Les théories traditionnelles du commerce international

lundi 2 septembre 2013

Des avantages absolus aux avantages comparatifs

Adam Smith [1] explique l’échange entre les pays par les différences des coûts de production (théorie des avantages absolus). Ces différences sont appréciées en comparant les coûts absolus : un pays importe un bien si sa production nationale est plus coûteuse que son importation.
C’est une application de l’analyse des effets de la division du travail [2] au commerce international.

Mais cette présentation entretient une confusion entre deux concepts qui ne sont pas encore précisés, la compétitivité et la spécialisation. Un pays peut bénéficier d’un avantage absolu, c’est-à-dire être plus compétitif, sans que cela commande forcément la spécialisation, c’est-à-dire l’affectation des ressources productives à une activité particulière. En d’autres termes, et c’est la contribution de David Ricardo, un pays qui n’est pas compétitif peut quand même se spécialiser.

David Ricardo, montre qu’un pays produisant avec des coûts absolus plus élevés qu’un autre peut néanmoins participer aux échanges. Ce qui est important, ce sont les coûts relatifs (théorie des avantages comparatifs) enregistrés dans la production d’un bien par rapport à un autre.
Dans chaque pays les productivités (ou les coûts de production) sont différentes d’une activité à l’autre. Il faut donc comparer ces productivités (ou ces coûts) deux à deux. D’un pays à l’autre ces comparaisons ne donnent pas le même résultat, l’écart de productivité (ou de coût) entre deux activités est plus ou moins grand.
Ces deux niveaux successifs de comparaison permettent de prévoir la spécialisation.
Dans l’exemple pris par Ricardo, le Portugal dispose relativement à l’Angleterre, d’un avantage absolu pour les deux produits retenus, le vin et le drap. Mais l’avantage du Portugal est plus grand pour le vin que pour le drap. Le Portugal va donc se spécialiser dans la production du vin et laisser l’Angleterre produire le drap.

- Pour une présentation de l’opposition entre Smith et Ricardo voir cet article
- Pour une présentation détaillée de la théorie de Ricardo voir cet article

Les différences de dotation en facteurs de production expliquent la spécialisation : Hecksher, Ohlin, Samuelson

Au début du XXe siècle, les grandes économies industrielles ont acquis un niveau de développement comparable, les différences de technologies et de goûts des consommateurs sont assez réduites pour que l’explication ricardienne soit affaiblie. Le capital technique joue un rôle de plus en plus grand dans la production et il devient difficile de fonder l’explication des échanges internationaux sur les seuls écarts de productivité du travail.
Au plan théorique d’ailleurs, les économistes ont pour la plupart abandonné la théorie de la valeur travail en adoptant les conclusions et les méthodes de l’analyse marginaliste (théorie de la valeur utilité).
Il n’est donc pas surprenant que le modèle ricardien apparaîsse de moins en moins adapté à l’explication des échanges entre les grandes économies.

Deux économistes suédois sont à l’origine d’une nouvelle explication qui retient la rareté (ou l’abondance) relative des ressources productives : si les économies se ressemblent parce qu’elles utilisent la même technologie, elles diffèrent parce qu’elles ne disposent pas des mêmes
ressources productives : les facteurs de production (travail, capital, terre cultivable, ressources naturelles) sont inégalement répartis au plan mondial, pour des raisons géographiques et historiques.

Selon Eli Heckscher [3] « Une différence de rareté relative des facteurs de production entre deux pays est donc une condition nécessaire pour qu’il y ait différence des coûts comparés, et par conséquent commerce international ».
Bertil Ohlin [4] s’efforcera de montrer toutes les implications de cette affirmation. Les dotations en facteurs de production commandent la spécialisation internationale : l’échange international est un échange de facteurs abondants contre des facteurs rares : un pays exporte des biens dont la production réclame une grande quantité du facteur qu’il possède en abondance.

À partir de 1937, Paul Anthony Samuelson consacre plusieurs articles à la mise en forme de cette nouvelle théorie du commerce international qualifiée de "modèle des proportions de facteurs.
Avec Wolfgang Stolper [5], il montre en 1941 que la rémunération réelle du facteur rare (dans leur exemple, le travail) est plus faible en libre-échange qu’en autarcie. Plus qu’un simple conflit de répartition, le commerce international engendrerait ainsi un antagonisme d’intérêt entre différentes catégories d’agents, avec dans ce cas précis des répercussions négatives pour les salariés. [6]
Ce résultat ne conduit pas à refuser le libre échange mais il souligne les effets négatifs qui peuvent accompagner l’amélioration "globalement" constattée pour les pays qui participent à l’échange.
En 1948 Samuelson complète l’analyse en montrant que le prix des facteurs de production a tendance à s’égaliser d’un pays à l’autre [7]. Comme dans chaque pays, on utilise plus le facteur abondant, il devient rare et son prix monte... dans l’autre pays le facteur qui était rare devient abondant et son prix baisse...

Le « théorème HOS » est particulièrement favorable au libre échange puisqu’il indique que non seulement l’échange procure un gain pour tous les pays mais qu’en plus il permet l’égalisation des rémunérations des facteurs de production dans tous les pays participant à l’échange.
Mais cette analyse repose sur des hypothèses particulièrement fortes :
- les méthodes de production sont les mêmes partout
- les rendements sont constants
- les facteurs de production ne se déplacent pas d’un pays à l’autre...
- et elle ne permet pas de comprendre pourquoi des pays qui ont des dotations factorielles semblables échangent des produits d’une même catégorie (l’Allemagne et la France échangent des voitures), ni pourquoi des pays choisissent des spécialisations qui se révèlent rapidement défavorables (toutes ne se valent pas).

Toutes ces limites interdisent de faire du modèle HOS l’explication principale de la spécialisation internationale, mais elles ne doivent pas conduire à négliger complètement cette explication. C’est ce que rappelle utilement un article de Olivier Bouba-Olga illustré par l’exemple de la chaine "Starbucks coffee".

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Voici le commentaire de Bouba-Olga :
Le Brésil est premier producteur mondial de sucre ; Canada, Etats-Unis, Finlande et Suède sont les principaux producteurs et exportateurs de papier ; le café provient d’Amérique Centrale et d’Afrique de l’Est, etc... On se divise donc le travail entre tout ce "petit monde", et on va livrer ça aux consommateurs de la planète.
A ce sujet, on notera que la géographie de la demande est plutôt marquée, comme quoi on est encore loin d’une uniformisation des habitudes de consommation.

[1Recherches sur la nature et les causes de la richesse des Nations, 1776

[2C’est cet aspect de l’analyse de Smith qui est repris par les théories qui font référence aux rendements croissants, la taille du marché augmente l’efficacité productive, ce qui explique la recherche de débouchés à l’extérieur de l’économie nationale.

[3Heckscher, « The effect of Foreign Trade on the Distribution of Income », Ekonomisk Tidskrift, 1919, traduit en français, L’effet du commerce international sur la répartition du revenu, dans Echange international et croissance, sous la direction de Beranrd Lassudrie-Duchêne, Economica, Les textes fondamentaux, Paris, 1972

[4Interregional and International Trade, Hravard University Press, 1933

[5Stolper, W. F. et Paul A. Samuelson, « Protection and Real Wages », Review of Economic Studies, 9, novembre, pages 58-73.

[6Cette question est particulièrement importante aujourd’hui pour tous ceux qui considèrent que le libre échange et la concurrence des producteurs à faibles coûts de main d’œuvre explique la détérioration de la situation des salariés non qualifiés des pays d’Europe occidentale.

[7"International Trade and the Equalisation of Factor Prices", 1948, Economic Journal et "International Factor-Price Equalisation Once Again", 1949, Economic Journal, traduit en français dans Echange international et
croissance, sous la direction de Bernard Lassudrie-Duchêne, Economica, Les textes fondamentaux, Paris, 1972


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