Persistance du chômage et effet d’hystérèse

samedi 18 janvier 2014

Si le concept de taux de chômage effectif ne pose pas de problème puisque c’est le taux de chômage mesuré statistiquement les articles consacrés au taux de chômage d’équilibre ont montré que ce concept renvoie forcément à une construction théorique, une interprétation du chômage. Puisqu’il y a en fait plusieurs interprétations conduisant à des définitions différentes, il est commode de s’en tenir ici à une présentation simplifiée selon laquelle le taux de chômage d’équilibre est celui qui correspond au fonctionnement « normal » de l’économie (en particulier du marché du travail) lorsqu’elle n’est pas soumise à des chocs conjoncturels.

L’écart entre taux de chômage effectif et taux de chômage d’équilibre

Pour une croissance de la population active et des conditions de production données, en l’absence de choc conjoncturel, le taux de croissance économique s’établit à un niveau prévisible (le taux de la croissance potentielle). Pour ce taux de croissance il y a un taux de chômage correspondant aux conditions de fonctionnement du marché du travail (plus ou moins grande flexibilité, vitesse d’ajustement...).

L’évolution des économies européennes et plus particulièrement de la France depuis 1965 est caractérisée par un net ralentissement de la croissance économique, c’est le fondement de l’opposition entre les “trente glorieuse” et la période de “croissance molle” (expression popularisée par les économistes de l’OFCE).

Relativement au problème de l’emploi, ce constat pose deux questions :
- Quelle est la part des facteurs d’offre et de demande dans ce ralentissement ?
- En quoi peut-il expliquer la montée puis la persistance d’un chômage de masse ?

La distinction entre croissance effective et croissance potentielle permet de poser les interrogations précédentes d’une autre manière.
La croissance effective est la croissance observée pour chaque période.
La croissance potentielle est celle qui résulterait du jeu des seuls facteurs d’offre (accroissement des facteurs de production disponibles, progrès technique) dans des conditions “normales” d’utilisation de ces facteurs.
Ce taux d’utilisation normal est celui qui empêche toute accélération de l’inflation (parce qu’il ne créé pas de tensions excessives sur l’appareil productif).
Ce taux n’est pas nécessairement stable dans le temps, ce qui signifie que le taux de chômage d’équilibre peut varier.

La croissance potentielle ne peut être mesurée directement, elle doit être calculée à partir d’un modèle décrivant l’appareil productif et sa dynamique.
L’observation d’une tendance statistique est en revanche tout à fait possible. Elle conduit à la notion de croissance tendancielle. Il faut alors séparer dans l’évolution observée de la croissance économique, la partie représentant la composante cyclique et, celle correspondant à la tendance.

Quelle que soit la mesure retenue, il est clair que depuis le début des années 80 (et particulièrement pour les années 90 et depuis 2002) la croissance potentielle et la croissance tendancielle se situent à des niveaux supérieurs à celui de la croissance effective (les périodes 1988-1991 et 2000-2001 font exception).
L’écart de production est calculé comme l’écart relatif du PIB effectif à ce PIB potentiel. Un écart de production positif indique que l’économie fonctionne au-dessus de son potentiel, entraînant des tensions sur les prix et les salaires. À l’inverse, en conjoncture basse, comme en 2003 par exemple en France, l’écart de production est négatif.

Écart de production de l’économie française

Source : L’économie française - 2004-2005, INSEE

France depuis 1975

Source : données des Perspectives économiques de l’OCDE, écart entre croissance effective et croissance potentielle (output-gap)

S’il y a un “déficit de croissance”, il est indispensable de s’interroger sur ses causes. Le diagnostic le plus souvent retenu est le suivant :
- une baisse du rythme de croissance de la productivité potentielle (depuis le milieu des années 70),
- une augmentation du chômage d’équilibre jusqu’au milieu des années 80,
- une insuffisance de la demande globale depuis le début des années 90.

Dans un premier temps, le rythme d’évolution du progrès technique a joué moins favorablement.
Les conditions de production se sont ensuite dégradées, sous l’effet des chocs d’offre répétés (chocs pétroliers mais aussi chocs monétaires - taux d’intérêt réel élevés) et du développement de rigidités de plus en plus contraignantes. Cela s’est traduit par une augmentation du taux de chômage d’équilibre.
Enfin, les ajustements mis en place pour corriger ces déséquilibres (augmentation simultanée du chômage et de l’inflation) se sont ajoutés aux effets négatifs du sous-emploi sur la demande. Celle-ci a été durablement déprimée, et cette conjoncture peu favorable a été renforcée par la politique économique généralement orientée vers la rigueur (recherche de l’équilibre budgétaire, réduction du ratio d’endettement public, défense du taux de change par la politique monétaire). Il faut aussi rappeler que la majorité des économies de l’Union européennes ont suivi le même chemin, ce qui réduit l’efficacité d’une stratégie de croissance tirée par les exportations (la désinflation compétitive).

Ces déterminants sont aussi au centre des explications de la montée et de la persistance du chômage.

En effet si la croissance effective se situe à un niveau sensiblement inférieur à celui de la croissance potentielle, il est possible de séparer deux composantes du chômage : une partie traduit le déficit de croissance, c’est un chômage de type keynésien lié à une insuffisance de la demande, une partie correspond au chômage d’équilibre, c’est un chômage de type classique lié à des rigidités.
Ces deux composantes entretiennent d’ailleurs, des relations réciproques.

Il est donc essentiel de reprendre chacun des trois facteurs d’explication du déficit de croissance.

Comment expliquer la baisse de la croissance effective ?

Il est habituel de considérer qu’à long terme, la croissance ne dépend que de l’évolution de la ressource la plus rare, le travail. Le capital est traité comme un facteur endogène (sa croissance se fait au même rythme que celle du travail de manière à maintenir constante la quantité de capital par unité produite). Une accumulation de capital insuffisante déprime le “niveau” de la production potentielle, elle n’influence pas la “croissance” potentielle.
A moyen terme cette solution ne peut être retenue, ce qui n’empêche pas de considérer la croissance à partir des liaisons centrées sur le travail.
- Le taux de croissance potentielle est

- la croissance effective s’écrit

avec les notations usuelles (le point au dessus de la variable indique que celle-ci est exprimée en taux de variation, a* est la productivité potentielle, a, la productivité du travail, L, la population active et N, l’emploi, la relation s’écrit :

Une diminution de la croissance effective peut ainsi avoir trois origines :
- une baisse de la croissance potentielle
- une croissance de la productivité du travail inférieure à celle de la productivité potentielle (sous l’effet de la réduction du rapport capital-produit)
- une croissance de l’emploi inférieure à la croissance de la population active.

Il faut alors examiner chacune des trois sources de ralentissement de la croissance effective.

Diminution de la croissance potentielle

Cinq grilles d’analyse dominent l’explication du ralentissement de la croissance potentielle :

a) Un ralentissement exogène du progrès technique serait la cause première du déplacement du sentier de croissance de moyen et long terme. Ce ralentissement peut être interprété soit comme un essoufflement du processus d’innovation, soit comme l’aboutissement de la phase de rattrapage des principales économies de l’OCDE sur les Etats-Unis. Il expliquerait la hausse du chômage d’équilibre et la baisse du taux d’accumulation.
lunettes de soleil Les dysfonctionnements du marché du travail, en particulier la trop faible flexibilité du salaire réel, provoquerait une hausse tendancielle du chômage d’équilibre, donc un ralentissement de la croissance potentielle.
c) La dégradation de la rentabilité du capital consécutive aux chocs d’offre (chocs pétroliers puis hausse des taux d’intérêt réels) aurait causé un ralentissement de l’accumulation du capital, qui ferait peser une contrainte sur la croissance effective.
d) Le caractère irréversible des chocs temporaires renverserait la relation entre croissances effective et potentielle. Par des phénomènes d’hystérèse (voir plus bas la distinction entre persistance et hystérèse), un choc temporaire produit des effets permanents : par exemple des effets de dévalorisation du capital humain et d’asymétrie du pouvoir de négociation entre insider et outsider sur le marché du travail accompagnent la montée du chômage et rendent ce dernier pour partie irréversible. Ou bien, dans une optique de croissance endogène, un ralentissement transitoire de l’accumulation du capital ou du savoir produit un effet durable, via un ralentissement du progrès technique endogène.
e) Enfin pour certains il faut poser la question autrement : est-ce la croissance potentielle qui cause la croissance (la croissance effective converge vers la croissance potentielle) ou est-ce la croissance qui cause la croissance potentielle (la croissance potentielle converge vers la croissance effective) ?
On peut par exemple retenir le schéma suivant :

Une croissance faible, à la fois réduit l’effort d’investissement, donc les gains de productivité, et réduit la population active disponible (par exemple en réduisant l’immigration), donc réduit la croissance potentielle. Et inversement pour une croissance forte. Ainsi la croissance effective maintenue durablement sur un niveau fort ou faible modifie le rythme de croissance potentielle.
C’est une manière de retrouver le débat soulevé il y a plusieurs années sur le rythme de croissance de la productivité. L’article célèbre qui ouvrait la discussion "Ruptures de croissance et progrès technique" [1] montrait qu’on peut établir un lien entre le ralentissement de la croissance économique effective, et la croissance de la productivité. Moins de croissance économique c’est moins de demande donc une plus faible incitation à améliorer la production et c’est aussi une plus faible croissance de l’investissement donc un ralentissement de l’augmentation du rapport capital/travailleur qui influence fortement la productivité du travail. Le progrès technique était ainsi "endogénéisé".

Productivité du travail et productivité potentielle.

La productivité du travail a augmenté un peu plus vite que la productivité potentielle. Cette évolution témoigne d’une augmentation du rapport capital-produit, dont les causes dans le temps sont probablement assez différentes. On peut penser que jusqu’au début des années soixante-dix, cet écart entre les taux de croissance de la productivité du travail et de la productivité potentielle, est le reflet d’une convergence vers un sentier de croissance équilibrée, l’économie française partant d’un stock de capital relativement bas après la guerre. Mais depuis, il est probable qu’il résulte d’une politique délibérée de substitution du capital par rapport au travail de la part des entreprises. Cette augmentation de la productivité effective par rapport à la productivité potentielle est en partie l’envers de la diminution relative de l’emploi.

La croissance de l’emploi et de la population active.

L’emploi a augmenté moins vite que la population active sur toute la période étudiée. C’est une autre manière de dire que le chômage a augmenté. En considérant la population en âge de travailler, plutôt que la population active, les conclusions ne sont que marginalement modifiées. En mesurant la croissance de la population active en termes d’heures travaillées, l’écart entre croissance du nombre d’heures effectives et croissance du nombre d’heures potentielles est plus important, car la durée du travail a sensiblement baissé. Mais cette mesure pose un problème d’interprétation : doit-on considérer la diminution de la durée du travail comme un phénomène d’équilibre, indépendant de la montée du chômage ? Si la réponse est positive, on doit alors admettre que la réduction de la durée du travail a ralenti à la fois le taux de la croissance potentielle et celui de la croissance effective. Si, au contraire, elle n’était la conséquence que d’une réaction à la montée du chômage, elle impliquerait un ralentissement de la croissance effective par rapport à la croissance potentielle. Il est probable que chacune de ces interprétations rend compte d’une partie de la réalité.

Trois questions essentielles

1) Peut-on espérer augmenter le taux de la croissance potentielle ?
Car une augmentation, ne serait-ce que de quelques dixièmes de point, aurait des effets considérables, à moyen et long terme, sur la croissance effective, et donc sur celle des niveaux de vie.
2) Peut-on freiner la substitution du capital au travail qui est responsable de l’écart entre la croissance de la productivité du travail et celle de la productivité potentielle ?
3) Peut-on élever le rythme de création d’emplois ?

Les réponses aux deux premières questions sont délicates.
En éliminant l’effet des chocs d’offre (particulièrement celui de la forte hausse des taux d’intérêt), la première renvoie essentiellement aux déterminants du progrès technique d’une part et à ceux du chômage d’équilibre d’autre part. Les pouvoirs publics maîtrisent mal la première composante (progrès technique). La seconde (chômage d’équilibre) a été largement présentée plus haut, et elle est intégrée dans le développement consacré aux créations d’emplois.
La substitution du capital au travail est sous le contrôle des entreprises, c’est un problème d’anticipations et de culture d’entreprise probablement lié au niveau de la croissance effective. Une croissance plus forte permettrait d’inverser la tendance.
La mesure de la croissance potentielle aujourd’hui est rendue délicate par la situation de crise ouverte en 2008.
Dans le n°38 de perspectives (revue
du Crédit agricole) publié en novembre 2013 on peut lire les commentaires suivants.
Certaines organisations estiment que la croissance potentielle fluctue assez fortement au cours du temps. C’est le cas du FMI et de la Commission européenne. Compte tenu de l’ampleur du choc vécu, ces fluctuations sont très visibles sur la période récente. Le FMI estime ainsi la croissance potentielle française à 0,9% seulement en 2013, contre 2,1% avant crise. La Commission européenne table également sur une croissance potentielle française à 0,9% en 2013, contre 2,3% en 2007. Ces deux organisations font l’hypothèse d’une modification durable de l’économie suite à la crise, avec une destruction massive de facteurs de production, notamment une forte hausse du taux de chômage structurel.
D’autres organisations, à l’instar de l’OCDE ou encore du gouvernement, font des prévisions de croissance potentielle beaucoup plus stables dans le temps. L’hypothèse implicite est que l’impact actuel de la crise sur l’activité relève en partie de fluctuations conjoncturelles, qui, par définition, n’impactent pas la croissance potentielle. Ainsi, la croissance potentielle a certes ralenti depuis la crise, mais beaucoup moins fortement qu’estimé par le FMI ou la Commission européenne, et un réel potentiel de rebond de l’économie existe.

Voici les estimations disponibles sous forme d’un tableau comparatif :

Source : Perspectives, Crédit agricole, novembre 2013

La dernière question est la principale source de solutions.
Si le chômage est lié aux rigidités structurelles, c’est un chômage de type classique, un chômage d’équilibre élevé. Il faut alors réduire les rigidités.
Si le chômage est le résultat du déficit de croissance, il faut stimuler la croissance de manière à réduire l’écart entre croissance effective et croissance potentielle.

Dans les analyses récentes de la situation de l’emploi en Europe il est souvent fait référence à des phénomènes de persistance ou de mémoire (hystérèse).

La notion d’hystérèse ne doit pas être confondue avec la persistance du chômage.

[*La persistance du chômage désigne le fait qu’après un choc défavorable pour l’emploi, le chômage effectif ne revient que très lentement vers le chômage d’équilibre.*]
L’explication est double : d’une part le choc peut persister lui même, et d’autre part les mécanismes rééquilibrants peuvent jouer insuffisamment. La persistance du chômage en Europe est un fait généralement admis.
[*L’hystérèse désigne le fait qu’après un choc, le chômage d’équilibre tend à augmenter avec le chômage effectif. Un chômage durablement élevé dégraderait les conditions de fonctionnement du marché du travail.*]
Les salariés transformés en chômeurs de longue durée deviendraient progressivement “inemployables” ou “hors marché”. Soit parce que la durée de leur chômage implique une perte réelle de productivité, soit parce qu’elle joue comme un “signe”, un “stigmate” perçu négativement par les employeurs. Ainsi le chômage pèserait moins sur les salaires réels puisqu’une partie de ce chômage ne serait pas pris en compte comme tel.
Par ailleurs, toutes les analyses opposant les insiders et les outsiders peuvent expliquer l’hystérèse du chômage.
Les travailleurs en place (insiders), parce qu’ils moins nombreux (lorsque le chômage augmente) peuvent réclamer des salaires plus élevés (ils sont moins sous la menace de la perte d’emploi).
De manière générale, la persistance vient du fonctionnement de l’économie dans son ensemble, alors que l’hystérèse est la conséquence d’un niveau de chômage élevé pour le fonctionnement du marché du travail.
Les politiques économiques sont donc différentes. La réduction de la persistance peut être recherchée dans des politiques actives de la demande pour accélérer le retour à l’équilibre, alors que la lutte contre l’hystérèse passe par le traitement des rigidités qui empêchent les ajustements. Il faudrait donc d’abord attaquer la persistance puis mener des politiques spécifiques contre le chômage de longue durée.

[1Dubois, Paul (1985), Economie et statistique, INSEE, n°181


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