Taux de marge, taux de rentabilité, taux de profit...

samedi 18 janvier 2014

Comment ne pas être perdu face aux nombreux concepts et indicateurs utilisés pour apprécier les résultats de l’activité économique. Une première simplification consiste à retenir uniquement ceux qui ont une dimension monétaire et qui concernent le résultat de la production marchande. On laisse ainsi de côté les problèmes posés par la mesure de la productivité (d’un facteur ou de l’ensemble des facteurs) et ceux qui naissent de la difficulté rencontrée quand on veut "valoriser" la production non marchande. Cela revient à traiter le cas particulier mais essentiel des résultats de l’entreprise.

Il existe deux sources de données chiffrées permettant de conduire cette analyse :
pour les secteurs institutionnels, les sociétés (financières ou non financières) et les entrepreneurs individuels, les comptes nationaux.
pour une entreprise particulière, sa comptabilité et en particulier son bilan et son compte de résultat.

Pour l’analyse macroéconomique

Les comptes des secteurs institutionnels permettent de calculer des ratios permettant de suivre dans le temps et pour les comparaisons internationales les performances des entreprises.
Deux sont particulièrement intéressants :
- le taux de marge qui est le rapport de l’excédent brut d’exploitation à la valeur ajoutée
- le rapport de l’épargne brute (ou revenu disponible brut qu’on peut assimiler au bénéfice) à la valeur ajoutée.
Le second ration mesure combien d’euros de revenu sont obtenus pour un euro de valeur ajoutée par l’entreprise.
Le premier permet d’éliminer le rôle de la structure financière, de la fiscalité et des autres charges d’exploitation dans l’appréciation des résultats puisque celle-ci est fait au niveau de l’excédent brut d’exploitation.

Le taux de marge permet de mesurer la part de la valeur ajoutée qui n’est pas utilisée pour rémunérer le travail des salariés et payer les impôts sur les produits [1] nets des subventions.

Donc, le taux de marge est le rapport de l’excédent brut d’exploitation (ou du revenu mixte brut pour les entreprises individuelles) à la valeur ajoutée.

Il ne faut pas confondre l’EBE (excédent brut d’exploitation) et le ce que l’on appelle habituellement le bénéfice c’est-à-dire la différence entre les recettes et les dépenses.

En comptabilité nationale, le "bénéfice" des entreprises (sociétés financières, sociétés non financières, entreprises individuelles) est mesuré par le revenu disponible brut (RDB). Comme les entreprises n’ont pas de consommation finale, le RDB est égal à l’épargne brute. De la même manière on assimile souvent l’EBE et le profit par exemple lorsque le partage de la valeur ajoutée entre salaires, impôts sur la production et EBE est présenté comme partage entre profits et salaires. Le profit n’est pas une grandeur mesurée dans les comptes, c’est un concept économique dont la définition dépend du contexte théorique dans lequel il est utilisé. [2]
Ce n’est pas l’EBE mais l’épargne brute qui se rapproche le plus de la notion de résultat utilisée en comptabilité privée pour mesurer le bénéfice (ou la perte) de l’entreprise, comme le montre l’exemple suivant construit à partir des comptes des sociétés non financières pour 2005 (les mises à jour sont faciles à partir des comptes nationaux).

Source : INSEE, Comptes des sociétés non financières, Comptes nationaux pour 2005, juin 2006.

Le taux de marge permet de suivre le partage de la valeur ajoutée entre les salariés et l’entreprise puisque chaque euro attribué à l’un ne peut l’être en même temps à l’autre.

L’évolution du taux de marge fait l’objet de nombreuses discussions pour des raisons méthodologiques. Les résultats dépendent en effet des champs retenus : toutes les entreprises ou les seules sociétés non financières, toutes les branches ou après élimination des branches ayant des structures particulières comme l’agriculture... Mais aussi des définitions de la rémunération du travail qui doit correspondre le mieux possible au côut du travail : habituellement l’INSEE retient les salaires et les charges sociales et fiscales portant sur les salaires mais comment prendre en compte la rémunération du travail non salarié ? comment intégrer certaines formes de rémunération ? [3]

En tenant compte des réserves qui viennent d’être soulignées voici le type de représentation souvent utilisé pour illustrer le partage de la valeur ajoutée (là aussi les mises à jour sont possibles avec les comptes nationaux).

Partage de la valeur ajoutée en France depuis 1959 - ensemble des entreprises - aux prix courants (en % de la VA)

Source : INSEE, tableaux de l’économie française, sur le site de l’INSEE.

Partage de la valeur ajoutée en France depuis 1959 - ensemble des sociétés non financières

Source : INSEE, séries longues des comptes nationaux (2008)

Dans un dossier "special report" Natixis (15 avril 2013 - N° 52) Patrick Artus et Jean-Christophe Caffet analysent les données pour la période récente sous le titre "La baisse de la profitabilité des entreprises non financières en France vient essentiellement de la déformation du partage des revenus"
La profitabilité dans cet article est mesurée par le taux d’épargne.
La baisse observée de la "profitabilité" peut a priori provenir de trois causes
- la déformation du partage des revenus, entre EBE et rémunération du travail, c’est-à-dire à une déconnexion des salaires réels et de la productivité ce qui renvoie au fonctionnement du marché du travail
- la hausse de la pression fiscale
- la hausse des dividendes versés par les entreprise.
Sur la période 1995 - 2012, le taux de marge (EBE/VA) baisse de 3 points, te taux de profit (épargne/VA) baisse de 4 points, l’écart s’expliquant par l’augmentation des dividendes versés. La principale source de réduction du profit serait donc la déformation du partage de la valeur ajoutée entre salariés et entreprise et la conclusion des auteurs est qu’il faut réformer le marché du travail.

Mais dans un document plus récent [4] analysant la baisse du taux de marge par banche la conclusion est très différente : constatant que la baisse des marges intervient dans 4 branches (matériel de transport (autres), biens de consommation et biens intermédiaires, biens d’équipement, tourisme) sur les 13 étudiées, les auteurs indiquent que pour ces 4 branches la baisse des marges bénéficiaires vient du recul ou de la stagnation des prix, c’est-à-dire de l’incapacité des entreprises à passer les hausses de coûts dans les prix. Il s’agit donc d’un problème de concurrence étrangère, et pas d’évolutions domestiques.
Cela permet de porter un jugement sur le choix d’une politique de baisse des charges pour toutes les entreprises telle que celle qui s’engage en janvier 2014 en France. La manière naturelle de le traiter la question serait une dévaluation, la participation à la zone euro annule cette possibilité. Baisser les charges sociales des entreprises réduit le coût du travail dans toutes les branches, y compris celles où les marges
bénéficiaires sont élevées, alors que le problème ne se pose que dans 4 branches et qu’il s’agit d’un problème de prix. Il y a donc, en cas de baisse des charges, un effet d’aubaine dans 9 branches sur 13
.

Une autre illustration fournie par Natixis Flash eco 15 janvier 2014 – N° 58 poue comparaison avec l’Allemagne.

En utilisant en plus des comptes de flux les comptes de patrimoine de la comptabilité nationale, il est possible de reconstituer des ratios de rentabilité économique et de rentabilité financière s’approchant des valeurs issues de la comptabilité d’entreprise.
Pour se rapprocher de la rentabilité économique calculée par les entreprises il faut définir une Rentabilité économique du capital engagé obtenue en faisant le rapport de l’excédent net d’exploitation augmenté des intérêts reçus (ENE + Intérêts reçus bruts) au Capital engagé [5] Elle peut également se décomposer comme le produit du taux de marge (net) et de la productivité apparente du capital.
De même on peut calculer une Rentabilité financière avant impôt en faisant le rapport de l’excédent net d’exploitation augmenté de la différence entre les intérêts reçus et les intérêts versés au capital engagé diminué de la dette financière brute). Elle peut aussi s’écrire comme la somme de la rentabilité économique et d’un terme appelé effet de levier (voir cet article), qui correspond au produit du levier (dette sur fonds propres) et de l’écart entre rentabilité économique et coût de la dette. Ainsi, lorsque la rentabilité économique est supérieure au coût de la dette, alors la rentabilité financière devient supérieure à la rentabilité économique, le surplus de revenu généré revenant alors aux seuls actionnaires. L’écart entre rentabilité financière et rentabilité économique est d’autant plus élevé que l’apport en fonds propres est limité. Inversement, en période de hausse des taux d’intérêt, l’effet de levier se transforme en « effet de massue » la rentabilité financière devenant inférieure à la rentabilité économique.

Source : Tresor eco n°44 octobre 2008

Rentabilité économique financière des sociétés non financières selon la Comptabilité nationale [6]

Une autre présentation à partir de l’audit des entreprises françaises réalisé par COE Rexecode en 2012.
Le commentaire du graphique est le suivant :
On peut estimer au niveau macroéconomique les fonds propres des sociétés
non financières à partir des comptes de patrimoine de la comptabilité nationale au
moyen de la somme de la valeur financière nette des sociétés non financières (soit
la différence entre l’ensemble des actifs et les passifs financiers des sociétés non
financières) et de la valeur des actions inscrite au passif de leur bilan. Le rapport
des profits bruts d’amortissement à la valeur des fonds propres des sociétés non
financières ainsi définis a été de 5,2 % en moyenne sur la période 1990-2011. Il
est de 3,8 % en 2011, il s’inscrit à son plus bas niveau depuis plus de vingt ans.

Profits bruts des SNF/ fonds propres non consolidés

Source : Insee, calcul Coe-Rexecode

Cependant, les analyses de la rentabilité des entreprises utilisent plus souvent les données de la comptabilité des entreprises.

Pour l’entreprise

Ce qui suit est plus facile à lire si les soldes et postes comptables utilisés sont connus. Si ce n’est pas le cas il faut lire cet article.

Une fois admis que la rentabilité soit s’apprécier relativement (un résultat absolu n’a pas de sens il doit être comparé à ce qui lui a donné naissance) il faut choisir le numérateur et le dénominateur.
Le plus simple est de rapporter le résultat net à l’actif total. Ce rapport est souvent qualifié de rentabilité globale Elle mesure la rentabilité de l’ensemble des actifs utilisés par l’entreprise.

Rentabilité Globale = Résultat net / Actif total
La rentabilité globale est rarement utilisée parce que c’est une mesure trop générale. D’autres ratios luis ont généralement préférés.

Si c’est la rentabilité du capital installé (capital fixe) qui doit être appréciée il faut faire le rapport du résultat à la valeur des actifs immobilisés. Cela permet de mesurer l’efficacité du processus productif

Rentabilité économique = Résultat net / Investissement total
Puisque l’entreprise fonctionne avec des capitaux propres et des capitaux empruntés, il est indispensable de distinguer ces deux modes de financement de l’actif utilisé pour produire. Les propriétaires de l’entreprise s’interrogent sur la rentabilité de leurs apports. Il faut alors rapporté le résultat net aux seuls capitaux propres.

Rentabilité financière = Résultat net / Capitaux propres
Comme il y a probablement un lien entre le volume d’activité et la rentabilité on peut aussi calculer la rentabilité commerciale en faisant le rapport du résultat au chiffre d’affaire. Ce rapport est aussi appelé taux de marge de l’entreprise, il faut faire très attention au contexte dans lequel l’indicateur est situé pour ne pas confondre avec le taux de marge utilisé dans l’analyse macroéconomique.

Rentabilité commerciale = Résultat net / Chiffre d’affaire
La relation entre la rentabilité économique et la rentabilité financière met en évidence l’effet de levier financier (voir cet article et celui-ci pour une présentation de l’effet de levier).

Ainsi, la rentabilité de l’entreprise se compose de la rentabilité économique et de la rentabilité financière (ou rentabilité des capitaux propres). La différence traduit l’impact de la structure financière.
La rentabilité économique (Return on capital employed, ROCE) est la rentabilité comptable de l’outil industriel alors que la rentabilité financière (Return on equity, ROE) est égal au rapport du résultat net aux capitaux propres.

La rentabilité financière connaît des variations fortes puisqu’elle dépend du taux d’intérêt et qu’elle est soumise à l’effet de levier.

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En revanche la rentabilité économique est relativement stable puisqu’elle traduit l’efficacité du capital fixe.

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Source : Bertille Delaveau et Renaud du Tertre, La rentabilité des entreprises en France selon leurs tailles et leurs potentialités de croissance, Horizons stratégiques, Centre d’analyse stratégique, janvier mars 2008.

Dans le Bulletin de la Banque de France, n° 170 de février 2008, La situation financière des sociétés non financières en France, Jean-Luc Cayssials, Dominique Durant, Olivier Vigna et Jean-Pierre Villetelle montrent bien (pages 9 et 10) comment la rentabilité économique et la rentabilité financière dépendent des méthodes de mesure des numérateurs et dénominateurs. Or il est difficile de choisir car tout dépend du point de vue qu’on adopte. Pour un investisseur, l’actif à rentabiliser, ou éventuellement à céder, est le capital net en valeur de marché, mesuré en évaluant les actifs au prix du marché et en déduisant les dettes. En revanche, pour mesurer l’efficacité des décisions prises dans le passé, le coût d’acquisition est certainement plus adapté.

Et le taux de profit...

Une recherche par le célèbre moteur Google donne sur les 40 premières pages trouvées 38 réponses renvoyant à l’analyse marxiste et en particulier à "la tendance à la baisse du taux de profit" exposée par Karl Marx dans le tome 1 du livre III du capital, chapitre XIII.
Autant dire que la référence au taux de profit comme mesure de la rentabilité induit fatalement une perspective marxiste... ce qui sera fait dans un autre article.

[1Les impôts sur les produits sont constitués essentiellement de la taxe sur la valeur ajoutée, de la taxe intérieure sur les produits pétroliers, des droits de mutation à titre onéreux, des droits sur les alcools et les tabacs

[2Voir cet article sur le blog "L’antisophiste".

[3L’INSEE rend compte de ces difficultés dans la présentation de la Session du Onzième collque de comptabilité nationale tenue en janvier 2006. Sous le titre Évolution et répartition de la valeur ajoutée et des revenus primaires (mesure et interprétation) les communications suivantes sont disponibles :
Philippe Askenazy (ENS - CEPREMAP) - Vers une théorie du partage de la valeur ajoutée
Arnaud Sylvain, François Lequiller (OCDE) - Aspects internationaux et comparatifs
Nicolas Canry (Université Paris I) - La part salariale dans le PIB en France : comment corriger au mieux le phénomène de la salarisation croissante de l’emploi
David Thesmar (HEC) - Partage de la valeur ajoutée ou partage du risque.
Ce dossier confirme ce qui était déjà connu depuis la publication dans Économie et statistique (novembre 2003 - n°363-364-365) de l’article de Philippe Askenazy, Partage de la valeur ajoutée et rentabilité du capital en France et aux États-Unis : une réévaluation.

[4Special report Natixis 16 janvier 2014 - N° 7

[5Actif non financier hors stock + Besoin de fonds de roulement + Créances financières et trésorerie.

[6Bertille Delaveau et Renaud du Tertre, La rentabilité des entreprises en France selon leurs tailles et leurs potentialités de croissance, Horizons stratégiques, Centre d’analyse stratégique, janvier mars 2008.


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