Pourquoi le marché est-il devenu le mode de régulation dominant des sociétés développées ?

vendredi 10 janvier 2014

La chute du mur de Berlin à la fin des années 1980 peut être retenue comme le repère chronologique marquant la victoire d’un mode d’organisation économique qui s’est alors imposé dans la plupart des États du monde. Les économies d’aujourd’hui sont fondamentalement des économies de marché même si, pour beaucoup d’entre elles, la place de la production réalisée hors marché n’est pas négligeable.
Faire l’histoire des systèmes économiques peut-être une manière de traiter la question posée dans le titre de cet article : « Pourquoi le marché est-il devenu le mode de régulation dominant des sociétés développées ? ». Cela permet en effet d’opposer les deux grands modes d’organisation de la production et de la distribution des biens et services mis en œuvre dans les économies industrialisées. L’économie de marché est alors confrontée à l’économie administrée ou planifiée.
Une autre manière d’aborder cette question consiste à présenter deux grilles de lecture : pour certains, le marché s’est imposé "naturellement", pour d’autres, il a été "construit et institutionnalisé".

Le marché s’est imposé naturellement

Dans la première perspective, la tendance des hommes à échanger imposerait naturellement le marché. Celui-ci serait une conséquence "naturelle" de l’évolution des sociétés.

« Nous n’attendons pas notre dîner de la bienveillance de notre boucher ou de celle du marchand de vin et du boulanger, mais bien de la considération qu’ils ont de leur propre intérêt. Nous nous adressons non pas à leur humanité mais à leur égoïsme, nous ne parlons pas de nos besoins, mais de leurs intérêts ».
Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, (première édition 1776) [1]

Le marché est une construction

Dans cette seconde approche, il faut considérer que le marché est une construction tardive, qui s’est progressivement imposée sous l’impulsion de l’État et par la destruction des liens sociaux traditionnels.

« Le marché a été la conséquence d’une intervention consciente et souvent violente de l’Etat, qui a imposé l’organisation du marché à la société pour des fins non économiques. ».
Karl Polanyi, La Grande Transformation, Aux origines politiques et économiques de notre temps, (1944) [2]

On donne à l’expression institutionnalisation du marché deux significations différentes, puisqu’elle désigne à la fois le fait que le marché a besoin d’institutions [3] veillant à son fonctionnement selon les principes de la concurrence et qu’il n’est pas un phénomène naturel mais qu’il a été institué (ou instauré).

L’article Le marché : ordre naturel ou construction sociale ? revient sur cette question.

Le marché ne peut pas exister sans des règles de droit et des institutions

Un des deux sens du mot "institutionnalisation" renvoie à l’étude de deux types d’institutions :
- celles qui rendent possible l’échange marchand : une monnaie garantie par la puissance publique, l’existence d’un droit de la propriété, d’un droit des contrats, la possibilité de recourir au crédit. [4]
- celles qui ont pour fonction de veiller au respect des conditions de concurrence, de jouer le rôle d’arbitres.

Les secondes sont au service des premières. Les tribunaux de commerce, les institutions de contrôle des marchés comme l’Autorité des marchés financiers (AMF), la Commission Européenne de la Concurrence ...vérifient l’application des règles de droit qui organisent les échanges.

Parmi les "institutions" indispensables à l’existence du marché le droit de propriété est essentiel. Pour certains l’efficacité du marché est entièrement inscrite dans l’échange des droits de propriété .

Le droit de propriété établi par la loi, dans les sociétés modernes, concerne trois attributs :
- usus : le droit d’utiliser la chose possédée
- fructus : le droit d’en tirer un avantage (des fruits)
- abusus : le droit de disposer librement de la chose possédée (la vendre, la détruire).

Chacun des trois peut être aménagé
- réglementation de l’usage au nom de l’intérêt collectif
- réglementation des modalités du partage des fruits - prélèvements obligatoires - privés ou publics (taxes, péages...)
- réglementation des possibilités de cession - protection juridique des héritiers, interdiction ou limitation des modifications pouvant être apportées à la chose possédée (droit d’urbanisme, protection du patrimoîne..)

Quand il n’y a pas de droit de propriété pour un bien, quand ce bien est libre économiquement, il n’y a pas de marché pour ce bien.

Le rôle des institutions dans le processus de développement est particulièrement bien montré dans Le Mystère du Capital publié par un économiste péruvien, Hernando de Soto [5].

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À l’occasion de la conférence sur la croissance organisée à la demande du Président de la République en mars 2007, Edmund Phelps fait le tableau des sources d’écart de performance entre les économies de l’Alllemagne, de la France, de l’Italie et celles des autres membres du G7 (États-Unis, Canada, Royaume-Uni, Japon). Il insiste particulièrement sur le rôle des institutions et de la culture économiques [6].
Le texte de l’intervention d’Edmund Phelps est en document joint ci-contre.

La liberté de choix, l’autre fondement de l’économie de marché, est étroitement associé à l’existence des droits de propriété.
En fondant en 1946 la FEE (Foundation for Economic Education), Leonard Read (1898-1983) poursuivait le but avoué de « défendre le monde libre contre les dangers du socialisme ». Il s’est illustré en publiant en 1958 un court texte destiné à montrer l’extraordinaire efficacité de l’économie de marché et du système des prix lorsque les producteurs et les consommateurs sont libres de leurs choix. Le texte intitulé « I, pencil » (moi, le crayon) montre comment l’échange libre et volontaire permet à des milliers de personnes de coopérer entre elles pour fabriquer ... un simple crayon.
Milton Friedman a préfacé la brochure de la FEE diffusant ce texte, et il a ensuite utilisé l’exemple dans la série télévisée « Free to Choose » et dans le livre portant le même titre [7].

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Le texte de Leonard Read est disponible sur la page personnelle d’Hervé Le Quengo (site libéral, anti-étatique, anti-collectiviste, anti-socialiste...) dans la rubrique des textes d’auteurs : Moi le crayon.. Sur le site Melchior vous pouvez consulter le texte de Milton et Rose Friedman citant l’exemple du crayon Histoire d’un crayon dans la division du travail.

La vidéo extraite de l’émission Free to choose est présentée ci-dessous :

Enfin, on peut citer Max Weber dans Économie et société, [8] :

« Du point de vue « théorique », l’Etat n’est donc jamais nécessaire à l’économie. D’un autre côté toutefois, il n’est pas douteux qu’un ordre économique, spécialement s’il est de type moderne, ne saurait être réalisé sans un ordre juridique répondant à des exigences tout à fait précises, tel que seul peut l’être un ordre « étatique »
(…)
« Or l’intensité des échanges modernes exige un droit fonctionnant d’une manière prompte et sûre, c’est-à-dire garanti par la plus forte puissance de contrainte possible, et c’est ainsi que l’économie moderne, par son caractère propre, a contribué plus que toute autre chose à détruire les autres groupements sociaux qui étaient porteurs de droit et donc d’une garantie de droit. Tel a été le résultat du développement du marché »

Max Weber va ici beaucoup plus loin que ceux qui disent “il ne peut pas y avoir de marché sans État”, les extraits précédents disent clairement que c’est le marché qui a donné à l’Etat sa raison d’être dans les sociétés modernes.

La rencontre entre les acteurs de la vie économique et sociale n’est pas concevable en dehors d’une hypothèse qui est au centre de la pensée d’Adam Smith, un principe fédérateur :
- les hommes ont naturellement un goût prononcé pour l’échange qu’il faut rapprocher du principe de sympathie, altruisme, qui constitue un autre élément important de sa réflexion philosophique.
- le principe d’action guidant les agents est l’égoïsme : chacun cherche à récupérer la part la plus grande du surplus qu’il contribue à créer, dès que, sous l’effet de la division du travail, la production est socialisée.

Pour que ce principe d’action soit efficace, il faut que chaque producteur s’efforce de prendre en compte les désirs des autres, puisque son bien être dépend de leur acceptation de ses produits ou services. Ainsi l’égoïsme n’est pas en contradiction avec l’attention aux besoins d’autrui. C’est cela qui assure la cohérence du système.
L’existence d’une concurrence entre offreurs et demandeurs garantit par ailleurs que la recherche égoïste du bien être ne conduira pas à l’exploitation de l’un par l’autre. L’intérêt bien compris de chacun est au contraire de se rapprocher d’une relation traduisant la recherche des meilleurs termes de l’échange. C’est le principe modérateur du système. Ce principe est renforcé par la signature de contrats libres entre des individus libres : pourquoi accepter librement de signer un contrat (un engagement) s’il n’est pas avantageux. [9]

[1Disponible au format de poche en 2 volumes (Garnier-Flammarion, 1991) ou dans une nouvelle traduction, en 2 volumes (Economica, 200-2201). Le texte intégral est téléchargeable sur le site "Classiques des sciences sociales".

[2Disponible uniquement en édition brochée, Gallimard (1983)

[3Les institutions sont l’ensemble des pratiques, règles et contraintes sociales. Elles s’expriment par une régularité de comportement dans l’interaction ("toujours rouler à droite"), peuvent être ressenties comme contraignantes("respecter sa promesse"). Elles vont des règles informelles (tabous, coutumes) et parfois tacites (le "fair-play") aux règles formelles et codifiées (constitutions). Elles informent sur le comportement normal d’autrui.

[4Les difficultés de la "transitions" des économies des pays de l’Est et de l’ex URSS attestent que ces institutions sont indispensables. On appelle "transition" le passage d’une économie "contrôlée" et "planifiée" par l’État vers une économie de marché.

[5Edition en anglais The Mystery of Capital, 2000, traduction française, Le mystère du capital, Flammarion, collection Champs, 2005

[6Cette idée prend souvent la forme d’une typologie des formes du capitalisme : voir par exemple, Les cinq capitalismes, Bruno Amable, Le Seuil, 2005.

[7La série télévisée a été diffusée en 1980 puis dans une seconde version en 1990. Le livre écrit par Milton et Rose Friedman a été publié en 1980 (Harcourt) et traduit en français la même année sous le titre La liberté du choix, Paris, Belfond

[8Économie et société, tome 2, pp. 48 et 49 de l’édition poche chez Plon

[9Un achat, une vente, ce sont des contrats, des engagements, l’acheteur s’engage à payer le prix, le vendeur à fournir le produit. Si j’accepte le prix c’est que je suis satisfait par le produit - je considère qu’il a pour moi la même "valeur" que la somme de monnaie à laquelle je renonce.


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