Progrès technique et développement

samedi 8 février 2014

Le progrès technique, en affectant l’ensemble des processus productifs ou organisationnels destinés à accroître la productivité, entraîne deux effets principaux. Il permet d’une part l’apparition de nouveaux produits ou de nouveaux marchés (effet sur la demande), et d’autre part, il rend possible la modification des techniques productives, par des innovations de " process ", ou par des innovations organisationnelles (effet sur l’offre par la productivité). Au delà de ces effets sur le fonctionnement de l’économie, le progrès technique transforme souvent radicalement les modes de vie.

Une perspective dynamique

La thèse de Joseph Schumpeter selon laquelle le développement productif, les cycles économiques et les innovations technologiques constituent les trois aspects d’un processus unique est acceptée par un grand nombre d’économistes.

Il est évident que les relations entre progrès scientifique et innovations technologiques sont devenues systématiques sous l’effet de l’institutionnalisation de la recherche et des innovations. Cela n’a pas toujours été le cas même si l’innovation est présente dès le début de la révolution industrielle. Par exemple, si Adam Smith parle d’applications à la production d’idées formulées par des « philosophes » [1] il ne voit rien en cela de systématique.
L’histoire des techniques dans la seconde moitié du XXe siècle peut nous convaincre que la technologie est d’abord une affaire de chercheurs universitaires [2]. Mais dans les premiers temps de la révolution industrielle il en va tout autrement : les inventions techniques applicables aux processus productifs sont essentiellement des réponses à des problèmes pratiques rencontrés par les artisans dans leur activité.

Ainsi, depuis les premiers temps de l’industrialisation, les innovations sont souvent provoquées par des incitations économiques. Par exemple l’augmentation durable du prix du pétrole a lancé un processus d’innovation dans le domaine de l’énergie et de ses applications. Inversement le coût de production d’un nouveau produit ou celui d’une nouvelle technique peut être un obstacle à l’innovation. Le caoutchouc synthétique produit par les allemands pendant la seconde guerre mondiale a cessé d’être compétitif dès le retour à la paix ; il a pourtant remplacé le caoutchouc naturel dès que son coût de production est devenu compétitif. L’histoire du sucre de betterave est identique, rentable pendant le blocus de la période napoléonienne, il cesse de l’être dès que les importations de sucre de canne sont rétablies et retrouve sa place vers le milieu du XIXe siècle en raison des progrès accomplis dans la technique de production.
Cependant les innovations dépendent aussi d’incitations ou de circonstances non économiques. Les guerres sont de ce point de vue un formidable accélérateur de progrès technique.
Enfin la curiosité intellectuelle explique une part non négligeable des innovations et il y a même des cas fortuits [3].

Le processus moderne de développement a été poursuivi grâce à différentes vagues d’innovations radicales qui se sont ensuite diffusées et articulées dans une myriade d’innovations petites et moyennes par le biais des adaptations les plus variées.
De manière concomitante, des changements considérables de la structure sociale ont lieu : les classes sociales traditionnelles se transforment et de nouvelles classes et catégories sociales émergent. En même temps que les modes de produire, les modes de vie et la culture elle-même changent aussi.

Le développement entretient des relations réciproques avec le progrès technique

L’exemple du téléphone permet de montrer qu’il est à l’origine de la création d’un véritable marché. Si l’on considère comme l’historien français Fernand Braudel que l’économie de marché n’existe que lorsque les prix varient de la même manière sur les places d’échange constituant le marché (prix unique pour un produit sur l’ensemble du marché) le téléphone parce qu’il met les marchés en communication instantanée autorise cet ajustement. En améliorant la concurrence (l’information est parfaite et équivalente pour offreurs et demandeurs) il provoque la baisse des prix.

Dans le même esprit, tout ce qui élargit le marché produit le même effet, par exemple le développement des transports.
L’économiste américain James Bradford DeLong dans un article intitulé "La boîte qui a changé le monde" montre comment l’utilisation du conteneur standardisé a aboli les distances d’une manière plus efficace et jusqu’ici plus significative que le développement des nouvelles technologies de communication. Il montre aussi que les régions qui ne sont pas reliées au réseau de transport par conteneur ne bénéficient pas de la réduction du coût du transport.
Cette réduction a joué un rôle tellement important qu’elle explique selon Daniel Cohen l’erreur qui a été commise dans l’appréciation de l’évolution des termes de l’échange [4] entre pays riches et pauvres.

En publiant en 2006 "La terre est plate" (The world is flat) l’éditorialiste du New-York Times Thomas Friedman a rencontré un formidable succès en essayant de montrer que sous l’effet de la globalisation et de la révolution numérique le centre de gravité du monde se déplace vers les start-up et les entreprises chinoises et indiennes. La possibilité de se connecter depuis n’importe où avec celui qui offre le prix le bas transforme la production et les échanges. Ce livre est très facile à lire et très stimulant parce qu’il appelle des réserves dès qu’on refuse de se soumettre aux pseudo-évidences. À défaut de le lire vous pouvez consulter deux articles qui lui sont consacrés : Un monde plat et vulnérable qui le nuance fortement et Bill Gates devrait réviser son économie géographique dans lequel Alexandre Delaigue (blog econoclaste) en fait une sévère et convaincante critique.

Sur le même sujet et à contre-courant de ce qui se dit partout, Olivier Bouba-Olga montre que le sens des délocalisations peut s’inverser. Sous le titre "Délocalisons de la Chine vers les Etats-Unis..." il reprend une étude du célèbre cabinet McKinsey, montrant que délocaliser la production (en l’occurrence des Etats-Unis vers l’Asie) pour des produits de technologie moyenne n’est plus rentable aujourd’hui, alors que ça l’était encore il y a quelques années. Les causes sont nombreuse allant de l’augmentation des salaires en Chine, aux vriations du taux de change (baisse du dollar) et l’augmentation des coûts de transport (accroissement du prix du pétrole).
Pour les salaires par exemple, la Chine est maintenant très proche du Mexique ce qui modifie fortement l’arbitrage entre Offshore (Chine) et Nearshore (Mexique).
Comme souvent, un graphique en dit plus qu’un long texte, celui qui est présenté ci-dessous compare les coûts de production d’un matériel informatique (serveur milieu de gamme) en Asie et aux États-Unis. En 2003 (partie gauche) en produisant en Asie on gagnait 64. Aujourd’hui, McKinsey estime qu’on perd 16...

Comparaison coût total (coût complet [5]) de production Chine-USA 2003-2008

Claude Bordes (professeur de SES) sur son blog "L’antisophiste" montre comment l’utilisation du téléphone portable a bouleversé l’économie locale pour les pêcheurs du Kerala (Inde) sous le titre : Les téléphones portables et la croissance. Les pêcheurs disposent désormais d’une meilleure information sur la demande de poissons exprimée dans les différents villages, ils peuvent ainsi écouler plus facilement le produit de leur pêche et du même coup mieux satisfaire les besoins de la population. le téléphone portable a changé la dimension du marché, le rendant ainsi plus efficace et réduisant les écarts de prix observés avant.
Dans "La croissance des portables", article publié dans le n° de septembre 2009 de la revue du FMI, Finances et développement, Olivier Lambert et Elizabeth Littlefield, montrent que dans le monde en développement, la chute des coûts, les facilités d’utilisation et la portée sans cesse croissante de la téléphonie mobile permettent aux pays de s’affranchir d’une étape du développement hier jugée incontournable : la mise en place d’un service de poste et d’un réseau de téléphonie fixe.

La mise en service de nouvelles lignes de TGV permet de compléter cette réflexion sur les effets des changements technologiques en matière de transports et communications. Parce que le TGV réduit les distances il est souvent considéré comme un atout pour le développement des zones jusque là isolées. L’expérience montre que c’est une erreur : la réduction des coûts/temps de transport ne réduit pas, mais au contraire renforce la tendance à l’agglomération. Les grandes villes profitent de l’effet TGV, les petites restent à l’écart même lorsqu’elles sont reliées au réseau. La preuve est dans cet article sur le blog d’Olivier Bouba-Olga. Une manière intéressante de présenter cet effet TGV est la carte suivante, qui présente l’éloignement des villes par le réseau ferroviaire en durée, après mise en service du TGV méditerrannée.

Comme je l’ai déjà souligné, les innovations ont forcément une contrepartie négative pour tous ceux qui vivaient des techniques anciennes qui vont être abandonnées, c’est ce qui conduit Joseph Schumpeter à parler de destruction créatrice comme nous le verrons en abordant de manière plus précise la question des effets du progrès technique.

Le développement est donc un formidable moteur des transformations sociales en particulier des hiérarchies sociales. [6]
D’autres exemples, la mesure mécanique du temps et l’introduction du maïs hybride, montrent comment le progrès technique modifie l’organisation sociale, les statuts et les hiérarchies.
- La maîtrise du temps échappe à l’église et sa perception est modifiée : on peut désormais mesurer l’efficacité (la productivité). [7]
- Le maïs hybride fait disparaître l’exploitation traditionnelle tournée vers l’autoconsommation et la polyculture, le paysan devient un producteur agricole et noue des liens étroits avec le monde industriel comme l’a montré Henri Mendras. La référence est la suivante : La fin des paysans, Hachette, 1967, nouvelle édition chez Actes Sud 1994. Vous pouvez consulter cet article de la revue Études rurales, n°167-168, 2003]].

Christophe Foraison, professeur de Sciences Economiques et Sociales, met à votre disposition sur son excellent blog SOS-SES des vidéos montrant à travers des exemples d’exploitation agricole, les enjeux de cette modernisation :
- les contraintes économiques (la nécessité d’avoir un fond de roulement), _ - les choix stratégiques (faire soi-même une partie des travaux d’aménagement ou utiliser des entreprises extérieures...),
- les changements dans l’organisation du travail (sur la pénibilité, le stress),
- les modifications dans les relations sociales (avec la famille, le voisinage...).
Plutôt que récupérer les vidéos et les mettre dans le présent article je vous invite à consulter l’original, ce sera l’occasion de découvrir ce blog.

Sur le même blog Christophe Foraison présente l’histoire du Post it dans C’est un post ...qui m’a scotché... rappelant qu’il a fallu 20 ans (1964-1984) pour passer de la découverte d’un nouveau polymère adhésif acrylique à la diffusion rentable du produit que chacun connaît aujourd’hui. Tout ce qu’il faut savoir sur le cheminement d’une innovation et sa diffusion est dans cet article. L’auteur avait déjà fourni un exemple excellent en publiant en 2006 Aux sombres héros de l’éco : l’histoire d’un gars qui aspire le respect, non ? pour raconter l’aventure de James Dyson et de son aspirateur sans sac. Voir aussi une des plus belles réussites dans un domaine pourtant difficile, le monde des jouets avec L’ego de Lego .

Pour mieux comprendre pourquoi et comment l’innovation est soumise à une double contrainte (technique et économique) vous pouvez visionner ce diaporama emprunté à Joachim Dornbusch (le diaporama complet peut être téléchargé sur son site).



Sous le double effet de la croissance économique et des changements technologiques, les valeurs se transforment

On a déjà indiqué que le développement bouleverse les relations familiales et qu’il est inséparable de la montée de l’individualisme.
- La contribution des "anciens" passe au second rang : l’expérience est disqualifiée quand le changement est rapide et fondamental. C’est au contraire l’aptitude au changement qui est essentielle. Le statut des différentes classes d’âge se trouve modifié.
- De même l’urbanisation modifie les relations familiales, elle réduit la taille de la famille relativement à ce qu’elle était en zone rurale, elle permet une plus grande liberté de comportement (émancipation du regard social permise par l’anonymat).
- Le propre des grandes découvertes, c’est de s’opposer à l’ordre établi c’est-à-dire à l’idée que la science permet une connaissance achevée. Elles remettent en cause un ensemble de conclusions qui ne pourront jamais prétendre à l’universel.
- Dans ces conditions et puisque l’esprit d’entreprise suppose de rompre avec la routine [8], la liberté de pensée propre aux sociétés individualistes est une condition du développement.
- Les sociétés traditionnelles connaissent des relations sociales communautaires suivant la distinction introduite par le sociologue allemand Ferdinand Tönnies entre la "communauté" et la "société". La famille, le voisinage, la communauté, précèdent les systèmes de protection collective par l’assurance sociale.
Les transformations qui accompagnent le développement font progressivement reculer le rôle de ces relations communautaires. De plus, la "mondialisation culturelle" affaiblit le rôle des cultures spécifiques locales (les racines, les "roots").

[1Il veut dire « scientifiques ».

[2La première pile atomique fonctionne dans le laboratoire d’un physicien de l’université de Chicago Enrico Fermi, les ordinateurs sont nés dans une l’université de Pennsylvani en 1942 et les machines à commande numérique ont été inventées par Von Neumann en 1951 à l’Institut polytechnique de Cambridge dans le Massachusetts.

[3Deux exemples célèbres : la découverte de la pénicilline et peut-être, initialement, de l’électricité.

[4Pour nous en tenir à une présentation élémentaire on peut dire que les termes de l’échange mesurent quelle quantité d’un produit donné il faut exporter pour pouvoir importer une quantité donnée d’un autre produit : combien de tonnes de bananes pour un tracteur par exemple. Dans les années 50 et 60 les économistes à la suite de Raoul Prebisch (économiste argentin, premier directeur de la CEPAL - Commission pour l’Amérique latine) considéraient que les termes de l’échange des pays exportateurs de produits primaires s’étaient détériorés, il fallait exporter de plus en plus de bananes pour obtenir un tracteur...

[5Expliquer les délocalisations par les différentiels de coût du travail n’a pas de sens : il faut intégrer d’une part les différentiels de productivité et d’autre part les coûts de la coordination à distance liés à la délocalisation (coûts de transaction).

[6Le téléphone peut aussi modifier les relations familiales. Le téléphone portable permet aux adolescents de disposer d’une plus grande liberté puisqu’ils ont la possibilité de joindre leurs parents facilement et à tout moment. Rassurés ces derniers sont plus tolérants. Le courrier électronique modifie le style des échanges entre supérieurs et subalternes.

[7Voir par exemple : Le Temps, enjeu de pouvoirs et source de nouveaux conflits (Véronique Gagliardi).


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