Les nouvelles théories du commerce international

lundi 2 septembre 2013

Les explications fournies par les théories traditionnelles ne parviennent pas expliquer certaines caractéristiques essentielles de la spécialisation internationale observée après la seconde guerre mondiale. La division internationale du travail ne s’explique pas seulement par les dotations factorielles.

La structure des marchés et la dynamique de la production doivent aussi être prises en compte.

1) La différenciation des produits

En 1961, Staffan Burenstam Linder [1] comme M. V. Posner [2] s’appuie sur l’importance des échanges de produits similaires entre pays riches (les échanges intrabranches) pour rejeter le modèle HOS mais il se tourne vers une autre approche mettant l’accent sur la nature de la demande.
Les productions répondent à une demande des clients et les producteurs nationaux produisent d’abord pour leur marché national. La demande est ainsi une "demande domestique représentative". Il faut qu’un marché intérieur existe pour que des exportations soient envisageables et celles-ci peuvent être considérées comme un commerce de surplus par rapport à la consommation intérieure. C’est cette "demande représentative" qui détermine la nature des produits exportés. Et puisque les pays de même niveau de développement ont des demandes représentatives similaires, leurs surplus exportables porteront sur les mêmes produits. Chaque bien exportable est donc aussi un bien importable.
Il peut cependant y avoir des "différences" entre ces produits "similaires". La "qualité" (au sens large, c’est-à-dire incluant le niveau dans la gamme possible du produit en plus des caractéristiques habituelles de fiabilité et de solidité) joue un rôle. Cette "demande de qualité" est liée au niveau de revenu. Plus le revenu par habitant est élevé dans les deux pays plus cette recherche de différences devient importante, elle est la condition des exportations qui sont un prolongement naturel de la production intérieure.
Dans la même perspective certains auteurs insistent sur le caractère imparfait de la concurrence et en particulier sur la différenciation des produits. L’économiste australien Kelvin Lancaster (1924-1999) applique au commerce international son analyse de la demande. [3]
Chaque producteur s’attache à donner de son produit une image "différente" de manière à exploiter le goût des consommateurs pour la différence [4], le consommateur recherche en fait une "variété idéale" du produit, chaque producteur réalisant une "variété réelle" de ce produit. Dans ces conditions même si les technologies et les dotations factorielles sont identiques, l’échange augmente le bien être et aura lieu parce qu’il augmente le nombre de "variétés offertes".
Puisque les deux pays ont des marchés importants pour des produits d’une même catégorie, ils doivent les différencier pour pouvoir séduire les clients étrangers.

2) Intuition smithienne : les rendements d’échelle.

L’ouverture extérieure est favorable si l’extension du marché permet d’augmenter la productivité. Deux pays ayant la même dotation en facteurs peuvent améliorer leur niveau de vie en participant aux échanges.
Cette idée n’est pas nouvelle puisque dès 1923, Franck Graham [5] envisageait l’influence des économies d’échelle sur le commerce, et que, Bertil Ohlin lui même dans son livre de 1933 fait directement allusion aux effets des économies d’échelle sur le développement des échanges.

Pourtant il est essentiel de noter ce qui distingue les conclusions des explications intégrant des rendements d’échelle croissants relativement à celles reposant sur l’avantage comparatif.
- Lorsqu’il y a des rendements d’échelle, l’échange entre pays est possible et profitable même si les deux pays sont strictement identiques.
- Dans le cas des rendements croissants, la spécialisation entraîne une concentration de la production dans certains pays, mais le choix du pays producteur est indéterminé, puisque c’est l’échelle de la production qui donne l’avantage. Les deux exemples les plus fréquemment cités pour illustrer le caractère aléatoire des concentrations de production liées à l’exploitation des rendements d’échelle sont la Silicon Valley pour l’informatique, ainsi que Seattle et Toulouse en ce qui concerne la production aéronautique.

Cela signifie que les rendements croissants constituent une explication endogène de la spécialisation internationale.
D’où l’inversion du raisonnement traditionnel :

c’est la spécialisation et l’échange qui créent l’avantage comparatif

Les pouvoirs publics peuvent d’ailleurs intervenir pour aider une entreprise à atteindre une taille suffisante pour affronter le marché mondial. C’est l’économiste américain Paul Krugman qui a introduit cette idée d’une politique commerciale stratégique permettant de faire jouer les économies externes positives (main d’œuvre qualifiée, avance technologique, présence commerciale...).

3) Intuition ricardienne : différences technologiques dynamiques

Dans les années 1960, plusieurs auteurs centrent leurs recherches sur la question de l’évolution des spécialisations, c’est-à-dire des avantages comparatifs. Si ces derniers sont fondés sur des écarts technologiques, que se passe-t-il si le progrès technique n’affecte pas de la même façon toutes les technologies ou tous les pays ?
L’écart technologique devient une explication intégrant la dynamique de l’innovation. Les pays qui innovent bénéficient provisoirement d’un avantage monopolistique jusqu’à ce qu’ils soient imités par d’autres...

  • Michael Vivian Posner [6] montre que deux pays qui ont des technologies voisines et fabriquent les mêmes gammes de produits vont quand même échanger si l’un des deux dispose d’une vance technologique qu’il est capable de transformer provisoirement en pouvoir de marché. Le pays qui innove dispose d’un avantage comparatif pour tous les biens nouveaux qu’il propose.
    Cette analyse est prolongée par un autre économiste américain, Gary Clyde Hufbauer [7] montre comment cet avantage comparatif se déplace.
    Les deux schémas ci-dessous empruntés à Anne Hanaut et El Mouhoub Mouhoud [8] résument cette approche :

C’est le fondement de la théorie du cycle de vie des produits de Robert Vernon [9].
Les États-Unis sont jusqu’en 1970, le pays où les coûts salariaux sont indéniablement les plus élevés, en même temps que le revenu par tête est le plus important. Cela explique la nature des innovations qui sont à la fois intensives en capital et qui concernent des produits destinés à une clientèle peu sensible aux prix.

Plus tard Vernon adaptera sa théorie, par exemple pour caractériser les innovations des firmes japonaises et européennes et décrire les nouvelles caractéristiques du cycle de vie des produits naissant au sein de ces firmes.
Il est en particulier évident que le délai qui sépare l’innovation de sa délocalisation s’est considérablement réduit et la mondialisation de la production peut même conduire à une production délocalisée dès l’origine. Il reste cependant que l’arrivée à maturité d’un produit n’est généralement pas possible sans que celui-ci concerne d’abord une clientèle ayant un pouvoir d’achat élevé.

4) La concurrence imparfaite

Si la référence à la concurrence pure et parfait est abandonnée, il est possible d’appliquer les outils développés pour et par l’économie industrielle pour traiter de la concurrence imparfaite :
- les deux grands modèles de la concurrence monopolistique, de Harold Hotelling (1929) [10] et de Edward Chamberlin (1933) [11].
- les modèles de la concurrence oligopolistique, en particulier celui de Augustin Cournot (1838) [12].

Les analyses de Paul Krugman (1979) [13], Kelvin Lancaster (1980) [14] et Elhanan Helpman (1981) [15] relèvent de la première grille. Elles expriment plus ou moins l’idée suivante : les échanges internationaux sont la conséquence du goût pour la diversité des consommateurs, qui engendre une demande pour les variétés étrangères, et des rendements croissants d’échelle des producteurs, qui favorisent l’effet d’attractivité des marchés.

Les analyses de James Brander (1981) [16] et James Brander et Paul Krugman (1983) [17] relèvent pour leur part de la seconde grille : les échanges internationaux sont la conséquence des comportements stratégiques des firmes.

[1An Essay on Trade and Transformation, New York, John Wiley and Sons.

[2"International trade and Technical Change", Oxford Economic Papers, 1961

[3La reformulation du comportement de demande du consommateur exposée dans Consumer Demand : A New approach, Columbia University Press, est reprise et appliquée au commerce international dans Intra-industry trade under perfect monopolistic competition, Journal of International Economics, 1980

[4 Bernard Lassudrie-Duchène, La demande de différence et l’échange international, Economies et sociétés, 1971.

[5« Some Aspects of Protection Reconsidered. », Quarterly Journal Of Economics, 1923.

[6International Trade and technological change, Oxford Economic Papers, 1961

[7Synthetic Materials and the Theory of International Trade, Cambridge Harvard University Press, 1966

[8Économie internationale, Vuibert, 2002

[9International investment in international trade in the product cycle, QJE, 1966 suivi de The Technology Factor in International Trade, N.B.E.R., New York, 1970

[10Stability in competition, The Economic Journal, 1929)

[11Théorie de la concurrence monopolistique, traduction française en 1953 du livre publié en 1933

[12Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses (1838)

[13Increasing returns, monopolitic comportion ans international trade, Journal of International Economics

[14Intra-industry trade under perfect monopolistic competition, Journal of International Economics, 1980

[15"International trade in the presence of product differentiation, economies of scale and monopolistic competition", Journal of International Economics.

[16Intra-industry Trade in Identical Commodities, Journal of International Economics, 1981

[17A reciprocal dumping model of International trade, Journal of International Economics, 1983


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