Paradoxe de Solow et nouvelle économie

mardi 14 janvier 2014

Selon Patrick Artus : « On appelle nouvelle économie un ensemble d’évolutions et de mécanismes : apparition des nouvelles technologies (de l’information et de la communication notamment Internet), de nouveaux biens et services liés à ces technologies, incorporation de ces nouvelles technologies dans les processus de production de l’ensemble des biens et services y compris de la “vieille économie”, réorganisation des entreprises autour de formes plus flexibles, modification de la nature des rémunérations, hausse des bourses.. » On trouve aussi des définitions beaucoup plus restrictives réduisant la “nouvelle économie” aux activités relevant directement des technologies de l’information et de la communication (TIC), dans les nomenclatures statistiques d’activités et de produits (environ 5% du PIB en France contre 8 à 9% aux Etats-Unis).
La relation entre nouvelles technologie et croissance économique semble évidente pourtant elle fait débat.

Une première approche de cette question dans cette vidéo proposé sur le site Ecodico :

Comment mesurer la place de la nouvelle économie ?

La nouvelle économie est-elle un changement de régime de croissance ?

Les économies qui intègrent les nouvelles technologies bénéficieraient d’une amélioration du taux de croissance de la productivité globale des facteurs (productivité globale des facteurs). Elle augmente de 3% par an depuis 1995 aux USA. Les nouvelles technologies permettent d’améliorer la gestion des achats, du temps de production, des stocks, du marketing, de l’organisation du travail (flexibilité) - donc de réduire les coûts. Les avantages des réseaux (loi de Metcalfe “la valeur d’un réseau croît comme le carré du nombre d’utilisateurs”) et des rendements croissants caractérisant l’économie de l’information et des connaissances (coût fixe élevé mais coût variable quasi nul) justifiant parfois la gratuité. Emergence de nouvelles formes de concurrence mêlant le marché walrassien (internet) et les monopoles (Microsoft, Cisco) même si tous ces marchés sont “contestables” (Baumol).

La nouvelle économie : une illusion et une évolution risquée ?

L’évolution de l’économie n’a rien d’exceptionnelle puisque les gains de productivité sont circonscrits à quelques secteurs et que leur ampleur est “normale” (c’est plutôt la période 70 - 95 qui est anormale) L’absence d’inflation pour un taux de chômage historiquement faible peut être expliquée sans recourir à la technologie par la stabilité du coût du travail (précarité) et la baisse des autres coûts (prix des matières premières, de l’énergie, hausse du dollar, baisse des taux réels), l’ensemble traduisant les effets d’une nouvelle gestion du capital : “corporate governance”. La longueur du cycle est importante mais elle est semblable à celle du cycle 1961-1969. La politique conduite par les autorités monétaires américaines a été particulièrement bien adaptée.... Les Etats-Unis ont bénéficié de deux soupapes de sécurité : le déclin constant du taux de chômage et un déficit permanent des transactions courantes... Les deux solutions ne peuvent être que provisoires. Les marchés financiers pouvaient renoncer à soutenir ce développement à tout instant et c’est ce qu’ils ont fait à partir de 2001 et nettement plus fortement au milieu de l’année 2002.

La nouvelle économie : une histoire connue ?

L’analyse du cycle observé aux Etats-Unis conduit à un jugement nuancé, mais l’histoire économique corrige ce jugement. Les nouvelles technologies ont un caractère “générique” comme l’électricité ou le chemin de fer par le passé. Les technologies génériques renvoient au paradigme schumpeterien. Le cycle actuel peut se lire comme un cycle de l’investissement. A partir de 1992 la croissance très rapide de l’investissement entraîne une accélération de la croissance du PIB et de la productivité du travail principalement par des effets demande du type multiplicateur keynésien, en même temps que les cours boursiers s’envolent traduisant l’optimisme général quant aux perspectives de profit des activités nouvelles. Au printemps 2000 le ralentissement s’amorce et la récession survient en août-septembre 2001. Les cours boursiers (surtout pour les titres des nouvelles technologies) s’effondrent et les faillites sanctionnent les délais importants de réalisation des profits.

Dominique Guellec fait observer la ressemblance avec le cycle des chemins de fer au XIXeme siècle (en Grande-Bretagne de 1830 à 1850). Les investissements très importants qui caractérisent la construction et l’équipement des réseaux et des installations s’accompagnent d’une euphorie boursière qui se termine par un effondrement à partir de 1945. La récession entraîne des faillites et des restructurations mais ... ...les investissements ont augmenté durablement la capacité de production. Les lignes sont construites, les temps de transports sont considérablement réduits et l’extension des marchés entraîne les effets prévus par Smith. L’économie va connaître des changements structurels.

Les technologies de l’information et de la communication ont le même profil. Elles ont, et surtout auront, des conséquences fondamentales pour la productivité des facteurs et la diversité des produits c’set à dire pour la croissance économique.

La nouvelle économie : nouveau régime de croissance ?

La contribution de Robert Boyer permet de montrer l’intérêt d’une approche institutionnelle. Il faut expliquer pourquoi l’écart entre l’Europe et les Etats-Unis dans les années 90

Robert Boyer relève 5 réponses :

- eurosclérose provoquée par les rigidités institutionnelles qui bloquent la diffusion des TIC (travail, recherche)
- retard normal à cause du décalage entre - impératifs et potentialités des innovations radicales - et - la réforme de l’organisation interne des entreprises et des relations
- interentreprises, des réseaux (éducation, standards techniques, fiscalité, investissements collectifs
- interprétation néoschumpéterrienne avec un simple retard européen (diffusion à profil logistique dans laquelle l’Europe occupe une place différente)
- le rôle de la politique macro-économique et des anticipations
- aveuglement : les Etats-Unis ne sont pas les seuls à connaître ce succès : Finlande Suède Irlande Danemark

La méthode régulationniste consiste à tester ces réponses en définissant rigoureusement les caractéristiques d’un régime de croissance tiré par les TIC, et en les recherchant au plan micro-économique pour conclure à la diversité des positions des Etats. Les TIC ne sont qu’une des composantes des transformations structurelles affectant la concurrence, le marché du travail, la finance, la gestion budgétaire, la place dans les relations internationales. Il y a des combinaisons différentes ce qui invalide l’idée d’une forme optimale d’organisation pour le capitalisme.

Une définition d’un nouveau régime de croissance (?)

La croissance à long terme relève généralement des rendements croissants. Les TIC entrent dans cette catégorie aussi bien pour ce qui est de leur production que des effets de leur diffusion mais dans ce cas uniquement si l’utilisateur adapte son organisation (Boyer souligne le rapprochement avec les 35 heures = occasion de réorganiser). La relation entre dépenses de RD et augmentation de la productivité globale des facteurs serait essentielle - on constate qu’elle est forte pour les Etats-Unis, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande mais aussi pour le Danemark, la Suède, la Finlande l’Irlande et... le Portugal. Adieu au fordisme ?

Comment expliquer la croissance plus rapide de la productivité globale des facteurs pour certains ?

Trois réponses :
- le retard et le rattrapage
- un taux d’investissement brut élevé
- une meilleure diffusion et une plus grande efficacité des TIC.

Pour tester l’importance de chacun de ces trois mécanismes Boyer propose de construire une typologie par une méthode originale (booléenne) : traduire par un classement binaire (1 si le résultat est bon, 0 s’il ne l’est pas) de nombreuses caractéristiques (par exemple le relèvement de la productivité globale des facteurs après 1990, un taux de productivité globale des facteurs plus élevé que la moyenne, la croissance de l’effort de RD...) mesurables statistiquement (le quantitatif se transforme en qualitatif pour faire apparaître des configurations - des ensembles). La Suède, le Danemark, la Finlande et l’Irlande associent un prix bas des telecom et un usage intense des TIC à un taux d’investissement global modeste. Le Portugal réalise un effort d’investissement très important et est délibérément tourné vers les TIC (pourtant le prix des telecom reste plus élevé). L’Allemagne, le Japon, mais aussi la Belgique ou l’Espagne sont des contre-exemples : l’effort d’investissement sans intensification TIC n’a pas d’effet déterminant (le modèle fordiste ne fonctionne plus). Les amendements à la marge du modèle fordiste ne suffisent plus... Constat important : les Etats-Unis ne participent pas particulièrement au cercle vertueux car la productivité globale des facteurs augmente modérément

Réinterprétation de l’expansion américaine : 7 transformations structurelles majeures.

- Déréglementation précoce du marché des produits.
- Fluidification des marchés du travail.
- L’utilisation des TIC pour améliorer la gestion des grandes firmes (les TIC sont encore surtout du côté de l’offre contrairement au paradigme précédent de la consommation de masse).
- Le désarmement permet le redéploiement des TIC vers le civil.
- La nouvelle politique économique.
- Les innovations financières (mobilité du capital).
- L’internationalisation qui permet de régler le problème de l’insuffisance d’épargne.
Tout cela conduirait à une équation type :

 Nouvelle économie = capital risque, nouveau marché, déréglementation, flexibilité du travail, système éducatif moderne, qualité du système de RD, densité des relations Etat-entreprises, organisation soutenant l’esprit d’entreprise.

Les problèmes sont d’abord conceptuels : pour mesurer la contribution des TIC à la croissance il faut disposer d’une mesure satisfaisante de la valeur des TIC (volume et prix) et d’une méthode acceptable d’analyse des facteurs de la croissance.

Les produits des TIC et la nouvelle économie relèvent d’activités instables et constituées de nouveaux produits et surtout de nouveaux services, dont la quantité est traditionnellement toujours plus difficile à mesurer. Les statistiques de relevés de prix montrent que, de décembre d’une année à décembre de l’année suivante, il n’y a aucun micro-ordinateur identique dans le panier des relevés de prix. Au contraire, la plupart des relevés de prix sur les micro-ordinateurs ont été changés deux fois et certains plus de trois fois. Une méthode de correction possible pour les prix, dite hédonique, consiste à évaluer économétriquement, à partir des données de marché, le prix de certaines des caractéristiques des ordinateurs (vitesse d’horloge, taille mémoire, taille du disque...) et à les appliquer aux nouveaux ordinateurs. Cette méthode conduit à une amélioration sensible de la valeur produite... La production est mesurée à partir de la valeur ajoutée donc le traitement des investissements immatériels peut conduire à sous estimer la production effective si on les traite comme des consommations intermédiaires et non pas comme de la FBCF. A l’inverse le PIB contient les amortissements qui dépendent du rythme de déclassement des équipements. Les équipements informatiques sont renouvelés très rapidement, ce qui revient à dire que la partie correspondante de la production n’a pas la même “valeur” que la production des autres biens. Pour les prix il y a donc sur-estimation et pour la valeur sous-estimation et sur-estimation, au total le volume serait nettement sous-estimé. La croissance est plus forte que ne l’indique les statistiques calculées sans les corrections. L’ensemble des corrections se traduit par exemple pour les Etats-Unis à un relèvement d’environ 0,4 à 0,6 % du taux de croissance du PIB (donc de la productivité du travail).

La décomposition des contributions à la croissance pose aussi de nombreux problèmes.

Il faut tenter d’évaluer les TIC comme facteur de production, c’est-à-dire en termes (de flux) d’investissements, (de stocks) de capital accumulé, et (de flux) de services de ce capital. Une fois réglés les problèmes de la mesure des prix et des volumes il faut traiter, ceux de l’estimation des stocks de capital à partir des flux d’investissement, et à partir des stocks de capital ceux de l’estimation de leurs services, d’où l’on peut déduire directement leur contribution à la croissance, sous les hypothèses habituelles (discutables) de la comptabilité de la croissance.

Pour l’INSEE, en France la part des TIC dans l’investissement nominal a doublé en vingt ans. Le prix des investissements en TIC a été divisé par deux tous les quatre ans et le volume a augmenté 8 fois plus vite que celui des autres équipements depuis 30 ans. Mais comme la part des TIC dans l’investissement reste modeste la contribution des équipements TIC aux 2,7% de croissance annuelle du PIB observée en moyenne depuis 30 ans n’est que de 0,2%... Elle est deux fois plus forte dans les services que dans l’industrie... La contribution indirecte (liée aux gains de productivité qui se diffuseraient aux secteurs utilisateurs) reste faible.

On retrouve ici un constat assez général : la plupart des travaux empiriques portant sur l’économie américaine ne parviennent pas à mettre en évidence une corrélation significative entre la croissance de la productivité totale des facteurs des entreprises et leur degré d’informatisation. Ce paradoxe est communément appelé le paradoxe de Solow (du nom de Robert Solow qui le premier a posé cette question). C’est seulement depuis 1997-1998 qu’une augmentation de la croissance de la productivité est observée. L’explication du paradoxe la plus souvent retenue est aujourd’hui vérifiée empiriquement. Les équipements informatiques n’améliorent la productivité que dans l’hypothèse où la production est réorganisée pour prendre en compte le nouvel équipement. C’est une raison de préférer un sens large pour “nouvelle économie” et ne pas le réduire à une simple révolution technologique. Les conclusions statistiques les plus solides (Robert Gordon par exemple) montrent cependant qu’il n’y a pas pour l’instant de miracle technologique. Aux Etats-Unis l’accélération de la croissance de la productivité de 1998 à 2001 traduirait surtout : la croissance très forte de l’investissement (trois fois plus rapide que la production), et celle de la productivité dans les secteurs des biens durables (ailleurs elle est stable) particulièrement dans le secteur des TIC qui représente plus de la moitié du gain total...


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