Marchés du travail en concurrence imparfaite.

vendredi 17 janvier 2014

Les principaux cas d’imperfection de la concurrence sont traités par la microéconomie du marché du travail, mais pour des raisons de clarté de la présentation, seules les atteintes à l’atomicité de l’offre ou de la demande et l’existence de rigidités seront traitées dans cet article.

Monopoles, duopoles, ententes sur le marché du travail

Les situations de monopsone ou monopole se rencontrent souvent sur le marché du travail.

Lorsque les employeurs sont en position de force parce qu’ils sont groupés ou parce qu’ils sont peu nombreux sur un vaste marché du travail ils peuvent modifier le fonctionnement du marché du travail à leur avantage. C’est le cas dans les bassins d’emploi déprimés lorsqu’une ou deux entreprises assurent la totalité des emplois.
Les syndicats de salariés peuvent parfois se retrouver en situation de monopole s’ils arrivent à contrôler complètement l’offre de travail, par exemple lorsqu’il y a une affiliation obligatoire au syndicat ("closed-shop") dans une profession. Le syndicat est alors en mesure de fixer le salaire en connaissant le comportement de demande de travail, et c’est l’entreprise qui choisit librement le niveau de l’emploi à partir de ce salaire fixé par le syndicat.

L’utilité du syndicat (sa satisfaction) croît avec l’emploi et avec le salaire :
U = wN + S (N* - N)
(N* - N) représente le nombre d’heures de travail possibles et non réalisées, et où S est le prix du loisir (c’est ce prix du loisir que l’on appelle souvent "salaire de réservation", c’est à dire le salaire au dessous duquel les salariés ne veulent pas travailler).

À l’équilibre concurrentiel les salariés prennent le salaire w comme une donnée et choisissent leur offre de travail N de manière à maximiser leur satisfaction. Ils vont donc offrir le travail disponible (N*) tant que le taux de salaire est supérieur au salaire de réservation S. À l’équilibre le salaire baisserait donc jusqu’à S (au point C) et assurerait le plein emploi compatible avec la demande de travail des entreprises.

L’existence du monopole syndical ne permet pas cet ajustement. Les courbes d’utilité du syndicat conduiront à un équilibre différent (ici le point E) avec un salaire plus élevé et un niveau d’emploi plus faible que dans l’équilibre concurrentiel.

Il faut comprendre que le chômage créé par cette circonstance est un chômage involontaire (pour les chômeurs). Ils accepteraient de travailler pour un salaire inférieur puisque w est supérieur à S. En cas de récession, la courbe de demande de travail se déplace vers la gauche. La réaction du syndicat va conduire à l’équilibre E’ c’est à dire à une légère baisse du salaire mais avec une réduction importante des effectifs employés.

Quels sont dans ces conditions les contrats optimaux de travail ?

Les situations optimales sont celles qui pour w et N donnent une réponse satisfaisante pour le syndicat et pour les entreprises. Les solutions sont à la fois sur les courbes de profit égal et d’indifférence syndicale les plus élevées possibles.

L’ensemble des solutions constitue la courbe des contrats.

Si le syndicat est puissant, la solution sera en A, si les entreprises ont une capacité de résistance élevée, l’équilibre sera en B, et dans l’hypothèse où le monopole syndical est détruit l’équilibre concurrentiel est atteint en C.

Les enseignements de ce modèle très simple sont les suivants :
- la situation optimale du marché du travail (imparfait) peut être très éloignée du plein emploi elle est cependant meilleure que celle qui s’établirait en l’absence de recherche d’un optimum par la simple confrontation de la demande de travail et des courbes d’indifférence du syndicat
- mais dans ce cas l’entreprise doit négocier à la fois le salaire et l’emploi, elle ne peut plus se réserver la fixation de l’effectif employé à partir du salaire fixé par le syndicat.

Un tel marché (monopole syndical) est donc le plus souvent un marché de sous emploi et conduit à l’augmentation du chômage en situation de récession.

Les situations de duopole sont celles qui correspondent le mieux au marché du travail des industries fordistes.

Des syndicats bien organisés et des patrons groupés dans une association professionnelle, s’affrontent dans une négociation classique de duopole.

Les analyses traditionnelles des situations de duopole (Cournot, Stackelberg..) sont utilisables (voir cet article, mais elles sont souvent complétées par des analyses des phénomènes particuliers au marché du travail. La grève par exemple est étudiée à partir de la confrontation de courbes de résistances syndicale et patronale.

Rigidité des salaires et/ou de l’offre et de la demande de travail

La rigidité du facteur travail apparaît pour le prix du travail (rigidité des salaires à la baisse) et pour les quantités.

La rigidité des salaires à la baisse est prise en compte de manière déterminante dans l’analyse keynésienne présentée ailleurs, mais on peut ici revenir sur une forme particulière de rigidité : le salaire minimum.

**1) SMIC et coin salarial

L’existence d’un minimum de salaire interdit l’ajustement de l’offre et de la demande de travail dès que le salaire d’équilibre se trouve inférieur au salaire minimum retenu.
Pour des marchés du travail non qualifié ou fortement concurrencés par le travail délocalisé (salaires inférieurs dans d’autres régions du monde), il est possible que le salaire minimum provoque l’apparition d’un niveau important de chômage (il n’est pas inutile de rappeler qu’en France, un actif sur cinq occupe un emploi non qualifié).

La question de la suppression ou du maintien du salaire minimum dans ces cas est particulièrement délicate parce que le salaire n’est pas seulement le coût du travail, il est aussi le revenu du travailleur. Des salaires plus faibles seraient-ils socialement acceptables ? Dans l’hypothèse d’une réponse négative, la suppression ou la réduction du minimum de salaire ne peut pas être envisagée sans prévoir un financement compensatoire reposant sur la solidarité.

Voici les conclusions de deux rapports consacrés au SMIC.

Conclusions du rapport : Salaire minimum interprofessionnel de croissance [1]

« Le SMIC occupe en France une place tout à fait importante, presque singulière, au regard de la situation prévalant dans la plupart des autres pays développés. Les conséquences induites vont souvent en sens inverse des effets recherchés. Les hausses du SMIC ont été particulièrement soutenues depuis une quinzaine d’années. Coups de pouce du gouvernement, impact de la réduction du temps de travail et convergence des minima salariaux en ont été les principaux moteurs. Le pouvoir d’achat du SMIC horaire a progressé de 30 % depuis 1994, soit une progression de 1,9 % par an en moyenne deux fois plus rapide que le pouvoir d’achat du salarie mensuel de base (+0,8 % par an en moyenne). Il a atteint un niveau, relativement au salaire médian, historiquement élevé. C’est même l’un des plus élevé au sein des pays de l’OCDE qui ont un salaire minimum légal. Cette dynamique du SMIC a provoqué un tassement de la distribution des salaires en bas de l’échelle. La diffusion partielle des hausses de SMIC fait qu’au total, environ 40 % des salariés sont, directement ou indirectement, concernés par les relèvements du salaire minimum. La proportion de salariés rémunérés sur la base du SMIC, c’est-à-dire directement concernés par sa revalorisation au 1er juillet, a considérablement augmenté depuis 1994. Elle demeurait en 2008 au-dessus de 14 % et ce, malgré l’absence de coup pouce au cours des deux dernières années (2007-2008) et l’encouragement des pouvoirs publics à la négociation collective de branche. Les conséquences sur l’emploi, notamment des personnes peu qualifiées, de l’augmentation rapide du SMIC sont incontestablement défavorables. Le coût du travail au niveau du SMIC est aujourd’hui l’un des plus élevés des pays de l’OCDE. Et les allégements de charges mis en place à partir du début des années 1990 n’ont pu qu’atténuer cette hausse du coût du travail peu qualifié. La logique à l’origine « offensive » des baisses de charges, visant à réduire le coût du travail peu qualifié, a rapidement cédé la place à une logique "défensive" visant à compenser les hausses de SMIC. Environ 800 000 emplois en dépendraient aujourd’hui. De solides constations empiriques convergent pour affirmer qu’un coût du SMIC élevé évince du marché du travail les travailleurs les plus fragiles. Les premiers concernés sont les jeunes, très exposés au risque de chômage, et les catégories de travailleurs peu ou pas diplômés.
La politique du SMIC ne peut constituer un moyen de lutte efficace contre la pauvreté. Il apparait que les inégalités d’accès à l’emploi engendrent dans notre pays une part prépondérante de la pauvreté. Les effets positifs des revalorisations du SMIC sur les revenus des personnes en place sont rapidement contrebalancés par l’impact négatif sur l’emploi, notamment des personnes peu qualifiées. Les politiques de soutien au revenu du travail à travers la Prime pour l’emploi ou le Revenu de solidarité active qui est entré en vigueur au 1er juin (2009), apparaissent plus appropriées pour réduire les inégalités des revenus du travail en découplant revenu et coût du travail peu qualifié. »

Conclusion du rapport Salaire minimum et bas revenus : comment concilier justice sociale et efficacité économique ? [2] et note sur le revenu de solidarité active de Philippe Mongin

« L’analyse économique et l’examen des dispositifs existant aussi bien en France qu’à l’étranger dégagent trois enseignements importants susceptibles d’orienter, dans les années à venir, l’évolution du salaire minimum et des politiques en faveur des bas revenus.
- Le SMIC couvre une proportion importante de salariés. Il est fixé par voie légale de manière uniforme. Il a aussi connu de fortes hausses certaines années. Son mode de revalorisation diffère sensiblement de ceux qui sont mis en oeuvre dans de nombreux pays où le salaire minimum est fixé soit par voie conventionnelle soit par voie légale, mais en admettant généralement des minima différents par âge, secteur, profession ou région. Une telle situation déresponsabilise les partenaires sociaux en réduisant l’espace conventionnel et l’intérêt de la négociation collective. C’est la raison pour laquelle, dans les pays scandinaves ou le taux de syndicalisation est très élevé et la négociation collective très active, les syndicats ont manifesté leur opposition à l’introduction d’un salaire minimum légal. En Allemagne, l’instauration d’un salaire minimum légal est en discussion, mais elle suscite des débats et dans une pétition signée par 750 000 personnes, le syndicat IG Metall s’est un temps opposé à ce projet en réclamant vigoureusement la défense de l’autonomie contractuelle.
- Le salaire minimum n’est pas un instrument efficace de lutte contre les inégalités. L’idée selon laquelle le salaire minimum réduit les inégalités à un coût moindre pour la société que des politiques fiscales redistributives (qui prélèvent des impôts et versent des prestations sociales) est erronée. En réalité, la politique du salaire minimum légal uniforme et élevé comprime la distribution des salaires et contribue à réduire le dialogue social, sans grande efficacité pour lutter contre la pauvreté. Afin d’éviter les effets défavorables sur l’emploi d’un SMIC élevé, d’importantes ressources publiques sont actuellement mobilisées sous formes d’allégements de charges sociales ciblés sur les bas salaires. Une autre approche permettrait, sans préjudice pour l’emploi, de déployer tout ou partie de ces ressources dans des prestations conditionnelles à l’activité, plus adaptées à la réduction des inégalités, tout en laissant une plus forte place à la négociation collective.
- Ce sont surtout les jeunes qui pâtissent d’une politique de soutien des bas revenus fortement adossée au salaire minimum et faisant peu de place à une politique fiscale cohérente ciblée vers la réduction de la pauvreté. En France, les jeunes sont condamnés à une double peine : le salaire minimum contribue à les exclure de l’emploi plus que leurs aînés et leur inéligibilité au RMI jusqu’à l’âge de 25 ans limite leurs ressources lorsqu’ils ne peuvent accéder à l’emploi. Ainsi, la proportion de pauvres est une fois et demie plus élevée parmi les personnes âgées de 18 à 24 ans que parmi celles de 25 à 54 ans ».

Une autre forme de mise en cause de l’intervention de l’État porte sur les charges qui introduisent un écart entre le coût du travail réellement supporté par l’employeur et le revenu du travail qui revient au salarié.

Pour le salarié : revenu du travail = salaire brut – prélèvements sociaux et fiscaux sur les salaires.

Pour la firme : coût du travail = salaire brut + cotisations sociales patronales

DL0 est la demande de travail avant charges sociales ;
DL1 est la demande de travail après cotisations sociales ;
OL0 est l’offre de travail avant impôts sur le revenu et cotisations ;
OL1 est l’offre de travail après impôts sur le revenu et cotisations.

La demande de travail se déplace vers la gauche (les charges renchérissent le coût du travail, la quantité de travail demandée diminue) et vers le bas (pour demander une quantité identique de travail, les firmes demandent un salaire moins élevé pour compenser les coûts).

L’offre de travail diminue aussi car les salaires, du fait des prélèvements obligatoires, diminuent en valeur réel. L’offre de travail se déplace vers la gauche (les prélèvements rendent moins attractif le travail qui diminue en quantité) et vers le haut (pour continuer à offrir la même quantité de travail, les salariés réclament un salaire plus élevé pour compenser les impôts).

La distorsion introduite par la fiscalité (et parafiscalité) par rapport à la situation d’équilibre avant intervention publique constitue le "coin salarial" (ou coin fiscal).

Une mesure du coin salarial peut être donnée par le rapport des prélèvements (cotisations salariés et employeurs plus impôts) au coût total du travail.
Les comparaisons internationales sont difficiles d’autant que les prélèvements varient en fonction de la situation familiale du salarié.
Une étude récente de l’OCDE propose les résultats suivants.

Source : Augmentation de la fiscalité sur les salaires. Publié le 12 mai 2011

Voir aussi : Prélèvements sociaux coût du travail et compétitivité, une comparaison internationale dans ce rapport publié en juin 2011par la Commission des comptes de la Sécurité sociale.

Naturellement, il y a un lien entre le coin salarial et le chômage. Mais il convient de ne pas en tirer de jugements hâtifs quant à l’effet pervers de la fiscalité sur l’emploi. En effet, en période de chômage, il est normal que le taux des prélèvement augmente. et il ne faut pas perdre de vue que ces prélèvements sont destinés à la redistribution donc au soutien de la demande effective.

**2) Le coût du travail n’est pas seulement le coût salarial

Il doit prendre en compte aussi les dépenses occasionnées par l’embauche au delà du seul coût salarial direct : dépenses de formation à prévoir, coût de la recherche du bon candidat pour le poste proposé, coûts éventuels du licenciement, et dans certains cas, coûts engendrés parce que le travailleur supplémentaire fait franchir un seuil d’effectif ayant des répercussions sociales ou fiscales.

Dans ces conditions, l’ajustement par les quantités ne peut être recherché facilement.

Le facteur travail devient un facteur quasi-fixe.

Cette approche "réaliste" traduit bien les comportements de nombreux employeurs pour lesquels la création d’emploi est une mesure parmi d’autres pour assurer la variation de la quantité de travail : heures supplémentaires, promotion interne par exemple. Elle explique assez bien la liaison observée entre les variations conjoncturelles de la production et celles de l’emploi (adaptation avec retard) et le cycle de productivité (comme la quantité de travail est réduite ou augmenter avec un décalage relativement à la variation de la production, la productivité diminue fortement au début des ralentissements et elle augmente fortement en période de reprise. L’ajustement de l’emploi rétablit ensuite les niveaux "structurels" de la productivité. Les rigidités constatées étant souvent institutionnelles, elles peuvent aussi expliquer les écarts de niveaux de chômage d’un pays à l’autre.

[1Rapport du groupe d’experts dit "Rapport Champsaur" (Président de l’Autorité de la statistique publique) – juin 2009 - disponible à cette adresse.

[2Rapport n°79 du Conseil d’Analyse Économique, Pierre Cahuc, Gilbert Cette et André Zylberberg et note sur le revenu de solidarité active de Philippe Mongin, novembre 2008 - le rapport peut être télé chargé à cette adresse.


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