Taux de chômage structurel, Taux de chômage d’équilibre, taux de chômage naturel, NAIRU : de quoi s’agit-il ?

jeudi 16 janvier 2014

L’expression "taux de chômage d’équilibre" renvoie à un grand nombre de concepts, puisqu’il est peut être associé tour à tour au taux de chômage frictionnel, au taux de chômage non inflationniste, au taux de chômage naturel, ou encore au taux de chômage structurel.

- En tenant compte des difficultés de mesure qui ont été soulignées dans un autre article, le taux de chômage effectif est la référence par rapport à laquelle il faut situer les autres concepts.
- Il est évident qu’un taux de chômage effectif égal à 0 % est impensable. Le fonctionnement de l’économie entraîne en permanence des créations et des disparitions d’entreprises donc d’emplois. De nouveaux candidats aux emplois arrivent régulièrement sur le marché du travail parce qu’ils sortent du système de formation ou parce qu’ils souhaitent reprendre une activité ou plus simplement changer d’emploi. Dans tous les cas il faut du temps pour que ces recherches d’emplois débouchent sur des embauches même si l’activité économique est soutenue. Ces situations renvoie au taux de chômage frictionnel qui correspond à un "chômage de plein-emploi" [1]
Le taux de chômage frictionnel (ou de plein-emploi) est estimé facilement à partir de la courbe de Beveridge déjà rencontrée à l’occasion de l’étude du chômage frictionnel et présentée de manière plus précise dans un article dédié. Le rapport Pisani-Ferry [2] estime que compte tenu des caractéristiques de l’économie française, le taux de chômage de plein emploi est proche de 5%.
- Entre ces deux bornes encadrant le taux de chômage il faut faire la distinction entre la partie tendancielle et la partie cyclique du chômage. Lorsque l’économie subit des chocs conjoncturels affectant l’offre ou la demande de produits, le nombre de chômeurs augmente ou diminue.

Il y a donc une composante conjoncturelle dans la détermination du taux de chômage effectif.
Les économistes sont partagés sur l’attitude à adopter face à ce chômage conjoncturel :
- les libéraux considèrent que le marché du travail corrige l’écart observé entre tendance et cycle d’autant plus vite que ce marché est plus flexible.
- les keynésiens pensent à l’inverse qu’il faut une politique économique de gestion de la demande pour réduire le chômage provoqué par un choc conjoncturel.

Le simple fait d’utiliser la référence à la conjoncture pour désigner une partie du chômage observé, implique qu’une autre partie sera qualifiée de structurelle. Bien entendu, le taux de chômage structurel intègre le taux de chômage frictionnel puisque celui-ci dépend des processus d’appariement entre travailleurs et postes proposés par les entreprises, des processus de recherche d’emploi, de la mobilité géographique des offreurs et des demandeurs.
Mais les deux concepts ne se confondent pas.

Le taux de chômage structurel sera défini ici comme le taux de chômage qui existerait en l’absence de chocs conjoncturels.

Si l’analyse se complique c’est parce qu’il faut bien expliquer l’origine de ce chômage structurel.
C’est ici qu’interviennent les distinctions entre taux de chômage structurel, taux de chômage naturel et taux de chômage d’équilibre.

Pour certains auteurs la distinction est inutile :

[(« Le taux de chômage d’équilibre, est appelé taux de chômage structurel. On l’appelle aussi parfois le chômage naturel, ce qui explique l’indice n, bien que l’adjectif "naturel" soit utilisé ici de façon impropre. Comme son calcul le montre clairement, ce taux de chômage est en effet tout sauf naturel. La notion de chômage d’équilibre est plus satisfaisante, à condition de comprendre qu’un équilibre dépend de plusieurs paramètres (dont ceux de la politique économique) et peut varier au cours du temps. »
Olivier Blanchard et Daniel Cohen page 97 de Macroéconomie, 3ème édition, 2004, Pearson Education.)]

Cette position se retrouve aussi dans les présentations qui retiennent les notions de chômage volontaire et involontaire à partir d’une représentation du marché du travail. [3]

La demande de travail (tracée en rouge) est fonction décroissante du salaire réel. Pour l’offre de travail (tracée en bleu) il faut distinguer trois situations :
- La quantité maximale de travailleurs en âge de travailler compte tenu de la législation en vigueur.
- La quantité de personnes en âge de travailler qui proposent leur travail pour un salaire réel donné : c’est la population active contenant ceux qui ont un emploi et ceux qui disent en rechercher un. Cette offre de travail "proposée" est fonction croissante du salaire réel. Une augmentation du salaire réel attire des candidats à l’activité.
- La quantité de personnes qui acceptent de travailler pour un salaire réel donné. Cette offre de travail "acceptée" est elle aussi fonction croissante du salaire réel.

Lorsque le marché du travail fonctionne normalement (absence de rigidité) l’équilibre s’établit de telle sorte qu’au salaire réel (w/p)* tous ceux qui souhaitent travailler trouvent un emploi. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de chômeurs puisqu’il y a des candidats à l’activité qui "n’acceptent pas" de travailler pour ce salaire : ce sont des chômeurs volontaires (sur le graphique la quantité allant de N* à Nv. Le taux de chômage correspondant au salaire réel d’équilibre est donc mesuré par le rapport Nv - N* / Nv qui est qualifié de taux de chômage naturel ou taux de chômage d’équilibre.
Ce taux naturel contient le chôamge frictionnel et le chômage volontaire constitué par tous ceux qui refusent de travailler au salaire proposé sans pour autant renoncer à l’activité. Ce chômage volontaire est d’autant plus important que les éléments qui incitent à rester demandeur d’emploi sont plus favorables et il dépend aussi du rythme des changements modifiant l’appareil productif : destruction créatrice et changement des qualifications demandées. Si les salariés refusent de subir la baisse de salaire réel provoquée par ces changements dans leur situation de candidat à l’emploi, ils sont "chômeurs volontaires" (pour les auteurs qui retiennent ce vocabulaire, il suffirait qu’ils acceptent de réduire leur prétentions salariales, leur salaire de réservation, pour qu’ils trouvent un emploi).
Il est alors possible de considérer ce type de comportement comme "structurel".
Ainsi dans ce cadre d’analyse, le chômage d’équilibre ou chômage naturel contient le chômage frictionnel et le chômage structurel.

Si le salaire ne s’ajuste pas parce que le marché du travail comporte des rigidités le chômage involontaire peut apparaître.
Au salaire réel (w/p)1 la demande de travail ne peut excéder N1 alors qu’une quantité de travailleurs Ninv "accepteraient" de travailler. L’écart entre N1 et Ninv (ou AB) est constitué de chômeurs involontaires. Le chômage total (AC) englobe ces chômeurs involontaires (AB) et les chômeurs volontaires représentés par l’écart Ninv et Nv (ou BC).

Le chômage involontaire existe uniquement parce que les salaires ne s’ajustent pas alors que des candidats à l’emploi sont prêts à accepter des salaires moins élevés. Il y a donc là aussi une composante structurelle.
Il ne faut pas croire que cette analyse exclue totalement la possibilité de voir apparaître un chômage qui ne dépendrait pas des frictions ou des rigidités (voulues ou subies par les chômeurs). Un choc conjoncturel peut toujours créer provisoirement un décalage entre la demande de travail (qui se contracte sous l’effet du choc) et l’offre de travail (ici il s’agit de l’offre acceptée).
Ce chômage involontaire est alors de type "keynésien" mais il ne subsistera que dans la mesure où les ajustements se font lentement.

Pour d’autres, il n’y a pas qu’un problème de vocabulaire plus ou moins bien adapté. [4]

Il y a en réalité une opposition entre deux interprétations possibles de l’écart entre chômage effectif et chômage conjoncturel.

- Une première interprétation conduit à considérer que le taux de chômage structurel est déterminé entièrement par les caractéristiques du marché du travail.
C’est le taux de chômage correspondant au fonctionnement du marché du travail. Plus ce marché est imparfait, plus le taux de chômage structurel est élevé. C’est le sens initial du concept de taux de chômage naturel introduit par Edmund Phelps [5] et Milton Friedman [6]. Si le marché du travail fonctionne bien, si les ajustements se font rapidement, le taux de chômage structurel doit tendre vers le taux de chômage de plein emploi que nous avons appelé plus haut taux de chômage frictionnel. On peut sans problème parler de taux de chômage d’équilibre pour ce taux de chômage structurel, simplement il faut comprendre que c’est un équilibre obtenu sur un marché du travail imparfait.
- Une seconde interprétation intègre dans la dimension structurelle les arbitrages de politique économique en particulier entre chômage et inflation. [7]
Si le gouvernement considère qu’il faut respecter une norme d’inflation, il conduira des politiques économiques de lutte contre le chômage aussi longtemps qu’elles ne mettent pas en cause cette norme. Le taux de chômage compatible avec la norme d’inflation est le NAIRU (non accelerating inflation rate of unemployment).

Un retour aux sources peut donner le sentiment que l’analyse tourne en rond puisque pour Edmund Phelps, le NAIRU n’est rien d’autre que le taux de chômage naturel ! [8].

Mais il y a pourtant une différence radicale entre les deux interprétations.
En introduisant la référence à un arbitrage entre inflation et chômage on montre que le taux de chômage structurel pourrait être inférieur sans réformer les structures du marché du travail mais simplement en acceptant de modifier la norme d’inflation. On peut appeler taux de chômage structurel ce NAIRU (puisque la norme est un élément structurant) ou taux de chômage d’équilibre puisqu’il s’agit d’un équilibre au sens d’arbitrage.
Même si on accepte la première interprétation cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de place pour des politiques keynésiennes : si le taux effectif est à 10 % alors que le taux d’équilibre est estimé à 8 % ce n’est pas du tout comme si ce dernier était estimé à 6 %. Dans le second cas il est clair qu’il faut conduire une politique de stimulation de la demande.
En revanche si le taux de chômage d’équilibre reste durablement éloigné du taux de chômage de plein emploi la situation n’est pas optimale : il faut trouver les causes de cet écart et les réduire.

En adoptant une position de compromis il est donc possible de construire le tableau suivant :

Il apparaît que l’estimation du taux de chômage d’équilibre est essentielle pour la conduite de la politique économique, parce qu’elle permet de mesurer deux écarts :
- entre le taux de chômage effectif et le taux de chômage d’équilibre
- entre le taux de chômage d’équilibre et le taux de chômage de plein emploi. [9]

- Dans la perspective faisant du chômage structurel un chômage naturel, deux ensembles d’explications sont convoquées habituellement :

1) l’inadéquation de l’offre et de la demande de travail [10]
2) l’inadaptation des institutions qui organisent les relations économiques et sociales en rapport avec le marché du travail [11].

Dans la perspective renvoyant à une norme de chômage (déduite d’une norme d’inflation) il faut établir une distinction entre deux formes d’analyse.

La microéconomie du marché du travail (inspiration libérale) décrivant la formation des prix et des salaires. Cette approche des processus de wage setting et price setting - WS-PS - renouvelle l’étude de l’équilibre du marché du travail puisque celui-ci n’est plus abordé par la confrontation d’une offre et d’une demande de travail mais par celle d’un taux de chômage compatible avec l’évolution des salaires et des prix. Si la formation des prix et celle des salaires sont liées séparément au taux de chômage alors il existe un taux de chômage compatible avec ces deux déterminations : c’est le taux de chômage d’équilibre.
La macroéconomie (inspiration keynésienne) qui s’appuie sur la liaison entre inflation et chômage. L’analyse de cette relation permet de faire apparaître, pour une évolution de la productivité du travail donnée, un taux de chômage compatible avec un taux d’inflation constant.
Si dans les deux approches un taux de chômage compatible avec une inflation stabilisée est mis en évidence, les fondements théoriques sont différents.

La mesure du taux de chômage d’équilibre ne s’opère pas de la même manière suivant que l’on retient l’une ou l’autre approche.

Dans la version NAIRU il faut estimer statistiquement une courbe de Phillips et en déduire la valeur du NAIRU. Il s’agit donc typiquement d’une démarche macroéconomique.
Dans la version WS-PS il faut construire les deux relations décrivant la formation des salaires et des prix à partir de modèles de comportement des agents. Il s’agit donc dans ce cas d’une démarche microéconomique et de sa transposition au niveau global.
L’opposition entre les deux versions du taux de chômage d’équilibre est présenté dans cet article.

On peut cependant dès maintenant s’interroger sur la portée de toutes ces distinctions.
Du point de vue théorique, il est certain qu’il est utile de distinguer des composantes du chômage soumises aux chocs conjoncturels ou déterminées par les structures de l’économie et de la société.
Mais, cette distinction ne peut être utilisée efficacement que s’il s’avère possible de mesurer correctement la part de l’une et l’autre forme de chômage.
Dans le rapport Pisani-Ferry cité en début d’article le commentaire d’Edmond Malinvaud est sans appel. Dans un paragraphe intitulé "À propos du soi-disant taux de chômage structurel", il écrit [12]

Au titre de l’analyse des enjeux macroéconomiques, le chapitre 3 pose la question tout à fait pertinente de savoir si la croissance forte et riche en emplois, que nous connaissons depuis quelques années, est durablement soutenable. Mais pour y répondre, l’auteur passe par un détour, celui du taux de chômage structurel français. L’intention est alors de localiser « la frontière entre le domaine d’efficacité des politiques macroéconomiques prises isolément, et celui dans lequel elles doivent aller de pair avec les politiques structurelles » (expression reprise du début de la sous-section « la question du chômage structurel » dans le chapitre 5). Il serait commode en effet de savoir précisément où se situe cette frontière, car alors nous verrions si le taux de chômage actuel est encore largement au-dessus, ou dangereusement proche, du taux de chômage structurel, voire déjà en dessous : dans le premier cas, mais non dans le second, nous pourrions encore pendant quelque temps faire confiance à l’efficacité des seules politiques macroéconomiques sans avoir à nous inquiéter de l’efficacité des réformes structurelles déjà faites ou à venir. Or il me paraît totalement illusoire d’espérer disposer d’une mesure, même approximative, du taux de chômage structurel qui puisse jouer notamment ce rôle.

Que cela ne vous décourage pas de lire l’article consacré à la théorie opposant NAIRU et WS-PS.

[1Le chômage de plein emploi n’exclut aucune personne de l’emploi, permet à chacun de rechercher l’emploi qui lui convient et autorise des transitions entre des emplois. Il permet aussi aux entreprises d’accéder à une réserve de main-d’œuvre disponible.

[2Jean Pisani-Ferry Plein-emploi, Rapport du Conseil d’analyse économique n° 30, La Documentation française, 2000.

[3Les graphiques sont empruntés à David Begg, Stanley Fisher, Rudiger Dornbusch, Macroéconomie, Dunod, 2002, pages 190 et 191.

[4Dans un article intitulé "Plein emploi keynésien et plein emploi naturel" Jean-José Quiles montre « que l’abandon, par les hommes politiques mais aussi les économistes de la notion de plein emploi (keynésien) au profit du chômage (plein emploi) naturel a complètement transformé les politiques conjoncturelles et surtout les enjeux qui s’y rattachent en termes de justice sociale. »

[5Phelps, Edmund (1968), “Money wage dynamics and labor market equilibrium”, Journal of Political Economy, n°76

[6Friedman, Milton, (1968), “The role of monetary policy”, The American Economic Review, n°58

[7Elle est donc plutôt keynésienne

[8Le taux de chômage compatible avec la stabilisation de l’inflation n’est pas le même d’un pays à l’autre. L’écart traduit les différences structurelles du marché du travail : la réglementation, les comportements d’activité, la structure par âge et spar sexe de la population active...

[9Deux de ces trois taux de chômage sont estimés, c’est-à-dire établis à partir d’une modèlisation et d’un calcul statistique. Le troisième, le taux effectif est observé, mais on a vu que cette observation est délicate et dépend largement des outils qu’elle utilise. Le débat portant sur la diminution du nombre des chômeurs en France observée depuis le mois d’avril 2005 est un bon exemple de cette difficulté. Le nombre des chômeurs diminue sans que le nombre d’emplois augmente de manière sensible.

[10Inadaptation des qualifications : trop de travailleurs non qualifiés face à une demande de travail qualifié ; mobilité géographique et professionnele insuffisantes : des secteurs ou des régions connaissent des pénurie alors que d’autres sont en situation d’excés d’offre de travail.

[11La nature des relations professionnelles, le comportement des syndicats, l’existence de conventions de travail, le niveau des minima sociaux et des revenus de substitution en général...

[12voir les pages 209 et suivantes du rapport


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