Préférences individuelles et choix collectifs

samedi 8 février 2014

L’analyse économique des décisions politiques [1] (théorie de l’État, règles de vote, comportement politique, théorie de la bureaucratie) se divise en deux courants importants.

Le premier s’intéresse au problème du passage des préférences individuelles à une préférence collective, le second observe les difficultés liées au fonctionnement des institutions.

Passage des préférences individuelles à une préférence collective

Imaginer que l’État peut imposer des choix aux citoyens à partir de l’affirmation d’un intérêt collectif supérieur suppose qu’il existe une fonction de bien-être social. Cette fonction peut-elle être construite par une procédure démocratique à partir de l’expression des préférences individuelles ?
- Le “paradoxe du vote” mis en évidence par Condorcet en 1785 montre qu’il existe des situations dans lesquelles la transitivité des choix individuels ne conduit pas forcément à un choix collectif transitif. L’économiste américain Kenneth Arrow dans un ouvrage célèbre publié en 1951 (Social choice and individual values), reprend cette approche et établit un théorème (”théorème d’impossibilité”) suivant lequel il n’existe pas de procédure démocratique validant le passage des choix individuels à une décision collective. Les deux seuls cas dans lesquels le passage respecte les conditions logiques élémentaires d’un préordre complet sont l’unanimité des votants et la dictature du décideur [2]
La fonction de préférence collective est donc fatalement en partie discrétionnaire.
Elle reflète les poids respectifs que les décideurs accordent aux différentes composantes de l’opinion publique.
- La vie politique peut être analysée comme un marché. Les citoyens demandeurs expriment leurs préférences en tenant compte de la contrainte qu’ils devront subir en contrepartie. Ils font jouer la concurrence entre les offreurs de politiques publiques. Ces derniers poursuivent des objectifs relevant de la probabilité de réélection et des avantages financiers, de pouvoir ou d’image, mais aussi de convictions personnelles (le dosage varie d’un responsable à l’autre).

Les difficultés liées au fonctionnement des institutions

Depuis le texte fondateur de Gordon Tullock et James Buchanan (“The calculus of consent”) publié en 1962, de nombreux auteurs ont participé à la construction d’une analyse critique du fonctionnement de l’État. L’école des choix publics (appelée parfois école de Virginie) tire de cette analyse les conclusions suivantes.

Ce n’est pas parce que le marché est défaillant dans un domaine particulier que l’État devient compétent.
Les choix non marchands sont soumis à la pression de la demande des consommateurs qui se comportent en passagers clandestins.
A priori chaque électeur préférera des procédures de vote unanimitaires, puisqu’il devient alors capable d’empécher la prise d’une décision contraire à ses intérêts. Mais une telle règle comporte des coûts importants qu’on peut réduire soit en introduisant le vote majoritaire, soit en passant à une représentation (vote indirect).Ainsi les citoyens doivent arbitrer entre les avantages et les inconvénients des formes institutionnelles précédentes. Même si pour simplifier, l’idée que le principe du vote à la majorité est retenue, tous les problèmes ne sont pas réglés. Lorsqu’il n’y a que deux choix possibles, la théorie du vote majoritaire donne des résultats clairs (encore faut-il expliquer pourquoi l’électeur se déplace dans des situations telles que le plus souvent son vote joue un rôle statistiquement dérisoire dans le résultat). Le “théorème de l’électeur médian” indique que le programme politique qui l’emportera est celui qui respecte les préférences de l’électeur situé à la médiane de la distribution des préférences. Ainsi, il est logique que les programmes convergent vers cette solution médiane. Dès qu’il faut choisir entre plus de deux programmes le paradoxe de Condorcet peut se manifester. Dès lors, le résultat devient manipulable puisqu’il ne dépend plus des seules préférences des électeurs mais en grande partie des préférences de celui qui choisit l’ordre des confrontations des options.

Les développements de l’analyse théorique des choix politiques montrent que les choix multidimensionnels :
- n’ont pas le plus souvent de point d’équilibre ce qui veut dire que tout programme peut éventuellement l’emporter, ce qui oblige les candidats à une grande souplesse (l’alternance politique est quasiment la règle)
- et que l’ordre de présentation des choix proposés aux candidats est plus important que les choix eux-mêmes (un programme préféré par une majorité d’électeurs peut toujours être battu si la présentation ne lui est pas favorable) [3]

[1Voir par exemple le livre de Jacques Attali, Analyse économique de la vie politique, PUF 1972 ou la version littéraire, Les modèles politiques, PUF (collection SUP) 1972. Ces deux livres présentent bien la manière dont l’analyse économique traditionnelle peut être appliquée à la vie politique. La lecture suscite immédiatement des réactions liées à la crédibilité que l’on peut accorder aux hypothèses de comportement retenues.

[2Les articles ou les livres traitant de la théorie axiomatique de la valeur sont souvent difficiles mais les textes fondateurs sont accessibles en français :
- Kenneth J. Arrow, Choix collectifs et préférences individuelles, (1951 et 1963 pour l’édition originale) Calmann Lévy (1974) réédité en poche Diderot éditeur (1997) et de larges extraits dans L’économie politique, analyse économique des choix publics, textes réunis et présentés par Jacques Généreux, Larousse Bordas 1996
- John C. Harsanyi, Bien être cardinal, éthique individualiste et comparaison interpersonnelle de l’utilité, (1955) article traduit dans L’économie politique, analyse économique des choix publics, déjà cité. Dans cet article Harsanyi introduit une procédure (la "procédure d’Harsanyi") d’élaboration d’une fonction collective de bien-être très proche de celle utilisée plus tard par John Rawls : le voile d’ignorance de Rawls est une des formes possibles de la contrainte d’impartialité d’Harsanyi suivant laquelle les individus se comportent comme si tous les avenirs étaient équiprobables (voir Éthique économique et sociale, Christian Arnsperger et Philippe Van Parijs, La Découverte, 2000, pages 19 et 66) .
- Amartya Sen, De l’impossibilité d’être libéral et parétien, (1970), court article repris et commenté dans L’économie politique, analyse économique des choix publics. Voir aussi, Repenser l’inégalité (1992), Le Seuil 2000, Éthique et économie, PUF Quadrige,(2001 réédition en poche de la traduction de 1993) qui reproduit, outre le contenu d’un livre de Sen ayant le même titre en anglais, une série d’articles fondamentaux de cet auteur, parfois assez techniques mais exempts de formalisation mathématiques.
On peut télécharger La possibilité du choix social : conférence Nobel, Revue de l’OFCE n°70 Juillet 1999 (conférence prononcée par Amartya Sen à Stockholm, le 8 décembre 1998, quand il reçut le prix Nobel).

[3"Théorème" établi par R.D. Mac Kelvey en 1976 présentation et discussion dans La théorie probabiliste du vote, Jean-Dominique Lafay, Revue d’économie politique n°102, 1992.


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