produit est intensive (un capital plus productif).
Dans la réalité la formation brute de capital relève le plus souvent de ces deux logiques à la fois car les biens d’équipement sont soumis comme les autres aux modifications entraînées et permises par le progrès technique.

2) Investissements immatériels [2]

Ils sont constitués par des dépenses de recherche-développement, de formation, de logiciels ainsi que les dépenses commerciales ayant le caractère d’un investissement, essentiellement de publicité.
Ces investissements ne sont pas simples à mesurer car ils n’apparaissent pas comme des immobilisations mais comme dépenses d’exploitation, (des salaires par exemple). Leur valeur est devenue considérable (le quart du total en 1990, le tiers en 2000) ce qui fait que s’en tenir à la seule FBCF c’est sous-estimer l’investissement. On a vu plus haut que désormais les achats de logiciels sont comptés comme de la FBCF.

3) Confusions possibles...

Si investir c’est engager une dépense, en dehors de l’exploitation courante de l’entreprise, pour faire un profit plus élevé, certaines opérations financières relèvent à l’évidence de cette définition.
Les placements financiers ne sont pas de la FBCF. Ils sont une utilisation possible de la "capacité de financement" qui est le solde (ce qui reste) du compte "capital" des agents. Pourtant, lorsqu’une entreprise achête des actions d’une autre entreprise elle devient propriétaire en partie du capital fixe de cette dernière. Les économistes reconnaissent clairement cette liaison conceptuelle lorsqu’ils parlent par exemple d’investissements directs à l’étranger. En revanche lorsqu’il s’agit d’acquisition d’action d’entreprises résidentes par des entreprises résidentes, on ne parle parle pas d’investissement mais de placements alors que le niveau prévisible du rendement de ces placements peut entraîner des modifications du comportement en matière de formation de capital fixe.
Les investissements directs à l’étranger (IDE) sont des dépenses qu’une unité institutionnelle résidente d’une économie effectue dans le but d’acquérir un intérêt durable dans une unité institutionnelle résidente d’une autre économie et d’exercer, dans le cadre d’une relation à long terme, une influence significative sur sa gestion. [3]

Les placements financiers sont une des formes possibles d’utilisation de l’épargne de l’entreprise.

Dans la suite du cours, sauf indication contraire, investissement doit être entendu comme formation brute de capital fixe. Il faudra donc interpréter avec prudence les conclusions tirées des observations statistiques : par exemple le taux d’investissement mesure le rapport de la FBCF à la valeur ajoutée, c’est un indicateur partiel de l’effort d’investissement qui devrait prendre en compte au moins les IDE et les investissements immatériels.
On dispose de peu de données sur la place de l’investissement immatériel relativement à la FBCF mais elles suffisent pour justifier la remarque précédente.

Ce qui précède a pour objet de bien montrer qu’il faut utiliser le terme "investissement" avec précaution en particulier parce que la définition de la comptabilité nationale ne correspond pas à celle utilisée en comptabilité privée (la comptabilité des entreprises). Pour faire le point Joachim Dornbusch propose ce schéma, partie d’un diaporama présenté sur son site (une version allégée du diaporama est en document joint en bas du présent article).

La FBCF aujourd’hui

Taux d’investissement (FBCF / VAB) Sociétés non financières France 1949 - 2012

Source : INSEE, séries longues des comptes sociétés non financières

La baisse du taux d’investissement n’implique pas la baisse de l’investissement.

Taux d’investissement (FBCF / VAB) en % et FBCF en milliards d’euros pour les sociétés non financières France 1978 - 2011

Source : INSEE, séries longues des comptes sociétés non financières

Toutefois, la chute brutale du taux d’investissement des périodes 1973-1983 et 1990-1997 traduit une véritable crise de la FBCF, puisque dans ces deux périodes le niveau des investissements mesuré en volume (à prix constants) stagne.

Source : INSEE séries longues

Si l’essentiel de la FBCF vient des entreprises non financières...
... les ménages et les administrations publiques font aussi de la FBCF

Source : INSEE Comptes de la Nation pour 2011 (juin 2012)

Quels investissements pour les entreprises de l’industrie manufacturière en France (moyenne 1991-2013)

Source : Enquête sur les investissements dans l’industrie – Octobre 2013, INSEE

[1Comme il s’agit de gains et de dépenses qui vont se dérouler dans la durée, il faut faire un calcul d’actualisation.

[2Voir cet article.

[3Les investissements directs comprennent non seulement l’opération initiale qui établit la relation entre les deux unités, mais également toutes les opérations en capital ultérieures entre elles et entre les unités institutionnelles apparentées, qu’elles soient ou non constituées en sociétés. Un IDE peut donc prendre diverses formes : création d’une entreprise à l’étranger, rachat ou prise de participation (acquisition d’au moins 10% du capital social) dans une entreprise étrangère, réinvestissement des bénéfices par la filiale.