Productivité durée du travail et emploi

jeudi 16 janvier 2014

Le déversement des emplois autorisé par les gains de productivité permettrait de compenser les pertes d’emplois liés aux nouvelles techniques de production, plus efficaces, permettant de réduire les emplois.

Quelle compensation ? Quel déversement ?

La compensation ne peut se faire que si certaines conditions sont remplies. Les destructions d’emplois peuvent être plus ou moins importantes en fonction de la nature du changement technique réalisé. Certains considèrent que l’introduction puis la généralisation des technologies de l’information et de la communication est susceptible d’accélérer très fortement cette phase de destruction.

Pour le déversement, le partage des gains de productivité est une question centrale mais elle n’est pas la seule.
- La transformation des profits plus élevés en investissements n’est pas garantie : le profit peut être utilisé autrement, pour financer des placements purement spéculatifs ou distribuer des dividendes qui eux mêmes seraient utilisés à cet effet. Les profits peuvent aussi financer des investissements... à l’étranger.
- L’élévation du pouvoir d’achat des consommateurs aura un effet variable sur la demande de produits en fonction des élasticités prix et revenus des différents postes de dépenses.
- Le gain de compétitivité n’est assuré que si les producteurs étrangers ne font pas aussi des gains de productivité.
- Enfin, pour répondre à une augmentation de la demande globale les entreprises peuvent chercher à faire de nouveaux gains de productivité en substituant du capital au travail.
Pour ce dernier point, il faut faire preuve de prudence : certes les entrepreneurs peuvent améliorer la productivité en utilisant davantage de robots, mais ils peuvent aussi le faire en réorganisant le travail et en simplifiant les produits. Ces alternatives à la substitution du capital au travail ont un avantage important : elles ont un coût nettement inférieur puisqu’il n’est pas nécessaire d’acheter des équipements en grande quantité.

Les analyses d’Alfred Sauvy et Jean Fourastié sont construites dans le cadre d’une division en trois secteurs : primaire, secondaire et tertiaire. Le premier connaît des gains de productivité très important mais l’élasticité de la demande de produits agricoles étant faible, la production ne peut pas augmenter comme la productivité, il y a donc de moins en moins d’agriculteurs. Pour l’industrie, certes la production peut augmenter rapidement mais confrontée à des gains de productivité élevés cette croissance ne suffirait pas à éviter la baisse du nombre des emplois. Si les services peuvent accueillir tous les emplois perdus dans les deux autres secteurs c’est parce que le progrès technique n’affecte pas beaucoup la productivité du travail dans ces activités. L’utilisation des technologies de l’information et de la communication affectant désormais une partie des services on peut craindre que le déversement devienne impossible et que le travail disparaisse.

Cette présentation est un peu rapide et mérite d’être discutée.
Daniel Cohen [1] propose d’abandonner la distinction primaire secondaire tertiaire au profit d’un regroupement des activités liées à la production d’objets et de celles qui se manifestent sous la forme d’une intermédiation. Le premier secteur contient la production elle-même et toutes les activités de conseils aux entreprises. Le second, toutes les activités de commercialisation et toutes celles qui contribuent à intermédier ou à mutualiser les risques (banques, assurances).
Ces deux secteurs ont des effectifs stables de 1920 à la fin des années 1990 (40 % des emplois pour le premier et 20 % pour le second).
Le reste de l’économie inclut l’agriculture et les services sociaux, c’est-à-dire pour simplifier l’éducation et la santé. L’agriculture a perdu des emplois en grande quantité, les services sociaux en ont gagné assez pour que ce troisième ensemble reste stable.
Ainsi la part dans l’emploi total des emplois consacrés à la production d’objets et à leur valorisation n’a pas reculé, en revanche, les emplois destinés à nourrir les hommes sont remplacés par ceux qui sont consacrés à rendre leur vie meilleure (santé, éducation).

On peut encore ajouter que la croissance peut-être plus ou moins riche en emplois. Comme la croissance de la productivité est plus lente dans les services que dans l’industrie, une économie qui fait une place plus large aux services connaît un ralentissement de la croissance de la productivité. Le ralentissement de la croissance économique pèse alors moins fortement sur l’emploi.
Le graphique ci-dessous montre la variation du taux annuel minimum de croissance du PIB français nécessaire pour une création nulle d’emplois, c’est-à-dire le taux au-dessus duquel l’économie française crée des emplois :

Source : ASSEDIC - L’enrichissement de la croissance en emploi (décembre 2004)

La réflexion engagée sur le thème de la nouvelle économie et des effets des technologies de l’information et de la communication ont été élargies et concernent désormais l’appréciation et la compréhension des écarts observés entre les États-unis et l’Union Européenne ou/et le Japon.
Le rapport intitulé Productivité et croissance, rédigé pour le CAE par Patrick Artus et Gilbert Cette (publié en juin 2004), montrait clairement que l’évolution de la productivité du travail a connu une rupture avec le premier choc pétrolier. Mais cette rupture a eu des effets plus importants sur les économies d’Europe continentale que sur celle des États-Unis ou du Royaume-Uni, et il y a eu une seconde rupture au milieu des années 1990 puisque depuis cette date la croissance de la productivité s’est accélérée aux États-Unis alors qu’elle stagne ou ralentie ailleurs.

Ruptures dans l’évolution de la productivité

Le graphique de gauche montre que sur la longue période la rupture de 1973 a provoqué partout un ralentissement de la croissance de la productivité et du PIB mais moins important pour les États-Unis. IOn constate de même une évolution défavorable de la croissance de l’emploi sauf pour les Pays-Bas, les États-Unis et la France.
Le graphique de droite est particulièrement intéressant puisqu’il montre que les États-Unis connaissent pour la période 1995-2002 une amélioration de leurs performances de productivité et de PIB contrairement aux pays de l’Union européenne mais aux dépens de la croissance de l’emploi.

Le phénomène de rattrapage de croissance du PIB par habitant serait ainsi stoppé et les écarts de niveaux de productivité seraient maintenus voire creusés.

Les auteurs montrent comment s’établit la relation entre productivité et produit par habitant afin de proposer des explications de cette évolution.

Le produit par habitant PIB/POP est arithmétiquement décomposable en une expression faisant apparaître la productivité horaire du travail PRODH, la durée du travail DH, le taux d’emploi TEMP [2] et la part de la population en âge de travailler relativement à la population totale PAGE.

Si on écrit en minuscule les taux de croissance annuel des variables précédentes la relation devient :
pib/pop = prodh + dh + temp + page.
Mais la productivité horaire est fonction des autres composantes du second membre de l’expression :
- une durée plus longue du travail réduit la productivité horaire (rendements décroissants)
- un taux d’emploi plus élevé conduit à employer des travailleurs moins qualifiés (plus jeunes, plus vieux, plus longtemps hors marché du travail) ce qui réduit la productivité horaire

Pour avoir une idée plus précise des écarts de productivité horaire il faut donc mesurer une productivité structurelle, c’est-à-dire corrigée des effets des écarts des autres variables.

Au total il est clair que les États-Unis ont :
- une productivité horaire structurelle plus élevée
- une plus longue durée du travail
- un taux d’emploi plus élevé.

Explication des différences.

Cette position dominante des États-Unis est ancienne et s’observe depuis la fin du XIXe siècle. Plus inquiétant encore, la progression de la productivité du travail dans les pays européens et au Japon est devenue, depuis la décennie quatre-vingt-dix, nettement inférieure à celle observée aux États-Unis, ce qui aggrave les écarts de niveau tant de productivité que de PIB par habitant. Enfin, à cet écart de croissance de la productivité s’ajoute celui de perspectives d’évolution également plus fortes aux États- Unis des ressources en main d’œuvre qui aboutissent à des perspectives de croissance potentielle très supérieure pour ce pays.
Le rattrapage des niveaux américains n’est pas nécessairement un objectif. En effet, les niveaux plus faibles des taux d’emploi et de la durée du travail en France par exemple peuvent résulter de choix sociaux et contribuer à améliorer le niveau de vie dont le PIB par habitant ne peut constituer le seul indicateur.

(...)
Pour autant, les analyses développées dans ce rapport indiquent clairement que, concernant le taux d’emploi, les faibles niveaux en France résultent en partie d’incitations financières onéreuses déployées souvent sans cohérence par l’État.
(...)
Il apparaît ainsi que le taux d’emploi pourrait potentiellement s’élever de façon significative pour certaines populations comme les non qualifiées, les jeunes, les plus de 55 ans et les parents (de faits les mères) de jeunes enfants via l’articulation de :
- la poursuite des politiques réduisant les distorsions liées au SMIC et incitant à la demande de travail des non qualifiés par des baisses de charges ciblées ;
- la poursuite des politiques incitant à l’offre de travail des non qualifiés par l’augmentation, via l’impôt négatif, de leur revenu d’activité ;
- l’arrêt des politiques onéreuses incitant au retrait d’activité les parents de jeunes enfants ou les âgés ;
- le déploiement de politiques facilitant la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale et incitant la demande et l’offre de travail des âgés.

Concernant la croissance de la productivité, il a été montré que l’écart entre les États-Unis et les pays européens dont la France s’explique sans doute en bonne partie par des rigidités sur les marchés des biens et du travail qui ont, en Europe, à la fois bridé la diffusion des TIC et contribué à ralentir la substitution du capital non-TIC aux travail. Concernant la France, il parait indispensable d’associer une augmentation bien orientée des efforts d’investissements favorables à la productivité, comme ceux qui concernant la recherche et développement, à certaines flexibilisations sur les marchés des biens et du travail.

Ces recommandations sont reprises dans le rapport Camdessus Le sursaut vers une nouvelle croissance pour la France d’octobre 2004.

Elles sont assez lourdes de conséquences sociales pour que le débat politique ne sa cantonne pas à une discussion d’économistes !!

Quels emplois ?

Les gains de productivité obtenus par la transformation de l’organisation du travail n’ont pas toujours été une source d’amélioration du sort des salariés. Ils se sont traduits souvent par un abaissement de la qualification puisque le travail était simplifié et automatisé.
Ces reproches adressés en particulier à l’OST et à ses prolongements peuvent aussi être prolongés. Cependant, les tableaux suivants montrent que la transformation de la structure des emplois traduit une progression de la qualification.

Insee Première 792 - Evolution des métiers (recensement de 1999) - B. Aubry - juillet 2001
Insee, Enquête emploi en continu pour 2005

La mécanisation et les automatismes ont considérablement modifier la manière de produire et au delà le "rapport au monde" mais le travail non qualifié n’a pas disparu pour autant
Si vous avez des doutes sur l’intérêt d’une réflexion morale pour ce progrès "économique", je vous propose un extrait d’une vingtaine de minutes de "Notre Pain Quotidien" un documentaire autrichien (2005).
Cet extrait montre à la fois la technologie au service de la production et le travail des opérateurs (on ne dit plus ouvriers spécialisés) dans l’industrie agro-alimentaire et les exploitations agricoles. Si vous avez l’âme sensible et si vous préférez ignorer comment on prépare ce que vous manger ne regardez pas.


Notre Pain Quotidien "Extrait" par VEGANJill

Tourné en 2006 au Centre Historique Minier de Lewarde, ce reportage montre comment les techniques de production ont évolué modifiant le travail des mineurs. Ce qui est remarquable c’est que l’introduction des machines a souvent dégradé les conditions de travail.


La mine, les mineurs - Reportage par cocokekos

et comment peut-on regretter la disparition de certains métiers ? Demandons au poinçonneur des Lilas ce qu’il en pense.


Le Poinçonneur des Lilas par cvera

[1Nos temps modernes Daniel Cohen, Flammarion, 1999, édition de poche en 2002 chez le même éditeur.

[2Le taux d’emploi est le rapport dun nombre d’emplois à la population en âge de travailler. Ce n’est pas le complément du taux de chômage puisque celui-ci rapporte le nombre de chômeurs à la population active (et non pas à la population en âge de travailler.


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