Portée et limites des comptes nationaux

dimanche 1er septembre 2013

Les indicateurs peuvent être critiqués dès lors qu’ils sont utilisés comme critère d’appréciation des performances économiques.

Le PIB par habitant par exemple est souvent retenu pour apprécier le niveau de vie et au-delà pour exprimer le niveau de développement d’une économie.
Pour la première ambition (niveau de vie) la critique peut être conduite au plan interne (le principe est accepté et il faut tester la cohérence de l’indicateur) ou au plan externe (le principe est discuté).

1. La critique externe

Elle porte essentiellement sur la notion de production.

Les activités productives sont valorisées par leur prix lorsqu’il s’agit d’activités marchandes. Cette valorisation revient à considérer que la valeur d’un produit est égale à son prix de marché. C’est un choix idéologique discutable. Pour les activités non-marchandes, la valorisation se fait à partir du coût de production ce qui est encore plus discutable et revient à poser que la valeur d’une production de services non-marchands est d’autant plus grande qu’elle coûte plus (absence de critère d’efficacité).

Les activités productives (créations de biens et services) ne sont enregistrées que si elles donnent lieu à une vente sur un marché ou si elles utilisent des facteurs de production qui sont vendus sur un marché.
Les activités domestiques par exemple sont ignorées alors qu’elles occupent une place très importante dans la vie quotidienne. Par extension il faut rappeler que toute l’activité économique souterraine est ignorée.

Les productions sont des flux qui traduisent les variations de certains stocks, par exemple les réserves en matières premières ou le patrimoine naturel. L’épuisement ou la dégradation de ces stocks ne sont comptabilisés que dans la mesure où il y a une intervention économique pour réduire cette dégradation ou cet épuisement (la lutte contre les incendies, ou contre la pollution maritime). La nature de la production est sans importance (système de valorisation par le prix ou la dépense). Les comptables nationaux sont conscients de cette limite importante et ils élaborent désormais des comptes de patrimoine et des comptes satellites pour mieux rendre compte des aspects non strictement économiques.

2. La critique interne

Elle porte sur les méthodes d’évaluation.Pour des indicateurs exprimés en monnaie, les problèmes liés aux comparaisons dans le temps et dans l’espace sont importants.

a) Comparaisons dans le temps.

Pour les comparaisons dans le temps, il faut tenir compte de deux modifications du système de prix.

(1) La variation du niveau général des prix.

Le niveau général des prix s’élève plus ou moins vite et les indications en monnaie courante (en valeur ou encore nominale) contiennent en réalité deux informations. La valeur produite augmente en effet à la fois parce que la production a réellement augmenté (croissance en volume ou croissance réelle) et parce que les prix utilisés pour valoriser les produits ont augmenté. Cela revient à dire qu’une même valeur mesurée à deux dates différentes ne correspond au même pouvoir d’achat.
L’élévation du niveau général des prix c’est une perte de valeur de la monnaie.
Pour retrouver la valeur réelle de la production il faut retenir une année de référence pour le système de prix et déflater les valeurs nominales.

La valeur ajoutée d’une unité institutionnelle est composée de plusieurs produits vendus à des prix différents : Renault vend plusieurs modèles de véhicules et pour un modèle il y a des options différentes donc des prix différents.
On a vu que pour mesurer la valeur ajoutée totale il fallait accepter l’idée que le prix de vente est la valeur du produit vendu. Quand on compare la valeur ajoutée par l’entreprise à deux dates différentes, il y a en fait deux évolutions à prendre en compte :
- la quantité de produits vendus est modifiée
- le prix de chaque produit a probablement changé.

L’évolution en valeur est donc composée de deux évolutions : celle de la quantité et celle des prix.
La première est désignée par l’expression évolution en volume : elle correspond à l’augmentation ou la diminution de la valeur produite dans l’hypothèse où les prix n’auraient pas varié.
La seconde est mesurée par la variation du niveau des prix (variation de l’indice des prix).

Dans le tableau suivant présentant les résultats pour 2008, les prix ont augmenté relativement à ceux de 2007 de 2,5 % soit une multiplication par 1,025.
La variation du PIB en volume pendant l’année 2008 est égale à 0,4 % soit une multiplication par 1,004.
Donc la variation totale du PIB en 2008 est le résultat des deux multiplications
1,025 x 1,004 soit 1,029 donc une croissance de 2,9 %.

Résultats pour 2008
Évolutions en volume (en %)
au prix de l’année précédente
Prix
2008/2007
Valeur 2008
milliards d’euros
2006
2007
2008
Produit intérieur brut
PIB
2,2
2,3
0,4
2,5
1950

Source : INSEE comptes de la Nation pour 2008, juin 2009

Pour des taux de variation faibles on obtient le même résultat en additionnant les taux de variation des prix et du volume soit
2,5 % + 0,4 % = 2,9 %.

Taux de variation en valeur = taux de variation en volume + taux de variation des prix.

Le PIB de 2008 mesuré avec les prix courants (les prix de 2008) vaut 1950 milliards d’euros, mesuré aux prix de 2007 il vaudrait 1950 / 1,025 soit 1902 milliards d’euros [1]. La différence de 48 milliards d’euros est entièrement provoquée par l’augmentation des prix elle ne traduit pas un réel supplément de production, elle est une augmentation nominale et non pas réelle.

Grandeur ou évolution
Signification
Grandeur ou évolution
en valeur
évolution des prix (inflation) comprise
évolution des prix (inflation) éliminée
en volume
nominale
réelle
à prix courants (ou en monnaie courante)
à prix constants (ou en monnaie d’une année donnée)

Éliminer l’effet de la variation des prix pour s’en tenir à la réalité c’est-à-dire à la variation du volume (de la quantité) c’est "déflater".
Une série statistique déflatée est une série dont on a soustrait (extrait) l’évolution des prix (elle est donc mesurée hors inflation).

Inflation comprise
Inflation éliminée
opposition n°1 grandeur exprimée en valeur grandeur exprimée en volume
opposition n°2 grandeur nominale grandeur réelle
opposition n°3 grandeur aux prix courants grandeur à prix constants
opposition n°4 grandeur en euros (ou en francs ou en dollars) courants grandeur en euros (ou en francs ou en dollars) constants

(2) La déformation du système de prix.

Le système des prix se déforme parce que certains prix augmentent rapidement alors que d’autres augmentent lentement ou baissent sous l’effet de la concurrence ou du progrès technique. Ainsi les prix des produits industriels augmentent moins vite que les prix des services ce qui conduit à surestimer la valeur de la production des services relativement à celle de l’industrie.
Pour cette seconde difficulté il n’y a pas de parade satisfaisante.

b) Les comparaisons dans l’espace.

Pour les comparaisons dans l’espace, la difficulté est renforcée par l’existence des taux de change.

Ces derniers ne reflètent pas forcément la parité des pouvoirs d’achat entre deux monnaies. Exprimé en $ le PIB de la France n’est pas le même quand 1 $ est changé contre 1 euro et quand il l’est contre 1,10 euros. L’utilisation de taux de change non corrigés est donc assez peu satisfaisante.

Mais l’établissement des taux de change théoriques compatibles avec les parités de pouvoir d’achat (PPA) ou standard de pouvoir d’achat (SPA) n’a de sens que pour des pays ayant des structures économiques voisines puisqu’il faut comparer des niveaux de consommation pour des modes de vie semblables.

La méthode utilisée lorsque la condition précédente est remplie est simple dans son principe : si un café en France est payé 1 euro et si le même café aux États-Unis est payé 1 $, le taux de change respectant la parité des pouvoirs d’achat est 1 $ = 1 euro. Il faut donc construire un indice synthétique des prix en France et aux États-Unis pour des produits identiques et en déduire le taux de change théorique. Ces calculs sont finalement très délicats et il ne faut pas leur attribuer plus de qualité qu’ils n’en méritent : la marge d’erreur est assez large et si les taux de change calculés en PPA

c) La fiabilité des mesures.

Il reste que même avec ces corrections, la fiabilité des indications statistiques peut être discutée.

Les comptes de la nation sont publiés rapidement (en France il s’écoule moins de 5 mois entre la fin de l’année et l’édition du rapport sur les comptes de cette année). Les publications ultérieures servent à introduire des corrections successives (en France ces corrections interviennent pendant 4 ans).
Pour la France, le PIB de 2002 était estimé dans le rapport de 2003 à 1520 milliards de francs, dans le rapport de 2004, le même PIB après révision des comptes passe à 1526 milliards de francs soit une erreur de 6 milliards de francs ou 0,4 %. Un demi point de croissance économique ce n’est pas rien ! ! Les écarts peuvent paraître importants, mais en fait il faut reconnaître le plus souvent la bonne qualité des chiffres donnés par les comptabilités nationales des pays développés. Il en est tout autrement lorsqu’il s’agit de pays moins développés.

d) L’interprétation des résultats.

Le PIB est souvent l’instrument de mesure du niveaux de vie. Dans ce cas le PIB réel (déflaté) est rapporté à la population totale du pays pour calculer le PIB réel par habitant.

Les organisations internationales corrigent ces résultats en appliquant les taux de change en PPA avant de procéder au classement. Cette hiérachie des PIB réel par habitant (PPA) est utilisée par les instances financières comme le FMI (fond monétaire international) ou la Banque Mondiale pour accorder des régimes de crédit spécifiques (les taux d’intérêt et les conditions des crédits sont favorables aux pays les plus pauvres). Il y adonc un glissement conceptuel de la notion de niveau de pouvoir d’achat vers celle de niveau de développement.

Et pourtant, mesurer le niveau de développement à partir du seul PIB par habitant n’est pas satisfaisant. Plusieurs organisations s’efforcent depuis longtemps de corriger cet indicateur, leur travail a été complété par la Commission sur la Mesure de la Performance Économique et du Progrès Social créée au début de 2008 sur l’initiative du gouvernement français.
Voici les douze recommandations formulées par la commission Stiglitz pour mieux mesurer les performances économiques et le progrès social :

1. Pour mesurer le bien-être, regarder les revenus et la consommation.
Le PIB mesure essentiellement la production marchande, ce qui fait un indicateur utile, mais il est souvent utilisé comme un indicateur de "bien-être économique", or les revenus peuvent décroître quand la production croit, et inversement.
2. Refléter la réalité "vue des ménages".
Il faut prendre en compte les impôts, les intérêts d’emprunts mais aussi la valeur des services en nature fournis par l’Etat (éducation, santé...).
3. Refléter le patrimoine d’un pays.
Faire en sorte que les pays disposent, à l’image des entreprises, d’un "bilan" (avec actif et passif), en plus de leur "compte de résultat".
4. Analyser comment sont répartis les revenus.
S’éloigner de la référence au revenu moyen et lui préférer celle de revenu médian (celui de la personne au milieu si l’on sépare une population en deux groupes égaux).
5. Prendre en compte les activités non marchandes (garde des enfants par exemple) et ne pas se limiter à celles qui font l’objet d’une rémunération
6. Affiner les mesures chiffrées de la santé, de l’éducation, des activités personnelles.
7. Analyser en profondeur les inégalités et leur évolution
Évaluer les inégalités entre catégories socio-économiques, mais aussi en entre sexes ou entre générations.
8. Qualité de la vie : qu’est-ce qui influe sur quoi ?
Mettre en exergue les interactions entre les différents aspects de la vie grâce à des enquêtes d’opinion.
9. Proposer des indices statistiques chiffrés permettant de refléter les différentes dimensions de la qualité de vie.
10. Intégrer la dimension subjective dans les statistiques.
Intégrer dans les statistiques des données reflétant l’évaluation que chacun fait de sa vie, de ses expériences, de ses priorités.
11. Intégrer la "soutenabilité" du bien-être.
Cette recommandation doit permettre de répondre à la question : le niveau actuel de "bien-être" pourra-t-il être augmenté, ou au moins maintenu, pour les générations à venir ?
12. Développer un ensemble d’indicateurs environnementaux.
Ils doivent en particulier permettre d’indiquer clairement dans quelle mesure nous nous approchons de seuils dangereux (hausse des températures de la planète ou épuisement des ressources mondiales de poissons par exemple).

Vous pouvez télécharger le rapport en texte intégral.

Depuis plus d’une dizaine d’années, la sociologue Dominique Méda critique les insuffisances du PIB [2]. Sur le site La Vie des Idées elle livre son analyse après la publication du rapport coordonné par Joseph Stiglitz, Amartya Sen et Jean-Paul Fitoussi.
Les vidéos sont en ligne à cette adresse.

[1Les prix ont été multipliés par 1,025 de 2007 à 2008, ils ont augmenté de 2,5 %. Pour éliminer la variation des prix il faut diviser le PIB de 2008 par le coefficient multiplicateur des prix.

[2Dominique Méda est membre du collectif Fair (Forum pour d’autres indicateurs de richesse).


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 419 / 1367225

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Économie générale  Suivre la vie du site Production  Suivre la vie du site Cours   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP + AHUNTSIC

Creative Commons License