Rapports marchands et société

samedi 11 janvier 2014

Les relations sociales entre les individus peuvent être de nature marchande ou non. Si les rapports marchands connaissent aujourd’hui une forte extension, le marché ne pénètre pas pour autant tous les rapports sociaux.

L’extension des rapports marchands

Les rapports marchands se généralisent dans de nombreuses sphères de la société. Ce processus, appelé marchandisation, risque de créer une société de marché dans laquelle la sphère marchande serait étendue à l’ensemble de la société.

Karl Polanyi a soutenu l’idée suivante : lorsque le marché triomphe, l’économique cesse d’être un domaine encastré dans les autres formes de relations sociales pour devenir autonome. [1]
Pour lui, ce triomphe couvre à peu près un siècle (1830-1930). La période de forte croissance qui a caractérisé l’économie des pays développés après 1945, s’accompagne d’un repli du marché et du du développement des interventions de l’État. Le ralentissement de la croissance économique, la crise (la mise en question au moins) de l’intervention publique ont ouvert, pour certains une nouvelle période d’extension de la sphère marchande.

On assisterait aujourd’hui à une extension de la sphère marchande pour répondre à une demande de biens et services plus différenciés, individualisés et authentiques.

Cette marchandisation concerne des services auparavant fournis gratuitement (garde d’enfants, ménage, soins aux personnes âgées, par exemple). Elle touche aussi certaines qualités de l’être humain ; le sens des relations, l’amabilité, la sympathie, le sourire... qui étaient autrefois des qualités « sans prix » et qui sont aujourd’hui échangées contre salaire.

L’extension de ce phénomène dans toutes les sphères de l’existence et non plus seulement dans l’économie pourrait donner naissance à une société de marché. Même la famille et le couple ne sont pas à l’abri d’un fonctionnement calqué sur celui du marché. Ainsi, les relations familiales sont parfois fondées sur des considérations de type coût-avantage. Cela expliquerait par exemple l’existence d’un marché matrimonial ou le fait que les relations conjugales peuvent prendre la forme d’un contrat.

De nouveaux domaines sont touchés par l’extension des rapports marchands et font apparaître des risques (des dérives ?) d’ordre éthique. Les progrès scientifiques et médicaux entraînent, par exemple, l’apparition de nouvelles techniques, dans les domaines de la biologie et de la génétique.

Les mouvements écologistes qui luttent par exemple contre la domination des firmes chimiques sur l’agriculture sont probablement l’illustration la plus médiatisée de cette évolution.

En l’absence d’élaboration de nouvelles règles, le libre jeu du marché peut présenter des solutions moralement inacceptables, comme c’est déjà le cas en ce qui concerne le trafic d’organes. Sur un autre plan, on constate que l’école publique tend, elle aussi, parfois à se "marchandiser", avec l’intrusion de l’entreprise dans l’élaboration de certains outils pédagogiques.
Certaines dérives dans le sport peuvent aussi le faire craindre : dopage, rentabilisation du spectacle sportif au mépris de l’esprit du jeu, corruption d’arbitres ou d’organisateurs...

La persistance de rapports sociaux non marchands

Aujourd’hui le « désencastrement » du marché, selon l’expression de Karl Polanyi, rend la logique du marché dominante au point que toutes les relations sociales semblent s’en inspirer. Des domaines de plus en plus nombreux de la vie sociale s’organisent dans le cadre d’une logique marchande : environnement, santé, retraite.
Dans le même temps subsistent ou apparaissent des relations qui ne relèvent pas du tout de l’équivalence marchande, qu’il s’agisse des solidarités familiales ou d’une forme non marchande d’organisation des activités comme l’économie solidaire dont les systèmes d’échanges locaux (SEL) (équivalent anglo-saxon : les LETS (Local exchange trading system) constituent un exemple. Cette économie solidaire regroupe les unités de production répondant à des besoins non pris en compte par le marché et par l’Etat.

Pour en savoir plus sur les SEL :

Les systèmes d’échanges locaux sont des réseaux d’échanges de biens ou de services fonctionnant avec une comptabilité centrale dans laquelle les offres et les demandes de chaque membres sont enregistrées.
Les unités d’échange sont définies par convention soit par référence à la monnaie nationale soit plus souvent par référence au temps. Cette dernière définition peut être égalitaire (1 heure pour 1 heure), c’est le cas le plus fréquent (souvent une heure vaut 60 "grains de SEL")mais elle peut aussi être différenciée (1 heure d’un service exigeant beaucoup de compétence peut valoir trois heures d’un autre service, par exemple).
Le SEL regroupe des personnes pouvant entrer en contact facilement ce qui impose la proximité géographique et un enregistrement préalable des coordonnées de chacun.
Chaque participant a un compte en unités de SEL et dispose d’un carnet de chèques en SEL, les comptes des participants sont tous à zéro au départ. Le système est ainsi en équilibre et rien ne s’y passe tant que personne ne demande qu’on lui rende un service (service s’entend ici au sens large : "donner" des confitures c’est rendre un service). Il faut donc déséquilibrer le système pour que le réseau commence à fonctionner.

Exemple : Pour obtenir un service que Paul peut fournir, Pierre va tirer un chèque. Pierre est donc négatif dans le réseau tandis que Paul est positif. Le solde global du système (de l’ensemble du réseau) reste nul mais Pierre doit fournir un ou des services pour un montant équivalent ou supérieur à l’un ou l’autre membre du réseau pour ne plus être négatif tandis que Paul peut demander à l’un ou l’autre membre du réseau un services avec les unités de SEL acquises. L’endettement de Pierre par rapport au système produit donc une dynamique économique locale. Il y a donc création d’instrument d’échange par les participants, la base du système (la crédibilité) reposant sur l’engagement de chacun des membres et de la communauté (le réseau) au sens large. Dans ce système, le crédit offert mutuellement est gratuit (il n’y a pas d’intérêt) et les crédits ne manquent pas puisqu’ils sont créés par la volonté de chacun de partager ses compétences.

Le mécanisme peut couvrir tout un ensemble de services à condition qu’ils soient locaux : assistance aux personnes, services ménagers, gardiennage, assistance à la jeunesse ou à la famille, travail de bureau, aide agricole, travaux de jardinage, logement, nourriture, déplacements, brocante, etc. Si des PME (garagistes) et des professions libérales (médecins) participent au système, les unités de SEL peuvent être utilisées, mais dans ce cas ils devront être déclarés (après conversion en monnaie nationale) à l’administration fiscale.
Le SEL n’est pas un système de troc car dans le troc on échange des objets de valeurs comparables et deux personnes seulement sont concernées. Le SEL ne fait pas disparaître la monnaie nationale qui continue d’être utilisée pour tout ce qui n’est pas disponible dans le cadre du réseau d’échange. Le SEL complète plus ou moins largement l’échange marchand monétaire habituel, la place du SEL dépend de la taille du réseau et des compétences des membres.

De la même manière, des associations humanitaires organisent la distribution gratuite de produits alimentaires (banques alimentaires, restos du cœur, soupe populaire...) de vêtements (secours populaire, croix rouge, secours catholique...), le plus souvent avec un accompagnement reposant sur l’échange convivial.
D’autres sont tournées vers des formes de commerce aménagées : épiceries sociales, commerce équitable...ou il y a un échange marchand mais avec des prix ayant une fonction sociale (l’échange ne porte seulement sur la marchandise).

Plus généralement à côté des relations marchandes qui constituent une des formes possibles de circulation des biens et services dans les économies développées, deux autres formes sont observables : la redistribution et la réciprocité (le don et le contre don).

La redistribution passe par une institutionnalisation de la solidarité.
Les prélèvements obligatoires permettent de financer une forme de circulation de la richesse qui échappe un temps au marché pour y retourner parfois puisque les prestations peuvent être en nature (dans le cas des logements "aidés" ou des tarifs réduits par exemple, la prestation est inséparable de l’utilisation du bien ou du service, il n’y a pas de libre disposition) ou monétaires (dans ce cas le bénéficiaire se retrouve sur le marché mais avec un pouvoir d’achat transformant son besoin en demande).

Le don et le contre don sont des relations d’échanges de produits et du lien social.
La réciprocité est un a priori fondamental de toute relation humaine, autant dans l’échange marchand que dans le don : donner pour recevoir !
Mais il y a une différence entre l’échange marchand et le don.
- La principale caractéristique de l’échange marchand c’est son caractère objectif. Il n’y a pas de place pour le sujet : une fois la prestation effectuée, les partenaires se libèrent de toute obligation. Le salarié repart le soir, il a fait son travail. Cela s’arrête là, il s’est libéré de l’obligation envers son employeur. En retour il a reçu un salaire. Le vendeur assure ses prestations dans le cadre du contrat. Un point c’est tout. Ce qui se passe après, cela ne le regarde pas. Une fois que l’objet est payé, le client et le vendeur sont quittes.
- A l’inverse, dans le don, non seulement la relation est plus subjective, mais le don crée une obligation mutuelle qui maintient durablement la relation. Dans le don, l’intention subsiste comme un lien invisible qui attache les deux personnes entre elles.

Pour en savoir plus sur l’analyse du don et du contre don deux fiches de lecture d’ouvrages d’Alain Caillé :
Don, intérêt et désintéressement. Bourdieu, Mauss, Platon et quelques autres, Alain Caillé, 1999, éd. La découverte.
Anthropologie du don. Le tiers paradigme. Alain Caillé, éd. Desclée de Brouwer, 2000.

[1Voir cet article.


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