Plus riches donc plus heureux

samedi 8 février 2014

Le PIB retient toutes les productions dès lors qu’elles s’accompagnent de dépenses pour rémunérer des facteurs de production. Ainsi les productions nocives, comme la pollution, les armements, le tabac, et les productions “inutiles”, comme les dépenses somptuaires et extravagantes sont comptées de la même manière que les autres productions dont l’utilité est moins discutable.

Si on change de perspective et qu’on se tourne vers la recherche du bonheur plutôt que vers celle de la richesse matérielle il faut répondre à deux questions particulièrement délicates :
1) peut-on mesurer le bonheur ?
2) qu’est-ce qu’une production “utile” ?

C’est quoi le bonheur ?

La première question dépasse très largement mes compétences, mais ce qui est certain c’est que la réponse a une dimension "subjective" irréductible. Pour vous en convaincre il suffit de lancer la vidéo suivante (sous-titre en français en bas de la vidéo). Dan Gilbert psychologue enseignant à Harvard pose la question Why are we happy ?

Résumé (très résumé)...

Selon lui, la faculté des hommes de se projeter est biaisée. Ce qui se réalise est dévalorisé relativement à ce qui pourrait encore arriver. Les études expérimentales montrent qu’après un délai assez court un heureux évènement n’a plus beaucoup d’effet sur le sentiment de félicité et qu’inversement un malheureux évènement est vécu moins négativement qu’on pourrait s’y attendre. S’il en est ainsi c’est parce que le bonheur peut être synthétisé, il n’est pas toujours le résultat d’une trouvaille dans notre environnement. Nous pouvons produire notre bonheur. Le bonheur synthétisé semble a priori de moins bonne qualité que le bonheur naturel. En fait il n’en est rien. Le bonheur naturel est ce que nous obtenons quand nous obtenons ce que nous voulions. Le bonheur synthétisé est ce que nous faisons quand nous n’obtenons pas ce que nous voulions. La possibilité de choisir est l’ennemie du bonheur synthétisé. Quand on n’a pas le choix, une sorte de système immunitaire psychologique nous fait trouver la situation agréable. On trouve un moyen d’être (plus) heureux avec ce qui (nous) arrive.

Revenons à la seconde question : faut-il se réjouir de l’augmentation de la production quelle que soit sa nature ?

L’économiste donne habituellement une réponse pour le comportement individuel : si une production est vendue c’est qu’elle présente une utilité pour l’acheteur qui est le seul à pouvoir “juger” de cette utilité.
Mais au plan collectif il en va tout autrement en raison des effets externes [1] associés aux productions et aux consommations individuelles.
L’analyse économique traite ces questions - coûts-sociaux/coûts privés, biens collectifs, biens sous tutelle - dans le cadre de l’économie publique. Vous pouvez en apprendre un peu plus sur quelques éléments de cette partie de l’analyse économique en consultant cet article Préférences individuelles et choix collectifs

Quelle liaison entre niveau du revenu moyen et sentiment de bien-être ?

Pendant longtemps, le consensus parmi les économistes était que si l’argent fait le bonheur, cette corrélation a des limites et qu’à partir d’un certain seuil, plus d’argent ne procure pas plus de bien-être. C’est ce que les spécialistes appellent le "paradoxe Easterlin" [2].
Pourtant à la fin des années 1990 certains auteurs se sont efforcés d’améliorer l’analyse.
L’idée générale est exprimée par le sociologue américain Ronald Inglehart : à partir d’un certain niveau de richesse, l’augmentation du PIB ne se traduit pas par un bien-être accru et cela doit conduire à mettre au point des indicateurs alternatifs pour mieux mesurer l’état de satisfaction des sociétés.
Ces travaux sont présentées sur le site World Value Survey et lbrochure du dernier rapport est à cette adresse].
Des niveaux de revenu par habitant élevés correspondent à un sentiment de satisfaction plus répandu, mais c’est particulièrement vrai pour des niveaux intermédiaires de revenu par tête, alors que c’est discutable pour des niveaux faibles ou élevés.

Source : Inglehart et Kingemann (2000)

Cette observation est confirmée par de nombreuses autres enquêtes du même genre, montrant que l’augmentation du niveau de revenu par habitant ne s’accompagne pas mécaniquement d’une plus grande satisfaction.
Certes les indices de satisfaction sont plus élevés dans les pays riches que dans les pays pauvres, mais certains pays ont des niveaux de vie identiques alors que leur indice de bien être est très différent. Christophe Foraison rapporte sur son blog "SOS-SES" cette anecdote : une étude britannique de 2004 menée auprès de 249 gagnants du Loto révèle que 50 % d’entre eux se déclarent plus heureux qu’auparavant, 2 % se sentent moins heureux et 48 % ne voient pas de changement (!). De même, un sondage Ipsos, publié en février 2012, avance que les gens sont en moyenne plus heureux depuis la crise économique.
C’est aussi la conclusion de deux chercheurs en psychologie, Elizabeth Dun et Michael Norton, dans une tribune du New York Times de juillet 2012, pour qui le bonheur est lié à la privation. Face à notre insatisfaction éternelle, il serait peut-être plus utile de se priver un peu pour être heureux.

L’exemple des États-Unis

Voici les résultats sur 50 ans des sondages Gallup effectués périodiquement aux Etats-Unis mis en relation avec l’évolution du PIB par tête.

Source : Richard Layard [3], Happiness : has social science a clue ?, London School of Economics (mars 2003)

Peut-on construire un indicateur de bonheur ?

Ronald Inglehart en travaillant sur 82 pays a analysé des sondages portant sur le sentiment de bien-être pour construire un indice mélangeant le bonheur (personnes se déclarant heureuses) et la satisfaction (personnes se déclarant satisfaites de la vie qu’elles ont). Les résultats peuvent surprendre : les plus heureux sont les habitants de Porto Rico, alors qu’ils vivent dans un pays deux fois moins riche que la France (en PIB par habitant). Des calculs semblables reposent sur d’autres outils pour mesurer le bonheur. Par exemple, chaque année, Ruut Veenhoven de l’université de Rotterdam réalise l’ enquête Happy Life Years. Elle classe les pays de la planète en fonction du sentiment de bonheur de leurs habitants [4].
Et puisque le bonheur est subjectif l’OCDE mesure un "Better Life Index" individuel que chacun peut établir à partir de sa conception du bonheur. L’indicateur du vivre mieux est conçu pour visualiser et comparer certains facteurs essentiels au bien-être dans les pays de l’OCDE, comme par exemple l’enseignement, le logement ou l’environnement . Il s’agit d’un outil interactif qui permet de voir les résultats des pays selon l’importance accordée à chacun des onze critères qui font une vie meilleure. C’est en ligne ici, essayez vous verrez bien.
Enfin un article de The economist du 24 mai 2011, The pursuit of happiness établit un graphique testant la corrélation entre sentiment de satisfaction (établit à partir de 11 critère) et PIB par habitant mesuré en parité de pouvoir d’achat pour 2009. La corrélation est évidente !

Si on s’interroge sur les valeurs qui servent de référence aux individus lorsqu’ils expriment leur sentiment de bien-être, on peut essayer de construire des échelles de valeurs.
On trouve sur le site World Values Survey cette carte construite par Ronald Inglehart et Chris Welzel, selon deux critères qui fournissent une vision globale et ramassée des valeurs dans le monde d’aujourd’hui. Celles-ci peuvent être classées selon deux critères qui peuvent apparaître aussi comme des vecteurs : des valeurs traditionnelles aux valeurs rationnelles et sécularisées d’une part, des valeurs de survie aux valeurs d’expression de soi d’autre part. Le croisement de ces deux critères permet de mettre en lumière le changement culturel des valeurs matérialistes aux valeurs post-matérialistes qui sont aussi au cœur des démocraties modernes. [4]

Source : World value survey 2012

Le lien entre croissance économique et bonheur est donc discuté (voir les conseils de lecture en fin d’article) mais on peut s’en tenir pour faire simple à quelques éléments d’explication simples.

Le niveau des aspirations s’élève en même temps que le revenu : on retrouve ici la hiérarchie des besoins évoquée en 1954 par le psychologue américain Abraham Maslow (1908-1970) : lorsque le niveau de vie est peu élevé, les besoins élémentaires (matériels) sont l’objectif essentiel, puis quand le niveau de vie s’élève l’individu attend la satisfaction de besoins spirituels tendant progressivement vers la recherche de l’accomplissement et de l’épanouissement de la personnalité.
La perception du sentiment de bien-être dépend donc de la position relative du ménage dans sa classe de revenu.

- Il faut rappeler que la croissance du niveau de vie s’accompagne d’un accès plus large à une meilleure qualité des soins et de l’éducation par exemple. Cet accès a un coût très élevé qui vient réduire (absorber) le revenu "libéré" par la croissance économique. De même le développement de l’activité féminine élève le revenu moyen du ménage, mais impose des dépenses nouvelles (transport, repas, garde des enfants...).
- Il y a un indéniable phénomène d’accoutumance qui fait que les progrès d’hier sont vécus rapidement comme des banalités ; la perception du sentiment de bien être dépend surtout de la place relative de l’individu dans l’échelle des revenus : si je gagne 1 500 euros alors que les gens de mon âge ne gagnent que 1 000 euros, je trouve ma situation plus enviable que si je gagnais 2 000 euros alors que les autres gagnent 4 000 euros. C’est le paradoxe de l’escalier, si je monte en même temps que tous les autres je ne vois pas de changement dans ma situation.
- L’espérance d’un plus grand bien-être est souvent une forme d’envie, d’imitation du modèle de vie immédiatement supérieur, lorsqu’il est atteint la frustration subsiste si le déplacement est collectif.

Ajoutons que la consommation ne poursuit pas seulement l’objectif de satisfaire des besoins, elle est aussi un moyen de communiquer, de signifier. Jean Baudrillard parlait du système des objets (1968) et faisait la critique de l’économie politique du signe (1972) mais on peut aussi écouter Alain Souchon , "on nous fait croire que le bonheur, c’est d’avoir" (Foule sentimentale) ou Boris Vian qui évoque La complainte du progrès.

Vous avez bien mérité un peu de plaisir...

Certains se sont essayés à construire des indicateurs de bien-être et les résultats sont surprenants : voyez par exemple la carte mondiale du HPI (happy planet index) qui donne des résultats par pays. La lecture doit être entourée de précautions : lisez bien le mode de construction de cet indicateur.

Vous pouvez vous reporter à cet article Peut-on mesurer le bonheur ? Réflexions sur les indicateurs de bien-être., rédigé par Pascal Le-Merrer et Stéphanie Fraisse-D’Olimpio pour le site SES de l’École normale supérieure - lettres et sciences humaines - Lyon.
Une présentation de ces questions dans la revue IDEES n°142 qui propose deux articles de Claude Borde : Les enquêtes de satisfaction et le paradoxe de la croissance et Back to Bentham : le principe d’utilité et la croissance.
Sur le blog de Claude Borde, L’antisophiste le thème est traité dans trois articles (fortement recommandés) : L’argent ne fait pas le bonheur (1), L’argent ne fait pas le bonheur (2), L’argent ne fait pas le bonheur (3)
Voir aussi L’argent fait-il le bonheur ?, revue "sciences humaines" octobre 2006.
et encore un document de l’école d’économie de Paris : « la croissance rend-t-elle heureux ? » d’ Andrew Clark et Claudia Senik (juin 2007)
Vous pouvez lire sans difficulté l’article "La croissance rend-elle heureux" rédigé par Andrew Clark et Claudia Senik (pages 39 à63) dans l’ouvrage collectif "27 questions d’économie contemporaine" sous la direction de Philippe Askenazy et Daniel Cohen, Albin Michel, 2008. (Fiches de lecture Alternatives conomiques et sur nonfiction.fr
Enfin sur le blog La vie des idées un article de Marie Duru-Bellat, Y a-t-il une science du bonheur ? (27-01-2009) rend compte du livre de Richard Layard, Le Prix du bonheur, Paris, Armand Colin, 2007 (traduction française de Happiness, Lessons from a New Science, Londres, Allen Lane, Penguin Books, 2005).

[1Les externalités (ou effets externes) s’observent lorsqu’une activité économique (production ou consommation) modifie le bien être de personnes qui ne sont pas concernées normalement par cette activité et cela sans que cette modification donne lieu à un dédommagement monétaire. Il y a donc des effets externes de production ou/et de consommation négatifs (la pollution découlant de l’activité industrielle ou de l’utilisation d’un véhicule automobile) et des effets externes positifs (les dépenses de santé et d’éducation de certains profitent à d’autres...).

[2En 1974 Richard Easterlin publie un article montrant que malgré la hausse des revenus, on ne peut pas observer d’augmentation du bien-être corrélée.

[3En français on peut lire de Richard Layard Le prix du bonheur. Leçons d’une science nouvelle, Paris, Armand Colin, 2007

[4Le rapport pour 2012 est à cette adresse. Voici le classement pour 2012 : 1. Costa Rica 2. Islande 3. Suisse 4. Danemark 5. Suède 6. Norvège 7. Australie 8. Canada 9. Finlande 10. Emirats arabes réunis 11. Autriche 12. Luxembourg 13. Pays-bas 14. Irlande 15. Mexique 16. Nouvelle-Zélande 17. Panama 18. Espagne 19. Etats-Unis 20. Belgique.


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9 février 2014
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