PIB et bien être

samedi 31 août 2013

Cet article est un peu long mais sa lecture ne présente pas de difficulté.
Essayons d’abord de régler la question conceptuelle : qu’est-ce que le développement humain ?

On a vu que les niveaux de revenu par habitant sont très différents d’un pays à l’autre et que les rythmes de croissance le sont aussi. Partant de ce constat il est commode de regrouper les États en catégories de revenu par habitant, en adoptant une terminologie imagée pour opposer par exemple les pays industrialisés, aux pays à revenus intermédiaires dans lesquels on fait une place particulière pour les nouveaux pays industrialisés (NPI), ou aux pays les moins avancés (PMA).

Ce classement traduit en fait un écart de développement. D’un côté des pays développés, de l’autre des pays qui ne le sont pas, et pour lesquels on parlait dans les années 1960 de pays sous-développés (PSD), ou encore de pays en voie de développement (PVD).

Mais cela ne nous dit pas ce qui est mis derrière la notion de développement. Si on s’en tient à l’essentiel on dit que c’est un concept plus large que celui de croissance.

- Le P.N.U.D (Programme des Nations Unies pour le Développement), considère qu’il vaut mieux parler de [*développement humain*] c’est-à-dire d’un élargissement de la palette des choix qui s’offre aux individus.

C’est pour cette raison que les économistes de l’ONU ont construit un indicateur synthétique multi-critères : l’indicateur de développement humain IDH alors que la banque mondiale s’en tient au RNB par habitant (revenu national brut par habitant) [1]

L’IDH prend en compte : le PIB par habitant, le niveau d’éducation, le niveau sanitaire et la durée de vie.

L’indicateur de développement humain (I.D.H.) est un indice composite calculé par le P.N.U.D., dont la valeur s’échelonne entre 0 et 1.
- indicateur de longévité (A) :
A = (espérance de vie - 25 ans ) / 60 ans
- indicateur de niveau d’éducation (D) :
D = moyenne pondérée du taux d’alphabétisation B et du taux de scolarisation C
- D = (2B + C)/3
- B = Taux d’alphabétisation du pays - taux d’alphabétisation minimum) /100
- C = Taux de scolarisation du pays - taux de scolarisation minimum) /100
- indicateur de niveau de vie (E) : (le revenu est le PIB/habitant du pays ajusté en PPA)
- E = (log du revenu du pays - log du revenu minimum)/(log du revenu le plus élevé - log du revenu minimum)

Indicateur de développement humain : IDH = (A + D + E ) / 3

A côté et en plus de l’IDH le PNUD mesure aussi un indicateur de pauvreté humaine (IPH) et un indicateur sexospécifique du développement humain (ISDH).

L’IPH reprend certaines dimensions présentes dans l’indicateur de santé sociale évoqué plus haut, comme la pauvreté ou l’espérance de vie. Mais l’indicateur de santé sociale est nettement plus riche en ce qui concerne "les pathologies sociales", les dysfonctionnements relatifs à la cohésion sociale...
L’IPH souffre aussi de ne pas tenir compte des inégalités.

L’ISDH se justifie par le fait que les femmes subissent des discriminations particulières. Cela permet d’inciter certains pays à faire un effort dans ce domaine lorsque les inégalités sont révélées.

L’IDH a été fortement influencé par l’approche « par les capacités » d’Amartya Sen (le développement humain est un élargissement des capacités de chacun, se traduisant par le recul d’obstacles tels que l’illettrisme, la maladie ou le manque de liberté
politique) s’écartant ainsi des seules inégalités monétaires.
L’indicateur permet d’améliorer la pertinence des classements entre pays peu développés ou à développement intermédiaire. Il modifie le classement relatif de deux pays en développement dont l’un aurait un PIB par tête relativement élevé mais avec de faibles retombées en termes de santé publique ou de scolarisation, alors que l’autre aura privilégié le bien-être collectif.

Quelques exemples d’écarts entre PIB et IDH

Source : Rapport mondial sur le développement humain 2006

Mais quand on compare le classement par le PIB par habitant et par l’IDH il n’y a pas de contradiction majeure entre les deux classements en particulier pour les pays développés. Il y a une forte corrélation entre le classement suivant le PIB par habitant et le classement par IDH.

Les 25 premiers États classés par IDH

Dans la troisième colonne, un chiffre positif indique que le classement selon l’IDH est supérieur au classement selon le PIB par habitant (en PPA en USD), un chiffre négatif indique le contraire.

Les 30 derniers États classés par IDH

Source : Rapport mondial sur le développement humain 2006

On ne perdra pas de vue que dans les économies des pays en développement, l’économie officielle dans laquelle se déroulent les relations monétaires tient une place parfois réduite par la présence d’une économie informelle et une économie domestique assez développées. Le PIB par habitant, même lorsqu’il est exprimé en parité de pouvoir d’achat, sous-estime le niveau de vie des habitants des pays dans lesquels l’économie souterraine occupe une place essentielle.

L’IDH (qui varie de 1 à 4) est 10 fois moins "dispersé" que le PIB/habitant (de 1 à 40).
L’effet dominant du passage du PIB par habitant à l’IDH est un effet d’écrasement des différences entre pays comme le montre la comparaison des deux graphiques suivants : le premier concerne le PIB et le second l’IDH depuis 1970 pour des pays développés. [2]

Si l’IDH donne un classement des États différent de celui qui est établi à partir du PIB par habitant mais il y a un rapport évident entre le « développement humain et le PIB par habitant.
Le graphique suivant montre pour l’année 2001 la preuve de la liaison entre le niveau du PIB par habitant et le niveau de l’IDH hors PIB par habitant.

PIB par habitant et autres composantes de l’IDH

L’axe des ordonnées mesure l’IDH*. L’* signifie que la mesure de l’IDH est corrigée en éliminant le PIB par habitant de sa définition. Ainsi la corrélation décrite ici concerne le PIB par habitant et les autres composantes du développement humain (éducation, santé).

La principale critique adressée à cet indicateur est de négliger des dimensions essentielles
du bien-être comme le respect des droits de l’homme ou les inégalités au sein
d’une population. C’est pour cela que le PNUD a développé des indicateurs complémentaires
à l’IDH, centrés sur la mesure de la pauvreté ou différenciés par genre (hommes/femmes).

- A côté et en plus de l’IDH le PNUD mesure aussi un indicateur de pauvreté humaine (IPH) et un indicateur sexospécifique du développement humain (ISDH).

- L’IPH reprend certaines dimensions présentes dans l’indicateur de santé sociale évoqué plus haut, comme la pauvreté ou l’espérance de vie. Mais l’indicateur de santé sociale est nettement plus riche en ce qui concerne "les pathologies sociales", les dysfonctionnements relatifs à la cohésion sociale...
L’IPH souffre aussi de ne pas tenir compte des inégalités.
- L’ISDH se justifie par le fait que les femmes subissent des discriminations particulières. Cela permet d’inciter certains pays à faire un effort dans ce domaine lorsque les inégalités sont révélées.

Lorsqu’on fait des comparaisons entre les pays développés pour la période la plus récente on observe que les pays qui obtiennent les meilleurs résultats en termes de croissance du PIB par habitant ou de taux de chômage (performances économiques) ont des résultats décevants en termes de taux de pauvreté : c’est le cas pour les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Irlande, qui sont mal classés selon le critère de l’IPH-2 (indicateur de pauvreté pour les pays riches.

L’IDH et ses dérivés sont donc des indicateurs imparfaits mais ils le sont beaucoup moins que le seul PIB par habitant.
On doit cependant insister sur le fait que dans les économies des pays en développement, l’économie officielle dans laquelle se déroule les relations monétaires tient une place parfois réduite par la présence d’une économie informelle et une économie domestique assez développées. L’appréciation chiffrée est donc toujours très difficile.

D’ailleurs la recherche d’indicateurs alternatifs au PIB par habitant n’est pas le monopole de l’ONU et du PNUD. Si vous êtes curieux voyez comment certains calculent le BNB (bonheur national brut). Vous pouvez même voir les vidéos qui illustrent le Bonheur National Brut au Bhoutan.

Les indicateurs alternatifs (au PIB par habitant) peuvent être classés en trois catégories en fonction des critères ajoutés à l’indicateur de richesse monétaire que constitue le PIB par habitant (la présentation suivante n’est pas exhaustive, il existe actuellement un vingtaine d’indicateurs alternatifs pour la mesure de la richesse et/ou du bien être).

- Les indicateurs qui ajoutent un petit nombre de dimensions qualitatives (santé, éducation) non différenciées ou faiblement par sexe, par âge ou par groupes ethniques : il s’agit alors des indicateurs utilisés par le PNUD (IDH, IPH1 et IPH2, ISDH, IPF)

- Ceux qui ajoutent de nombreuses dimensions "sociales" comme la santé, l’éducation, mais aussi le chômage, la pauvreté les inégalités, les risques d’accidents et le sentiment d’insécurité. Ces critères font un tableau résumé des grands problèmes sociaux contemporains, et à ce titre ils sont le reflet du système de valeurs d’une société à un moment donné.

L’indicateur de santé sociale crée en 1959 par le Fordham Institute (une fondation américaine) et développé plus tard par Marc et Marque-Luisa Miringoff, agrège une quinzaine de données telles que les délits violents, l’accès au logement ou les inégalités de revenu. Cet indicateur est aussi calculé par des chercheurs canadiens.

L’indice de bien-être économique de Osberg et Sharpe (Canada) devenu une référence mondiale, et repris dans un rapport de l’OCDE publié en 2001. Cet indicateur est très proche de l’indicateur de santé sociale

L’indice de sécurité personnel, publié annuellement par le gouvernement canadien est un moyen de mesurer les variations annuelles dans la sécurité des Canadiens en fonction de trois catégories principales : la sécurité économique (au sens large de sécurité financière et d’emploi), la sécurité en matière de santé (au sens de protection contre les risques de maladies et de blessures), la sécurité physique (au sens de se sentir à l’abri des crimes violents et du vol). L’ISP mesure les variations tant selon les tendances statistiques que selon la perception des gens à l’égard de leur sécurité personnelle, il combine donc des indicateurs à la fois objectifs et subjectifs.

Le baromètre des inégalités (BIPE 40) en France élaboré par le Réseau d’alerte sur les inégalités et construit sur plus de 60 séries statistiques concernant les différents champs concernés par les inégalités et la pauvreté : travail, revenus, logement, éducation, santé, justice.... .

- Ceux qui cherchent à corriger le PIB par habitant en mesurant les effets négatifs de l’activité économique et les dimensions économiques oubliées. On prendra en compte par exemple une estimation de la production domestique, du coût social du chômage, de la destruction du patrimoine naturel (coût écologique)... Ce sont donc des indicateurs synthétiques de développement durable construits et utilisés depuis une dizaine d’années principalment par des Organisations non gouvernementales (ONG) ou les ministères de l’environnement.

Le PIB vert, est un aménagement de la comptabilité intégrant plusieurs données : le coût des dommages écologiques et de la diminution des stocks de ressources naturelles, les dépenses de gestion de l’environnement, la valeur des services environnementaux. Ainsi, en traitant les ressources naturelles, leur consommation, leur dégradation et leur reconstitution comme autant de consommations intermédiaires, on peut diminuer le montant de la valeur ajoutée par production donc calculer un PIB corrigé des atteintes à l’environnement, appelé PIB vert.

L’indice de bien-être durable (ou soutenable) (index of sustainable economic welfare, Isew) est un indice monétaire. Il corrige le PIB en tenant compte de contributions négatives (coûts sociaux et environnementaux liés aux inégalités de revenus, à la pollution, aux nuisances sonores, à la perte d’écosystèmes naturels, à la diminution des ressources non renouvelables, à l’érosion de la couche d’ozone, etc.) et positives (travail domestique et dépenses publiques d’éducation et de santé).

L’Indicateur de progrès véritable (IPV) (Genuine Progress Indicator) ajoute au PIB la valeur estimée des activités économiques non monétaires, comme le travail domestique ou les activités bénévoles ;
retranche du PIB la valeur estimée des richesses naturelles perdues (dommages à l’environnement, destruction des ressources non renouvelables, etc.) et des dégâts sociaux (chômage, délits, accidents, maladies, inégalités, etc.).
Élaboré par un organisme de réflexion de San Francisco, Redefining Progress, cet indicateur devrait permettre de mesurer la prospérité économique et le développement durable. Il part des dépenses de consommation, corrigées pour tenir compte de l’inégalité des revenus, auxquelles sont ajoutés ou dont sont soustraits divers facteurs selon qu’ils contribuent au développement économique durable et au bien-être social ou non. En consultant la liste des données prises en considération on ne peut pas ne pas s’interroger sur le caractère discutable de l’estimation et sur la manière dont seront établis les coefficients de pondération permettant de dégager un indicateur synthétique.

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En France Marc Fleurbey et Guillaume Gaulier ont élaboré un indicateur intégrant les principales composantes non monétaires du niveau de vie traduites en « équivalent revenu » ou « consentement à payer ». Ils font une estimation de la somme que les individus d’un pays seraient prêts à payer pour bénéficier d’une hausse de leur niveau de vie dans tel ou tel domaine ce qui leur permet de corriger le revenu national net par habitant du pays (mesuré en parité de pouvoir d’achat). Par exemple le temps de travail et la précarité liée au chômage affectent le résultat "monétaire" de l’activité économique : le chômage affecte directement le revenu national mais crée également un risque d’instabilité des revenus pour chacun des individus mais ce risque est d’autant plus faible que le taux d’indemnisation est fort et que la durée moyenne du chômage est faible. Il en va de même de l’espérance de vie en bonne santé, de la composition des ménages (un ménage de plus grande taille peut utiliser son revenu de façon plus efficace car les équipements collectifs sont partagés entre davantage de personnes), des inégalités au sein du pays, et de la « soutenabilité » (pour tenir compte du coût que représente l’épuisement du stock de ressources naturelles non renouvelables). Cela implique de fixer des paramètres (intensité de l’aversion contre les inégalités, de la préférence pour les loisirs...), mais ces paramètres sont moins arbitraires que les pondérations utilisées dans le calcul des indicateurs composites précédents et ils relèvent de l’analyse économique.

Classements selon le PIB par tête et selon l’indicateur de niveau de vie de Fleurbaey-Gaulier
en % de la moyenne OCDE de chaque indicateur

PIB/tête
Indice de niveau de vie
Irlande
127
Irlande
130
États-Unis
126
Japon
114
Royaume-Uni
98
États-Unis
109
Japon
94
France
107
France
92
Italie
99
Italie
89
Royaume-Uni
95
Allemagne
89
Allemagne
89

lecture : le PIB/habitant de la France représente 92 % de la moyenne du PIB/habitant de l’OCDE, alors que l’indicateur calculé représente 107 % du résultat obtenu en moyenne pour l’OCDE, après correction, la France améliore sensiblement sa position.
Source : Fleurbaey,M. et Gaulier (2006) « Les champions du PIB/tête et ceux du niveau de vie », la lettre du CEPII n° 260.

[1Le revenu national brut remplace dans de nombreuses statistiques internationales le PNB (produit national brut). Le PNB est la somme des valeurs ajoutées par les producteurs nationaux par opposition au PIB (produit intérieur brut qui est la somme des valeurs ajoutées par les producteurs résidents).

[2Cela s’explique par le mode de calcul de l’IDH qui accorde une pondération plus faible au revenu lorsque celui-ci s’élève. L’effet d’une variation du revenu dépend de la valeur de cette variation et du niveau de départ. Conformément aux enseignements des économistes marginalistes (néoclassiques) l’utilité marginale du pouvoir d’achat (du revenu) est décroissante. Mais comment mesurer correctement cette décroissance de l’utilité marginale ?
L’idée initiale d’Amartya Sen était que, puisque le revenu devait donner accès à certaines fonctions de base, lorsque celles-ci sont satisfaites le PIB/habitant doit peser moins lourd dans le calcul de l’IDH. Il est pourtant difficile de croire que le passage d’un revenu de 20 000 dollars à 40 000 dollars par an est sans conséquence sur les possibilités offertes à l’homme, c’est-à-dire sur le développement. Il faut aussi prendre en compte le fait que tous les pays ont des niveaux d’espérance de vie et des taux de scolarisation élevés, ce qui conduit en fin de période à des écarts très faibles (moins de 5 %).


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