Marché et/ou organisation ; Marché et/ou planification

lundi 13 janvier 2014

Derrière l’expression “économie de marché” se cache une réalité très complexe qui ne se réduit pas à cette conceptualisation élémentaire.

Cette réflexion est particulièrement bienvenue dans une époque où certains annoncent le règne sans partage du marché. Il y a encore beaucoup de place, certainement beaucoup plus que ne l’indiquent les manuels d’économie, pour d’autres formes d’organisation. N’est-ce pas d’ailleurs le mouvement observable dans une partie (certes encore réduite) de la théorie économique récente lorsqu’elle cherche à se rapprocher de la réalité de la vie des entreprises et des échanges. Les nouvelles théories des contrats, l’économie des conventions ou même la théorie de la régulation sont fondées sur l’affirmation de présence de la relation sociale dans la relation d’échange.

La place de l’organisation

En France, l’école des conventions est apparue avec la ferme intention de contribuer à une meilleure compréhension de ces phénomènes. Contre "l’impérialisme des lectures strictement marchandes", Olivier Favereau, par exemple, propose une analyse des phénomènes économiques qui combine marché et organisation [1].

L’auteur distingue ainsi :
- les organisations de marché où l’organisation est au service du marché : c’est le cas des marchés financiers où la loi de l’offre et de la demande ne peut effectivement fonctionner que grâce à un support organisationnel. Sans une bourse qui centralise les ordres d’achat et de vente et assure la cotation, et sans les organes de surveillance, il serait difficile d’avoir un marché des valeurs transparent et actif ;
- les marchés d’organisations : sur les marchés des produits, ne sont-ce pas des organisations (des entreprises en l’occurrence) qui s’affrontent ? Ici, la loi de l’offre et de la demande ne sau-rait s’appliquer dans la mesure où les prix sont loin de jouer, à eux seuls, le rôle de régulateur sur le marché. Comme l’a noté H. White - un des principaux promoteurs des analyses sociologiques des marchés - parce que les produits qui y sont offerts sont de qualités différentes : un marché est donc moins le lieu d’un affrontement concurrentiel qu’« une structure dans laquelle les entreprises tiennent chacune un rôle différencié et sont liées les unes aux autres en un système équilibré d’observations interactives » .
- les organisations anti-marché constituent un dernier cas de figure dont les marchés internes du travail sont les prototypes. En effet, pour reprendre la définition classique de Peter Doeringer et de Michael Piore, un marché interne du travail est « une unité administrative où la rémunération et l’allocation du travail sont gouvernées par un ensemble de règles et de procédures administratives ». Dans ces unités, l’avancement à l’ancienneté, la rémunération en fonction de grilles de classification... fixent le montant du salaire, non sur la base de la concurrence, mais à partir de règles négociées ou imposées.

Cette articulation marché/hors marché a été bien mise en lumière également par les théoriciens français de l’effet sociétal.
Moins attentifs aux organisations stricto sensu qu’aux articulations entre les grands systèmes (productif, éducatif, relations professionnelles) qui participent à la régulation économique, les sociologues et économistes de cette école ont inscrit leurs travaux en prolongement d’un paradoxe qui avait été le point de départ de leur toute première réflexion : alors qu’en France l’encadrement est relativement plus important qu’en Allemagne, les écarts de salaires entre ouvriers non qualifiés et agents d’encadrement sont beaucoup plus forts qu’outre-Rhin. Les lois du marché (la rareté des cadres allemands devrait conduire à des salaires plus différenciés) sont trahies par une organisation sociale différente. Il n’est pas question de remplacer l’individualisme méthodologique de la théorie dominante par un déterminisme étroit, mais simplement de reconnaître que les préférences structurées par la socialisation, les modes de communication, les réseaux de connaissances, sont les seules qui autorisent à penser l’individu comme véritablement libre (beaucoup plus que s’il était une pure mécanique d’évaluation quantitative des peines et des plaisirs). C’est l’insertion dans un cadre macro-social influent qui fonde l’action libre.

Dans un autre ordre d’idée mais dans la même perspective critique relativement au réductionnisme de la position de l’économie dominante, la question de la morale, de l’éthique, est devenue un thème renouvelé dans la littérature économique.

D’une part, la prise en compte de la tradition anglo-saxonne des sciences politiques a permis l’intégration de la discussion portant sur la notion de justice à celle de l’efficacité [2].
D’autre part depuis le début des années 80 le travail des économistes, sociologues, anthropologues, regroupés autour du MAUSS [3] (Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales), a eu pour principal objectif de rappeler que l’éthique est au moins aussi importante pour l’action et la vie sociales que la seule recherche d’intérêts individuels régulés par le marché.

La planification

L’opposition entre économie de marché et économie planifiée a longtemps été une composante de l’enseignement de l’économie. Les "économies socialistes" servaient d’illustration pour la planification impérative, les économies d’Europe de l’Ouest, la France en particulier illustraient la planification indicative. Le succès des idées libérales dans le second cas et l’effondrement politique des États "socialistes" ont réduit l’intérêt de cette distinction. Cet article revient sur la pertinence de cette opposition.

Du milieu des années 1920 à la fin des années 1980 en URSS [4] d’abord puis dans les États ayant rejoint le camp des démocraties populaires le fonctionnement de l’économie est organisé administrativement. L’économie administrée remplace l’économie de marché.

L’organisation économique de ces États était fondée sur deux caractéristiques essentielles :
- la propriété collective des principaux moyens de production, tous les secteurs de l’économie étant collectivisés ;
- la planification de la réalisation de l’ensemble de la production économique.

Ces caractéristiques jointes sont à l’origine d’une confusion conceptuelle. La planification serait obligatoirement associée à la propriété collective des moyens de production. Ce qui revient à considérer les deux oppositions suivantes marché/planification d’une part et marché/Etat d’autre part comme équivalente, ce qui revient à associer étroitement (jusqu’à la confusion) l’État et la planification.

Cette identité conceptuelle est irrecevable pour deux raisons au moins :
- dans les économies de marché, même lorsque l’intervention de l’État est faible, la majorité des activités économiques sont plus ou moins planifiées ou administrées
- comme cela a été expliqué dans un autre article, le marché est une institution et l’État participe largement à cette institutionnalisation du marché.

Les théories économiques de la planification

C’est dans la Russie des années 1920 que la nécessité d’un théorie économique de l’économie dirigée se pose avec force. La prise de contrôle des entreprises industrielles par les conseils d’ouvriers ou par les organes d’État, l’effondrement des formes traditionnelles de production dans les campagnes, imposent de construire les outils permettant de décider et de coordonner les investissements et la production. Cette urgence rejoint la volonté exprimée par l’analyse marxiste d’éliminer les causes de l’exploitation des prolétaires par la bourgeoisie et les crises économiques observées lorsque les intérêts privés et un marché myope commandent le système. Dès cette époque on peut opposer deux conceptions de la planification : la conception génétique et la conception téléologique [5].

Elles s’opposent sur les points suivants : la nature indicative ou directive du plan, le rôle de la propriété et de l’individu dans les résultats de la production, la place du marché dans le mécanisme des ajustements. Un autre point important les sépare à savoir si la planification est le développement des fondements généraux de la théorie économique ou des fondements spécifiques du système socialiste. À partir des années 1930, de nombreux économistes posent le problème en faisant référence au critère d’optimalité. Si les mécanismes du marché ne conduisent pas à une allocation optimale des ressources et/ou au bien être collectif le plus élevé possible, il faut trouver une méthode pour approcher ces objectifs. Cette conception de la planification est donc normative. La conception normative s’inscrit dans le champ de l’analyse des conditions de l’existence d’un équilibre économique général (TEG) et de son optimalité. Dans les années 1950 la TEG trouve son point d’orgue dans la formulation des deux théorèmes de l’économie du bien-être établis par Kenneth Arrow] et Gérard Debreu sont soumis à des conditions très contraignantes qui ne peuvent être levées qu’en introduisant des solutions alternatives aux mécanismes marchands. La prise ne compte des rendements croissants et des externalités en particulier passe par l’intervention publique. C’est dans cette perspective que se situe l’économie publique et en particulier l’élaboration des [fonctions[? collectives de bien être

Conception "génétique"

- Démarche : Analyse l’apparition et le développement naturel des phénomènes par opposition à leur introduction intentionnelle
- Place du marché : Mécanisme de gestion décentralisé intégré au système de planification
- Rôle du plan : Construire des variantes du développement proche de ce qu’on a appelé plus tard la planification indicative

Conception "téléologique"

- Démarche : L’économie doit se plier aux directives politiques : les objectifs influencent le déroulement du processus.
- Place du marché : Les produits ne sont plus des marchandises ils font l’objet d’une allocation administrée. L’économie appartient au peuple dont la volonté est exprimée par l’Etat. Les mécanismes technologiques de la production sont les mêmes que dans les économies capitalistes.
- Rôle du plan : Les méthodes directives et planifiées des administrations remplacent les motivations et les stimulants des mécanisme du marché.

Conception "normative"

- Démarche : Le planificateur doit se substituer au marché pour calculer le système de prix assurant le bien être maximum.
- Place du marché : Le dialogue entre le centre (le plan) et les entreprises permet de décentraliser la formation des prix dans les situations proches de la concurrence pure te parfait. Le marché confronte les demandes décentralisées et l’offre plus ou moins contrôlée.
- Rôle du plan : Lorsqu’il y a des externalités et/ou des rendements croissants le centre calcule les prix qui correspondent au coût social marginal.
Les investissements sont sous le contrôle de l’administration.

Ces trois conceptions de la planification sont à l’origine de nombreux développements de l’analyse économique contemporaine.

La planification dans les économies contemporaines

Ainsi la conception génétique conduit naturellement à l’exercice de prévision qui lui même prend toute son importance avec la construction des grands modèles macroéconomiques dans laquelle la conception téléologique a pu trouver sa place parfois
Pour un livre consacré à la planification indicative française qui utilisait largement les modèles macroéconomiques d’inspiration keynésienne, Pierre Massé choisit comme titre Le Plan ou l’anti-hasard (Paris, Gallimard, 1965, collection « Idées »), et le Général de Gaulle dans une allocution le 8 mai 1961 énonce clairement sa vision de la planification : Il faut que le plan de développement national qui, déjà depuis seize ans, oriente vers le progrès l’activité de la France. Il faut que ce plan devienne une institution essentielle, plus puissante dans ses moyens d’action, plus ouverte à la collaboration des organismes qualifiés de la science, de l’économie, de la technique et du travail. Qu’elle soit plus populaire quant à l’intérêt que son œuvre doit susciter dans le peuple tout entier. Il faut que les objectifs à déterminer par le plan pour l’ensemble du pays et pour chacune de ses régions ; Que les buts à fixer pour l’amélioration corrélative de la condition de toutes les catégories, et d ?’abord des plus modestes ; Que les investissements publics et privés à décider pour que le rythme aille en s’accélérant ; Il faut que tout cela soit, pour tous les Français, une ardente obligation. (source : INA.

.

Prévoir c’est s’efforcer de relier les analyses des traits caractéristiques de certaines périodes et leurs extrapolations avec l’élaboration d’une stratégie de développement. Compte tenu des observations des grandeurs passées et de la projection de leurs tendances le prévisionniste mesure les effets attendus des décisions qui peuvent être prises. Ce travail est conduit par des institutions variées allant d’organismes émanant de groupements d’intérêts (le COE-Rexecode, Centre d’observation économique et de Recherche pour l’Expansion de l’économie et le Développement des Entreprises, institut privé d’études économiques de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris), de département administratif (la direction de la Prévision du Ministère de Finance devenue une branche de la Direction générale du Trésor et de la politique économique) ou d’organismes indépendants (Observatoire français des conjonctures économiques, OFCE).
Si la planification "à la française" a progressivement cessé d’être un élément du débat public après l’abandon du 8e plan (1981) laissant la place au plan intérimaire de Michel Rocard (1982-1983) c’est en partie parce qu’elle a perdu son caractère central. Certes, la technique du Plan quinquennal à horizon fixe est conservée, mais dans une démarche décentralisée et contractuelle, donnant un plus grand rôle aux Régions qui ont, depuis la loi de décentralisation, compétence dans la mise en œuvre du développement régional. Les rapports des grandes entreprises publiques avec l’État sont encadrés par des conventions et des contrats pluriannuels. Institués par la loi du 29 juillet 1982 réformant la planification et par le décret du 21 janvier 1983, les contrats de plan conclus entre l’État et les Régions établissent un principe fort : celui d’un partenariat entre l’État et les collectivités territoriales pour les questions de planification et d’aménagement du territoire. Le 9e et le 10e plan s’inscrivent dans cette nouvelle orientation mais le 11e qui devait couvrir la période 1993-1997 ne verra pas le jour et en 2005 le Commissariat Général au Plan (CGP) devient le Centre d’Analyse Stratégique (CAS) puis le Commissariat général à la stratégie et à la prospective.

Mais, l’État n’a pas et n’a jamais eu en fait le monopole de la planification. Il n’y a pas d’organisation sans planification. Lorsque Ronald Coase pose la question de la nature de l’entreprise [6] il montre que l’entreprise existe parce que les coûts de transaction conduisent à adopter une autre coordination que la coordination marchande.
La planification dans l’entreprise a pour objectif une meilleure coordination entre les individus et les opérations elle est donc dédiée à un projet ou un produit et elle doit assembler des dispositions et des ressources pour que le projet ou/et le produit soient réalisables. Cette fonction de planification est devenue essentielle et elle utilise des techniques sophistiquées. L’entreprise n’attend pas passivement les signaux du marché, les prix ne sont plus les seuls variables de la décision. Pour ce faire, les entreprises utilisent la planification opérationnelle et la planification stratégique.
La planification opérationnelle consiste, pour l’institution, à examiner les informations et réflexions issues du processus de planification stratégique, et à établir des projections pour étudier la façon de mettre en œuvre la stratégie, en tenant compte des facteurs environnementaux et institutionnels identifiés. Ces projections doivent se fonder sur ce qui a déjà été accompli par l’institution, et refléter de manière réaliste le bilan des démarches passées.

Tout cela permet de conclure simplement par cette évidence : le "marché pur" n’existe pas. Il y a toujours un mélange de relations marchandes et d’économie administrée, fondée sur une coopération non marchande (c’est-à-dire se déroulant hors marché) entre agents (coopération plus ou moins contraignante et plus ou moins soumise à des procédures).

[1Voir aussi : Eymard-Duvernay François (ed), 2006, L’économie des conventions, méthodes et résultats - tome 1 : Débats / tome 2 : Développements, Paris, La découverte, collection Recherches - An,dré Orléan (ed), 2004, Analyse économique des conventions, deuxième édition, Paris, PUF.

[2Voir John Rawls “Théorie de la justice” 1971 (traduction française au Seuil 1987), voir aussi Philippe Van Parijs “Qu’est-ce qu’une société juste ? ” Le Seuil 1991.

[3Le fédérateur de ce mouvement est Alain Caillé (Directeur de la revue du MAUSS).

[4La Russie devient la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR) le 23 janvier 1918. L’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) est née le 22 décembre 1922, avec le Traité d’union entre la RSFS de Russie, la RSSF de Transcaucasie, la RSS d’Ukraine et la RSS de Biélorussie. Il y eut par la suite dans cette fédération 15 États jusqu’à la dislocation de décembre 1991 (la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie annoncent la dissolution de l’Union soviétique qui est remplacée par la Communauté des États Indépendants (CEI).

[5Les concepts sont empruntés à Irina Peaucelle, Les théories de la planification et la régulation des systèmes économiques, working paper n° 2005-29, Paris-Jourdan Sciences économiques

[6Ronald Coase « The Nature of the Firm », Economica, Novembre, vol. 4, pp. 386-405


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