Segmentation du marché du travail

mercredi 15 janvier 2014

Il existe de très nombreuses situations de discrimination entre deux catégories de travailleurs, par exemple les hommes et les femmes, les jeunes inexpérimentés et les autres travailleurs, les nationaux et les immigrés...
Dans toutes ces circonstance il y a deux marchés. Sur le premier les employeurs qui ne veulent pas embaucher les travailleurs discriminés (B), accepteront de payer un salaire (wA) plus élevé aux privilégiés non discriminés (A) que celui qui s’établirait si tous les travailleurs avaient accès à un seul marché. Sur l’autre marché, les employeurs qui acceptent d’embaucher des travailleurs discriminés vont pouvoir pratiquer des salaires plus faibles (wB) que le salaire normal d’équilibre. Ils bénéficient en effet d’un excès d’offre de travail résultant d’un processus d’entassement ("crowding"). Si le salaire est fixé en fonction du marché global théorique (sans discrimination) le premier marché connait une pénurie de main d’œuvre tandis que le second est caractérisé par le chômage.

Pour prendre en compte le caractère éclaté de l’offre de travail (travail féminin, travail des jeunes, travail qualifié ou non, travail des immigrés et des nationaux), et de la demande (travail à temps partiel, travail précaire ou stable, marché externe ou promotion interne) il faut parler des marchés du travail et non plus du marché du travail et ce changement conceptuel va au delà de la reconnaissance de l’existence de marchés locaux ou des bassins d’emplois.
À l’origine il y a les travaux de Peter Doeringer et Michael Piore, qui au début des années 1970 opposent deux formes de marché du travail, un marché primaire et un marché secondaire [1].
Au milieu des années 1980, l’idée d’une opposition entre les travailleurs déjà en place et ceux qui sont à l’extérieur sera développée.

Dualisme et segmentation du marché du travail

Parler de segmentation du marché du travail ce n’est pas seulement évoquer l’éclatement du marché, c’est aussi décrire son fonctionnement.
L’origine de la réflexion aux États-Unis est l’existence de deux formes de marché du travail : un marché protégé de l’insécurité et un marché soumis à une insécurité (pour les offreurs de travail). L’analyse a ainsi une forte composante institutionnelle.
L’essentiel n’est pas dans l’existence de deux ou plusieurs segments mais plutôt dans les deux faits suivants :
- chaque segment est caractérisé par des procédures différentes
- la mobilité entre les segments est très faible.

En France l’approche par la segmentation a très vite été intégrée à un nouveau paradigme du marché du travail. Ce dernier fonctionnerait comme un "processus d’appel et de rejet de la main d’oeuvre" pour Germe et Michon (1975), un phénomène de "mobilisation-démobilisation" pour Jean-Paul de Gaudemar (1976), "une pompe aspirante et refoulante" ou encore, un phénomène de "file d’attente" pour Robert Salais (1977 et 1980).

Dans deux études déjà anciennes, portant sur "L’individu et le chômage" et "Le chômage des travailleurs non-qualifiés", l’INSEE présente une explication reprenant certaines de ces remarques [2] .

La première de ces deux études repose sur l’observation des flux s’établissant entre emploi stable, inactivité, emploi précaire et chômage. Cela permet de calculer des probabilités de transition à l’horizon d’un an. Les résultats peuvent être interprétés de manière différente suivant que l’accent est mis sur la "rigidification" du marché du travail, c’est à dire la baisse de la probabilité pour un chômeur de changer d’état dans l’année qui suit où sur le poids croissant de l’emploi précaire qui rendrait au contraire le marché du travail plus "flexible". Les deux explications se complètent en réalité plus qu’elles ne s’opposent : l’insertion par le travail précaire est une des caractéristiques du chômage européen, mais ce phénomène n’explique pas à lui seul la montée tendancielle du chômage.
L’analyse révèle cependant de manière nette deux caractères : la stabilité des états pour ceux qui les occupent et le passage fréquent par l’emploi précaire.

Cela revient à constater qu’il y a un fonctionnement séquentiel du marché du travail.
Ces résultats invalident l’hypothèse d’un dualisme strict du marché du travail en France : il n’y a pas cloisonnement entre les marchés primaire et secondaire. La précarité serait plutôt un passage obligé permettant aux firmes de vérifier si les travailleurs peuvent ou non accéder à des emplois stables.

Dans la seconde étude de l’INSEE (celle consacrée aux travailleurs non qualifiés), trois explications du niveau élevé du taux de chômage des travailleurs non qualifiés sont discutées : le coût du travail trop élevé (relativement à la productivité), la formation (insuffisante) un phénomène de file d’attente.
- Dans le cas où les travailleurs qualifiés et non qualifiés sont substituables la première explication est recevable. Il est possible que le chômage soit un chômage d’inadéquation salariale.
- Si les travailleurs non qualifiés et qualifiés sont complémentaires cette explication ne tient plus et les ajustements du salaire relatif ne permettent pas de réduire le chômage des non qualifiés parce qu’ils n’ont pas d’influence sur la demande de travail. L’inadéquation de qualification résulte du progrès technique qui conduit les entreprises à rechercher des qualifications indépendamment des coûts relatifs des différents types de travail.
- Le chômage des non qualifiés peut aussi résulter des comportements des employeurs sur un marché globalement excédentaire pour l’offre de travail. Il est possible de voir apparaître un effet de report ou un effet d’escalier qui correspond à une attitude très fréquente des employeurs.

Ces derniers choisissent en priorité les travailleurs les plus qualifiés, même pour les emplois non qualifiés. Dans ces conditions l’arrivée de nouveaux travailleurs qualifiés repousse l’embauche des travailleurs non qualifiés déjà présents sur le marché.

La file d’attente se recompose en permanence aux dépens des non qualifiés. Les diplômes fonctionnent comme des tickets de priorité. Ce phénomène joue de manière d’autant plus forte que l’écart salarial entre les qualifications est faibles. La faiblesse de l’écart salarial rend ce choix moins coûteux pour l’employeur et plus acceptable pour le travailleur qualifié qui accepte d’être déclassé à l’embauche.

Ces conceptions sont inséparables des analyses de la crise de l’emploi (particulièrement forte à partir du milieu des années 1980) comme crise de la régulation ou crise du rapport salarial. C’est toute la question de l’existence même du marché du travail qui est posée. Cette question est tranchée par les économistes qui proposent de renoncer à l’analyse habituelle pour passer à une analyse en termes de "convention de travail".

La convention de travail

La convention de travail est une forme particulière des conventions qui organisent les économies contemporaines. Dans un monde incertain la rationalité posée par l’analyse traditionnelle ne peut pas être appliquée, mais cela ne veut pas dire que les comportements sont "irrationnels".
La convention est une sorte de référence servant à décider, un accord implicite s’imposant parce que les agents économiques savent que les comportements obéissent à des régularités qui permettent la coordination sans contrat.
Une situation donnée peut se maintenir durablement même si elle ne correspond pas à la situation optimale parce que personne ne voit pourquoi il faudrait modifier son propre comportement.

Pour le travail, il y a en réalité trois composantes conventionnelles.

Deux conventions organisent l’accord entre les agents sur la relation entre temps de travail et salaire versé : la convention de productivité et la convention de salaire. Elles permettent à l’employeur et au salarié de savoir où ils vont. Ces conventions intègrent des normes minimales, des classements (grilles), c’est à dire un cadre social qui n’est pas négocié directement dans la rédaction d’un contrat individuel de travail.

Une convention de chômage, a pour objet d’assurer la correspondance entre la production et la demande. Le salaire relevant des deux premières conventions intervient faiblement dans l’ajustement entre offre de produits et demande de produits, ce dernier se fait donc principalement par les variations de l’emploi.

Cette présentation dépasse les aménagements de la notion de contrat envisagés par l’analyse économique dominante, qui s’est pourtant efforcée de trouver de nouvelles formes d’explication.

Marché interne, marché externe

La distinction repose sur le constat que dans les grandes entreprises très structurées pour les relations de travail, les travailleurs déjà présents dans l’entreprise sont nettement distingués des candidats extérieurs. Les seconds sont confrontés à une attitude de rejet de la part des premiers qui défendent ainsi leurs salaires et leurs conditions de travail. La menace représentée par leur pouvoir d’intervention dans la vie de l’entreprise suffit à modifier la décision de l’employeur.

A la fin des années 1980, cette idée a été développée en relation avec celle des “coûts de rotation de la main d’oeuvre” (turn-over).

Les "insiders" ont représenté des coûts successifs pour l’entreprise, les départs représenteraient eux aussi un coût. Tant que la revendication des "insiders" ne dépasse pas le coût estimé de leur présence actuelle, les "outsiders" ne seront pas embauchés.
L’analogie avec l’analyse du facteur travail comme facteur quasi-fixe vue dans cet article est évidente. Les salariés en place ont un pouvoir de marché sur les salaires parce qu’ils exercent une influence sur le coût de rotation de la main d’œuvre. Les travailleurs situés à l’extérieur de l’entreprise ne peuvent pas pratiquer les enchères à la baisse qui leur permettraient de trouver un emploi.
On raisonne ici comme si les syndicats dans chaque entreprise négociaient le salaire le plus haut possible compatible avec le maintien (anticipé) de l’emploi dans l’entreprise. Ainsi la demande anticipée de main d’œuvre est égale à l’emploi courant.
La concurrence entre les entreprises se fait par les prix. La demande globale en valeur doit être anticipée. Lorsque les chocs concernant cette demande globale sont correctement anticipés, l’emploi est constant. Le syndicat connaît alors la demande future et choisit le salaire de manière à maintenir l’emploi. L’anticipation d’une croissance de la demande permet donc une revendication de hausse des salaires : le bien être des salariés "insiders" augmente.
Si le choc de demande est mal anticipé, le salaire qui a été demandé n’est pas adapté, et si la demande baisse l’emploi diminuera (le maintien de salaires trop élevés entraîne les licenciements).

La situation est particulièrement grave lorsque les récessions ne sont pas anticipées alors que les phases de reprise le sont convenablement. Cette forme de décalage est assez probable parce que les pouvoirs publics et les entreprises ont tendance, pour des raisons évidentes, à donner avec retard les informations indiquant la récession, et à fournir très vite les indications de reprise. De plus les récessions proviennent souvent de chocs exogènes (prix des matières, pertes de marchés conjoncturelles..) alors que la reprise est plus facile à prévoir.
Les récessions provoquent dans ces conditions une hausse du chômage, alors que les reprises laissent le chômage inchangé et se traduisent plutôt par des augmentations de salaire.

Les implications de la théorie sont simples mais essentielles : elle permet d’expliquer le niveau du chômage par l’importance des coûts de rotation de la main d’œuvre et elle rend compte de la persistance du chômage. Les tenants de cette analyse indiquent que si les syndicats se comportent de cette manière c’est pour plusieurs raisons : les délégués sont élus par les insiders et les outsiders perdent du "capital humain" et deviennent souvent inemployables et les syndicats entérinent cette situation (dont ils ne sont pas responsables).
Les vérifications empiriques donnent des résultats assez satisfaisants conduisant à retenir l’idée que la présence de l’opposition entre "insiders" et "outsiders" joue un rôle important pour expliquer l’existence d’un chômage persistant en période de reprise économique.

[1Piore, Michael J. ; Peter Doeringer (1971). Internal Labor Markets and Manpower Adjustment. New York : D.C. Heath and Company. Cette citation de Michael Piore - dans Dualism in the labor market - Revue économique Année 1978 Volume 29 Numéro 1 pp. 26-48 : « Le type de dualisme auquel cet article est consacré est une division du marché du travail en deux secteurs : un secteur primaire, contenant les emplois les mieux payés, les plus stables, offrant par ailleurs des perspectives de carrière intérressantes et un secteur secondaire, contenant les emplois généralement peu rémunérés, instables et par ailleurs peu attrayants ».

[2INSEE (1995) et INSEE (1995) Rapport sur les comptes de la Nation pour 1994 et Rapport sur les comptes de la Nation pour 1993 (les deux rapports sont édités au Livre de Poche sous le titre "L’économie française").


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